‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 23 sur 37 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Providence (Rhode-Island), le 24 du 6° mois (juin) 1840.

Mon CHER AMI,

Après une interruption de près de quinze jours, occasionnée par diverses circonstances, notamment par l'obligation où nous étions d'assister à une de nos réunions annuelles, je reprends le fil de ma narration, en te demandant de nouveau ton attention et surtout ton indulgence pour ces fragments du journal de notre tournée à la Jamaique.

Le 16 du troisième mois (mars), nous quittà-

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mes la baie de Montégo de grand matin, pour nous rendre à Mont-Carey, station baptiste, distante de huit milles, et résidence de campagne de notre ami Thomas Burchell, qui vint nous y joindre à l'heure du déjeuner, arrivant d’une autre de ses stations. Nous suivimes d’abord les sinuosités d’une vallée fertile, puis nous gravimes Jusqu'à son sommet une montagne, d’où nous pouvions promener nos regards sur la mer et les îles verdoyantes dont elle est parsemée, sur la ville et le port de Montégo, sur les bâtiments qui y étaient mouillés et sur quelques collines lointaines, vaste et magnifique tableau proclamant tout à la fois et les bienfaits d’une nature libérale et la prospérité essentielle de la colonie. La paroisse de Saint-James fut le principal théàtre de la rébellion, ainsi qu’on appelle assez faussement les événements qui eurent lieu peu de temps avant l'émancipation. Les actes prolongés de provocation etd’oppression auxquels les nègres avaient été en butte, finirent par les pousser à un degré d'irritation qui n’a pu éclater, je le présume, sans quelques violences, sans quelques crimes ; mais ce qui n’est pas douteux, c'est que d’un autre côté un parti plein de haine et de fu- reurs’appliqua à souffler la flamme, à en exagérer les ravages, dans la vue d’entraver la marche de la liberté, dont l’heure allait sonner. Il a eu beau

LA JAMAÏQUE. 215 s'agiter, la liberté est venue, et dans cette paroisse, foyer de troubles, il n’y a pas longtemps, l’animosité et la confusion ont cédé la place à la tranquillité, à l’ordre et à des améliorations progressives.

Nous passämes deux Jours à Mont-Carey, au milieu de tout ce que l'abondance et le bien-être ont de plus doux, sous le toit paisible et hospitalier de notre ami Thomas Burchell. Aux vertus du chrétien, aux qualités de l’homme bien élevé, à une modestie vraie et à la probité la plus intègre, il réunit des talents distingués; et son histoire pourrait nous fournir un exemple de la vérilé de cette déclaration de notre Sauveur : «Celui « qui m'honore, je l’honoreraï. > Il fut un temps oüilétaitinsulté, persécuté, emprisonné. Aujourd’hui, malgré les fatigues de l'œuvre missionnaire à laquelle il se livre avec un rare dévouement, sa situation est comparativement heureuse ; il jouit d’une délicieuse habitation champètre, et il exerce dans ses diverses stations, sur des milliers de paysans, une influence infiniment plus grande que celle d'aucun individu du voisinage. Dans les rapports intimes que nous avons eus avec lui et avec sa famille, pendant deux ou trois jours, nous ne nous sommes pas aperçus qu'il y eut dans son caractère la plus légère tendance à abuser, dans un but politique, d’un ascendant

si

si bien acquis; nos observations au contraire nous mettent à même de déclarer que si d’un côté 1l se montre l’ami ferme et constant du travailleur, de l’autre il n’en est pas moins zélé à soutenir, par tous les moyens qui sont en son

pouvoir, les légitimes intérêts du planteur. La

congrégation villageoise de Mont-Carey est nombreuse; l’école y est très-fréquentée et admirablement conduite.

