‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 24 sur 37 · PRE · texte numérisé non relu

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faire la connaissance; c’étaient le docteur Davy, custos de Manchester, et le docteur Stewart, ecclésiastique aussi distingué par ses vues éclairées que par son immense influence, et, autant que je puis me le rappeler, curé salarié de la paroisse. Rien de plus rationnel et d’un succes plus infaillible que le système adopté par A. B. ainsi que par le docteur Davy, pour ladministration des habitations qu'ils ont à diriger. On dit que l’un et l’autre s'étaient autrefois fortement prononcés contre l'émancipation ; mais ils ont été assez sages pour ne pas vouloir lutter contre le courant et pour essayer de la liberté avec confiance et bonne foi. Chez eux les questions de loyers et de salaires sont complétement distinctes; le loyer est basé sur la valeur en argent des objets loués, et se paye par quartiers; d’un autre côté, ils allouent à leurs travailleurs un salaire honnête, quoique modéré, et ils les payent ponctuellement chaque semaine et en espèces. [ls ont aussi adopté le système du travail à la tâche ou à l’entreprise, ce qui ajoute encore au stimulant naturel des salaires. Ils font construire de bonnes cabanes pour leurs ouvriers, et leur louent ou vendent des pièces de terre, de maniere à les rendre tout à fait indépendants. Ils s'’assurent ainsi une population nombreuse de travailleurs dont léducation et

l'instruction religieuse sont pour eux une affaire importante.

Il suit de là que le travail marche aussi bien que possible sur les propriétés qu'ils administrent, que les travailleurs sont contents de leur état et remplissent leurs devoirs avec régularité, que les maitres n’ont qu’à se féliciter du nouvel ordre de choses, et que partout dans ce quartier règnent la prospérité et le bien-être. «Ce fut, me dit le docteur Stewart, dans une lettre qu'il m'a écrite plus tard, ce fut en avril 1854 que j'arrivai dans ce canton; je n’y trouvai qu'une seule chapelle, encore était-elle aux deux tiers vide; elle: n'avait alors que 1250 pieds carrés; depuis on l’a agrandie; et aujourd'hui qu'elle n’a pas moins de 2427 pieds carrés, elle n’est pas assez grande pour contenir toute la congré- - gation. J'ai aussi dans le même canton une autre chapelle qui peut tenir six cents personnes, qui est régulièrement fréquentée chaque dimanche et toujours pleine. Le chiffre moyen de l'assistance s’est élevé de 300 à 1600 au moins, et celui des communiants de 27 à 289. En 1835, l’évêque donna, dans ma chapelle, la confirmation à 47 individus, et à 635 en 1840. Dans le cours de ces cinq années ont été érigées dans le même canton deux grandes chapelles

moraves. Quant aux mariages bénits dans cette

église, ils n'ont été, pendant les six dernières années de l’esclavage, qu'au nombré de 423; et dans les cinq années et demie de la liberté, limitée ou absolue, on en a compté 2014. À mon arrivée, je ne trouvai que deux nègres adultes qui sussent lire tant bien que mal; mais il est vrai qu'il n'existait aucune école dans la paroisse; aujourd'hui plus de 100 adultes et toute la génération qui s'élève savent lire, et les écoles se multiplient rapidement. »

Ce tableau si consolant, si délicieux des progrès journaliers que font sous la bannière de la liberté la religion, l'éducation et la morale, s’accorde parfaitement avec le rapport du docteur Davy sur la marche décroissante des crimes.

« La paroisse que je dirige, dit-il, renferme 20,000 âmes. On n’y compte pas un seul crime aujourd’hui. La prison n’a pour hôtes que trois individus, savoir: un ancien condamné, et deux hommes détenus pour voies de fait. »