L'extérieur , les habits et la conduite du peuple qui se pressa en foule à nos grandes réunions de la baie de Montégo et deMont-Carey, nous fournirent la démonstration oculaire que nous étions là au milieu d'uneflorissante population de paysans; et ce dont on ne saurait douter, c’est que cet état de progrès et de bien-être est surtout la conséquence du sage parti qu'ils ont pris, et dans lequel ils persistent, de travailler à gages sur les habitations de leurs anciens maîtres. S'il y a dans ce fertile quartier quelques rares exceptions à la bonne intelligence si désirable entre le maitre et l’ouvrier,, il faut, comme nous nous croyons autorisés à le penser, en chercher la cause dans la mauvaise administration des fondés de pouvoirs et des inspecteurs. Mais, même dans cet état de choses, une amélioration graduelle se fait sentir; et ces vices d'administration dont nous parlons remontent, il est vrai, sur quelques ha-

LA JAMAIÏQUE. 217 bitations, à la période d'apprentissage, qui a laissé derrière elle des restes d’amertume et de mauvais vouloir qu’il n’est nullement facile d’extirper. Cest ce qui est arrivé notamment sur quelques magnifiques propriétés voisines de Mont- Carey et appartenantes à un Anglais, le baron de.... non résidant. Nous en visitämes la principale, sur laquelle, pendant l'apprentissage, on ne s'était pas épargné les actes de cruauté; et presque la veille même de notre arrivée, des jardins irrégulièrement occupés, nous dit-on, par quelques nègres avaient été, bien plus irrégulièrement encore, complétement bouleversés et détruits; on les avait fait fouler aux pieds des bœufs. Cependant nous avons appris avec plaisir que lord... avait adressé à ses agents d’admirables instructions, relatives principalement à l’ajustement équitable des questions de loyers et de gages ; et nous croyons qu elles ne peuvent manquer, si on les exécute de bonne foi, d'assurer la prospérité de ses habitations. Environ cent cinquante de ses gens assistèrent à notre réunion de culte à Mont-Carey ;avant de les quitter, nous engageàmes avec eux un entretien amical, dont le but était de leur imprimer fortement dans l’esprit une juste idée de leurs devoirs chrétiens, en tant que cultivateurs à gages. Nous crüumes voir en eux des paysans bien intentionnés, nous écou-

tant avec une attention respectueuse, et sentant parfaitement tout ce qu'il y avait d'équité et de bienveillance dans les dispositions du propriétaire absent. Nous emportämes la consolante espérance que bientôt toute mésintelligence entre eux et leurs chefs aurait disparu, et que cette portion de terre si remarquable pour sa fertilité et sa beauté ne tarderait pas à être également distinguée entre toutes pour les bénéfices qu’en retire le propriétaire, et pour la tranquillité et le bienêtre de tous ses habitants.

Ce spectacle d’une satisfaction mutuelle, qui nous manquait ici, nous attendait à Childermas, habitation du même quartier, régie par ...... Matthieu, inspecteur dont la douceur égale l’intelligence. Notre ami emploie cent vingt ouvriers dont il est parfaitement content ; la dernière récolte lui a donné soixante-deux barriques de sucre, et il prend ses mesures pour pouvoir compter sur une augmentation de produits considérable. Il a bâti pour ses gens des chaumiéres propres et commodes; il n’exige d’eux que des loyers très-modérés ; il leur paye de bons salaires, et iln’est pas douteux que bientôt le propriétaire ne soit amplement indemnisé de ses avances. Ici toutefois on peut remarquer que l'avantage d’un capital toujours disponible est évidemment pour beaucoup dans le succès; et un fait qui mérite,

non pas d’être observé en passant , mais d’arréter l'attention, c'est que la tendance constante de l'esclavage était de diminuer le capital : mais aujourd’hui qu’il a fait place à la liberté, il est évident qu'on ne peut plus attribuer le manque de travail dont souffrent quelques habitations qu'au manque de fonds pour le payer. C’est un inconvénient auquel remédiera peu à peu l’influence de la liberté, ainsi qu’on l’a éprouvé d’une manière si remarquable à Antigoa. Une troisième habitation, voisine de Mont-Carey, et appelée l’Anchory (l’Anchois), avait été abandonnée comme une mauvaise affaire, dans les premiers moments de la liberté; mais on vient de la reprendre, et peu s'en faut que, grâce au travail libre, elle ne se soit déjà remontée, et ne promette de notables bénéfices.

Le 18 du troisième mois (mars), de grand matin, nous quittâmes Mont-Carey, et, accompagnés de notre ami Burchell, nous traversàmes une contrée parfaitement cultivée, pour nous rendre à Betheltown, autre station où les baptistes dirigent une congrégation composée de quatre cent cinquante membres de leur église et une école de cent cinquante enfants. Le village voisin, consistant en petites propriétés appartenantes à des nègres qui les cultivent, avait d’abord été pour eux un lieu de refuge contre

l'oppression, et offrait alors l’image de la tranquillité et du bonheur. Ce fut là que nous pûmes pour la première fois observer la culture du gingembre. Cette plante porte de longues feuilles semblables à celles du roseau; et sa racine, seule partie qui entre dans le commerce, ne demande qu’une préparation bien simple: on la nettoie et on la fait sécher au soleil; elle fournit, sans contredit, au nègre cultivateur un moyen prompt et facile de se procurer quelque argent. Nous primes ensuite congé de Thomas Burchell, et ayant avec nous un de ses gens qui, par pure obligeance, nous servait de guide, nous poursuivimes notre voyage par d'étroits sentiers, jusqu'à Kepp, clos ou parc véritablement romantique, situé dans la paroisse de Sainte-Élisabeth, et appartenant à George Mercey, un des propriétaires résidants les plus respectables de la colonie. Pieux membre de l'Église anglicane , il consacre, malgré son âge avancé, son temps et ses talents à instruire gratuitement cent enfants nègres. Quoique nous lui fussions totalement étrangers, et que nous arrivassions chez lui au nombre de cinq, avec six chevaux et trois cochers , il ne nous en reçut pas moins avec la plus cordiale bienveillance, nous donna un excellent diner, convoqua pour le soir à une réunion religieuse les habitants du voisinage, nous

fournit un logement agréable et commode, et nous renvoya le lendemain matin, apres déjeuner, en nous comblant des plus affectueuses bénédictions. Nous crûmes toutefois remarquer en lui un fàcheux découragement, en raison de la difficulté qu’on éprouve dans ce quartier à se procurer des bras; et tout en reconnaissant que l'état des choses à cet égard commençait à s’améliorer, il se plaignait avec un peu d’amertume peut-être de ce qui se passait autour de lui. Des renseignements subséquents nous ont portés à croire qne le manque de bras, dans ce quartier, comme dans quelques autres , se rattachait intimement au taux exorbitant des loyers. Ce qui indiquerait, peut-être, chez notre ami, un caractère trop prompt à voir les choses du mauvais côté et à s'inquiéter, c’est ce qu'il nous a raconté luismême, qu'il avait vendu, il y a quelques années, une excellente sucrerie, celle de G.:.…., pour la somme modique de 1,500 livres sterling. « Et quelle valeur donnes-tu aujourd’hui à cette propriété, ami Mercey?» lui demanda l'un de nous. — « Je la porte à dix mille livres sterling, » nous dit-il, sans nous faire attendre sa réponse : nonvelle preuve pour nous, preuve palpable que, malgré quelques difficultés accidentelles, quelques embarras momentanés, la Jamaïque est sur la voie d’une prospérité solide. Nous ne

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fûmes pas moins satisfaits d’un autre renseignement que nous donna cet homme estimable, qui connaît mieux que personne la population du voisinage, et qui nous assura que, depuis la liberté, elle s’accroissait dans une proportion géométrique. Or, il est notoire que sous le régime de l'esclavage, la population de la Jamaïque était constamment en décroissance ; que l’on compare ces deux faits et qu’on en tire la conséquence. L'ancien système était un système de mort; le nouveau, appliqué avec bonne foi et sagesse, est, par sa nature même, un système de vie et de prospérité.

Le 19 du troisième mois (mars), nous quittâmes notre ami Mercey, le cœur pénétré d’une respectueuse reconnaissance. Une autre course beaucoup plus longue et assez ennuyeuse nous mena à Lacovia, très-petit village, contenant une église et deux hôtelleries. C'était autrefois le chef-lieu de Sainte - Élisabeth, mais le Courthouse ayant été depuis peu installé à Black- River, sur la côte, Lacovia paraissait avoir perdu la majeure partie de sa population. Quoi qu'il en soit, nous nous estimâmes heureux de faire connaissance avec l’estimable curé de ce district, qui nous donna sur la situation. des habitants des renseignements généralement favorables ; et quoique assez misérablement traités à notre au-

Un ]

berge, nous nous déterminâmes à y passer la nuit, afin de pouvoir, dans la soirée, convoquer le peuple à une réunion. Elle eut lieu en présence du ministre, et les assistants, en tresgrand nombre, s’y conduisirent avec un décorum parfait et le plus profond recueillement. Ce jourlà, comme dans beaucoup d’autres occasions, nous remarquâmes, chemin faisant, un grand nombre de nègres occupés à divers travaux pour l’entretien des routes; ils gagnent trente-trois cents (1), paye ordinaire d’une journée à la Jamaïque; circonstance qui, au premier coup d'œil, paraît mériter à peine d’être l’objet d’une remarque, mais qui pourtant a son importance, en ce qu’elle prouve d’abord qu’à Sainte-Élisabeth on peut facilement se procurer des bras à un taux fort modéré; ensuite, que les efforts de l’administration et des habitants de la colonie, pour tenir les chemins en bon état, loin d'annoncer cette décadence dont quelques détracteurs affectent de parler, sont, au contraire, le signe certain d'une prospérité progressive.

Le lendemain fut une des journées dont le souvenir restera gravé pour longtemps dans notre mémoire. Nous savions que traverser l’ile dans cette direction, était une entreprise qui

(1) Environ 1 franc 75 ceutimes.

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devait mettre notre courage à une rude épreuve, par les épouvantables difficultés qui nous attendaient au passage d’une certaine montagne. Deux ou trois routes s’offraient à nous; mais, d’après tout ce qu’on nous en disait, il était très-problématique que nous pussions jamais, avec des voitures à quatre roues et des chevaux déjà épuisés de fatigue, surmonter les obstacles dont nous étions prévenus. Comme la seule alternative qui nous restât était de perdre plusieurs Jours en revenant sur nos pas par la longue route que nous avions déjà parcourue , nous n'étions pas sans inquiétude sur le parti quelconque auquel nous allions nous arrêter; mais nous fümes bientôt tirés de ce souci par l’obligeance de notre ami Ricketts, magistrat salarié, qui vint nous voir à notre auberge, nous invita à visiter une habitation qu'il régit pour un de ses parents d'Angleterre, et nous promit de faire monter nos voitures dans cet inévitable passage de montagne, en y attelant huit paires de bœufs. Le lendemain matin, de bonne heure, nous vimes arriver à cheval un de ses travailleurs qui devait nous servir de guide jusqu'à Bartons, à six milles de là. Nous y trouvâmes tous les signes de la prospérité : récolte excellente,culturesdanslemeilleur ordre, travailleurs actifs, satisfaits de leur état, et se contentant d’un salaire modéré. L'histoire de

cette habitation est bien propre à jeter un grand jour sur les résultats pratiques du régime de la liberté. Dans la dernière année de l'apprentissage, elle avait donné cent barriques de sucre, et vingt-cinq poinçons de rhum; les frais d’exploitation s'étaient élevés à 2,000 livres sterling : Le bénéfice n’avait donc été que bien faibie proportionnellement, si tant est qu'il ne se soit pas réduit à zéro. Au moment de la liberté absolue, tout travail cessa, et plusieurs semaines s’écoulérent dans une inaction complète; les nègres furent traités. de gredins et de vagabonds. Ce fut dans cet état de choses que notre ami Ricketts prit la régie de l'habitation, et dès la première année, malgré tant de circonstances décourageantes, il réalisa 70 ou 80 barriques de sucre et 20 poinçons de rhum, fit dix-huit acres de plantations nouvelles, ne dépensa cependant que 1,790 livres sterling, c’est-à-dire un peu plus seulement de la moitié des frais de l’année précédente, et obtint pour le propriétaire un bénéfice net de 1,200 livres sterling. Aujourd’hui il s'attend à une augmentation annuelle de vingt barriques de sucre. Qui donc, en présence de faits semblables, osera nier que la liberté, quand l’équité et la bonne foi présideront à l'expérience, ne puisse produire d’heureux effets à la Jamaïque ? |

Aussitôt après le déjeuner, notre ami fit monter deux de nous à cheval, et toute la caravane s’avança pendant plusieurs milles, à travers une riche vallée, jusqu’au pied de la redoutable montagne. Nous fimes deux haltes dans cette course, l’une à un magnifique enclos appartenant à W. F. qui, avec d'autres membres de sa famille, ne possède pas moins de dix mille acres de bonnes terres dans ce quartier. Il nous donna les renseignements les plus satisfaisants sur les mille nègres attachés à son exploitation. Quelques différends s'étaient élevés 1l n’y pas longtemps au sujet des loyers; mais tout cela s’est arrangé depuis sur un pied équitable, et tous ses paysans travaillent aujourd'hui à souhait, se contentant de salaires modérés, mais réguliers. Notre seconde halte eut lieu à un établissement morave qui exerce la plus utile influence sur la contrée environnante. Nous y trouvames un pasteur allemand, et une assez bonne école ; deux vieilles négresses, les deux sœurs, parurent se faire un grand plaisir de pouvoir nous régaler de quelques beaux shaddocks, et refuserent absolument l’argent que nous voulions leur donner, en nous disant qu’elles attachaient un bien plus grand prix à nos remerciments.

Nous atteignimes enfin ce chemin si escarpé de la montagne, long de plusieurs milles, entre

LA JAMAÏQUF. 2927

deux files de rochers , ce chemin que nos pauvres chevaux éreintés n'auraient jamais pu franchir avec nos voitures, et dont les bœufs se tirérent avec une étonnante facilité; il suffit même de quatre paires, au lieu de huit, pour ce coup de collier. Quant à nous, nous cheminâmes à pied de notre mieux, et füûmes agréablement récompensés de nos fatigues, non-seulement par les beautés sauvages du site, mais encore par la société de plusieurs voyageurs aussi aimables qu'éclairés, qui nous rejoignirent. Un d’eux était un jeune médecin très-répandu et connaissant parfaitement tous les environs; nous allions entrer sur le territoire de la paroisse de Manchester. Tout ce qu'il nous dit fut la confirmation la plus complète de ce que nous avons avancé précédemment, savoir, que partout où d’imprudentes tentatives pour obtenir le travail par la contrainte et par la violence viennent traverser l’action de la liberté, on trouve décadence et désertion, et que partout, au contraire, où le nouveau système peut se développer sans entraves, il y a prospérité et progrès. Les preuves de cetie observation s’accumulaient à mesure que nous avancions dans notre voyage. Au nombre des personnes que nous rencontrâmes sur la route, étaient deux planteurs de café, propriétaires résidants. L'un des deux, partisan du

système coercitif par le moyen des loyers, se répandait en plaintes et parlait de renoncer entièrement à la culture du café; l’autre nous pressait d'aller visiter son habitation qu'il nous décrivait comme un des points les plus pittoresques de ces montagnes verdoyantes. Nous füûmes obligés de résister à la tentation, mais nous apprimes avec plaisir que sa propriété, administrée d'après des principes plus sages, était dans l'état le plus prospère. Je dois néanmoins au premier la justice de dire qu'il écouta de la maniere la plus amicale les avis que nous hasardâmes de lui donner, avec toute la franchise d’un véritable intérêt, sur le régime qu’il devait adopter de préférence à l'égard de ses travailleurs.

Parvenus enfin au sommet de la montagne, nous nous rendimes à l'invitation polie de deux dames qui voyageaient à cheval et nous avaient atteints, en les suivant jusqu’à la maison d'un des principaux planteurs de café du voisinage. Il nous fit l’accueil obligeant que nous avions coutume de trouver partout; mais il nous suffit d’un instant pour deviner qu'il était mécontent, mortifié. Après un court entretien, il nous accompagna jusqu'à la porte, et donna enfin un libre cours à ses chagrins. Notre homme avait été autrefois un des plus chauds partisans de l'abolition de l'esclavage, et cependant une partie

LA JAMAIÏQUE. 229 de ses nègres refusaient aujourd’hui de travailler pour lui.« Mais voyons un peu, mon ami, lui dis- Je, pourquoi ne travaillent-ils pas pour toi? Estce que depuis la liberté tu aurais fait quelque tentative pour les forcer au travail? — Je ne nie pas, me répondit-il, que je n’aie usé d'un peu de contrainte , mais d’une contrainte bien douce. » Cette réponse était le mot de l'énigme, et la cause de ses embarras était claire pour moi; jappris plus tard, en effet, que sur son habitation la question du travail et celle du loyer avaient été imprudemment amalgamées, et qu’on avait fait de celle-ci un moyen absolument arbitraire pour forcer l'autre; véritable esclavage sous une autre forme, auquel la population agricole de la Jamaïque est trop éclairée sur ses droits et sur ses intérêts pour se soumettre longtemps. Passionnément attachée à ses humbles foyers, elle profite de toutes les occasions dont elle peut attendre un meilleur sort, et déserte par degrés les habitations où elle cesse d'espérer un traitement plus humain et plus juste.

Déjà fatigués d’une longue marche, nous avions encore plusieurs milles à faire par des chemins raboteux, difficiles, avant d'arriver à une habitation bien connue dans ce quartier, et où nous nous proposions, quoique étrangers, de demander l'hospitalité. Nous nous trouvions

alors à une hauteur considérable au-dessus du niveau de la mer, et dans un pays composé en grande partie de bois et de patures. Nous au-

rions désiré rencontrer quelqu'un de ces essaims de perroquets qui, dit-on, sont si communs dans ce quartier, et dont les habitants font des pâtés excellents; mais il ne s’en présenta

pas, et toute notre admiration se concentra sur la plus admirable végétation.

Dans aucune partie du monde on ne trouve une aussi grande variété de magnifiques bruyères

qu’à la Jamaïque; cette île offre aussi plusieurs espèces de palmiers et d’aloës. Les forêts abondent en une sorte de palmier nain, chargé de

belles feuilles en éventail, dont les nègres se servent comme de chaume pour couvrir les toits de

leurs cabanes. Parmi les aloës, si je puis la ranger dans cette famille, je remarquai une plante d'une

beauté rare, surmontée d’une énorme touffe de fleurs pourpres, au calice rose, et qu'on appelle dans le pays pomme de pin sauvage. De gigantesques plantes grimpantes, qui embrassent les arbres et parfois même les détruisent, sont aussi très-communes dans l'ile; une entre autres, remarquable par sa tige remplie d'un liquide qui, au milieu d'une sécheresse universelle et dans les plus brülantes chaleurs, fournit, à ce qu'on nous à assuré, le secours d’une boisson abon-

LA JAMAIÏQUE. 231 dante et fraiche au voyageur et au travailleur. Notre obligeant ami, le jeune médecin, connaissance nouvelle, mais non moins précieuse pour nous, était notre guide; et ce fut lui qui, au moment où la nuit allait nous envelopper, nous conduisit au lieu sauvage et romantique où nous avions l'intention de loger. Il me fit cadeau plus tard d’un échantillon parfaitement conservé d’une conque fossile de l'espèce, à ce que je crois, de celles qui se trouvent communément sur la côte; il l'avait tirée d’un banc de chaux situé à deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

Nous arrivions à la résidence d'un homme éclairé, planteur et gérant, qui administre une vingtaine de caféières et que je désignerai par les lettres A. B., n’ayant pas la permission de le nommer. Il n’était pas chez lui; mais les domestiques s’empressèrent de nous servir un bon repas et de nous donner un logement commode; on peut croire qu'après un voyage Si fatigant, ce ne fut pas une médiocre jouissance pour nous que de trouver un lieu de repos, entouré d’un paysage délicieux et au sein d’une heureuse population.

Le lendemain matin nous vimes arriver A. B.,

et nous recümes aussi la visite de deux hommes dont nous avions particulièrement à cœur de

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