Maintenant, mon cher ami, je ne puis me défendre d’un sentiment que tu partageras avec moi, j'en suis sûr; c’est que quand même l'émancipation eût pour jamais anéanti la culture du café, dans la paroisse de Manchester, un tel résultat, nullement désirable sans doute, n’eût été d'aucun poids dans la balance, à côté de la possession de ces biens si précieux, de cette con-

quête sociale, morale et religieuse. Quand tous les planteurs du canton eussent vu leurs bénéfices réduits à zéro, cette ruine n’euüt été, comparativement, qu’un point presqueimperceptible; mais heureusement la prospérité des propriétaires est enchainée par un indissoluble lien à ce système de justice, de sagesse et d'humanité dont dépend le bonheur de la population tout entière; et il sort de l'expérience faite par A. B. et son ami le doctenr Davy, une preuve claire comme le jour, qu'un arrangement loyal avec les travailleurs, ayant pour base une liberté entière, sans restriction d'aucune espèce, est un moyen infaillible de remplir lescarcelle.

La premiere chose qu’ils ont découverte, c’est qu'on peut, au grand avantage du propriétaire, tirer de la population des travailleurs un excellent revenu, sous la forme de locations indépendantes. A. B. m'a montré un rôle de locations présentant un total de 1270 livres par an, livres sterling, argent d'Angleterre ou de la colonie, c'est ce dont je ne suis pas sûr; et cette somme, assez importante de toute manière, il la levait sur quelques-unes seulement des habitations qu'il régissait, sans la moindre difficulté pour lui, sans la moindre gêne pour les débiteurs. Ils ont ensuite constaté un fait important, c’est

qu’un homme libre, stimulé seulement par lap-

pât d'un salaire, surtout pour un travail à la

tâche, fournira beaucoup plus d'ouvrage qu’un malheureux esclave sous l'impulsion du fouet, et qu'en conséquence, soit pour le travail sur une petite échelle, comme dans quelques opérations particulières qui se donnent à la tâche et à l’entreprise, soit pour les grands travaux d'ensemble que nécessite l'exploitation d’une habitation, on peut se procurer des bras à bien méilleur marché aujourd’hui que sous l’ancien

système. La question tout entière peut être renfermée dans l'argument ci-après : la population étant la même dans les deux cas, une portion plus considérable de cette population est mise en activité sous la liberté que sous l'esclavage; et chaque individu de cette portion active fait

plus d'ouvrage sous le régime de la liberté que sous celui de l'esclavage; donc le travail, considéré comme denrée, est en plus grande abondance sur la place; donc aussi le travail tombe nécessairement à un prix plus bas sous la liberté que sous l'esclavage. Mais chez A. B. et ses amis, cette vérité n’est pas seulement la conséquence d’un syllogisme inattaquable, mais le résultat d’un compte, sorte de logique non moins convaincante. Les frais d'exploitation d’une des habitations de A. B., en 1837, sous l’apprentissage, s'étaient élevés à 2400 [. argent de la co- ;

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lonie; en 1839, depuis létablissement de la liberté, ils n’ont été que de 1200 I., c’est-à-dire, tout juste la moitié. Ici, à la vérité, il y a une légère diminution dans Île produit, mais augmentation évidente dans les bénéfices.

Et ce point mérite une attention particulière ; ce n’est pas en effet seulement sur les produits en sucre et en café, comparés avec ceux du temps de l'esclavage, qu'il faut mesurer la prospérité des planteurs de la Jamaïque. Là même où les produits ont diminué, les bénéfices augmenteront, si la bonne foi préside à l’essai de la liberté, au moyen des économies faites sur les frais d'exploitation. « J'aimerais mieux, nous disait A. B., ne faire que soixante balles de café sous le régime de la liberté, que cent vingt sous l’esclavage; telle est l’économie obtenue sur les frais de culture et de fabrication, qu'à ce taux jy gagne encore davantage; et en définitive, je ne désespère pas méme d'arriver aux cent vingt balles comme auparavant.

« Voyez-vous ce mur tout neuf, ce bon mur en pierre dont je viens d’entourer la plantation qui est là au-dessous de nous? » me disait le jeune médecin, comme nous étions devant la

porte de la maison de A. B., occupés à contempler le délicieux paysage qui se déroulait à nos yeux; « eh bien, c’est tout au plus si, sous l’es-

clavage ou l'apprentissage, on serait parvenu à le bâtir; il n’y a pas une chaine qui eüt coûté moins de à liv. st. argent de la colonie, ou 15 dollars, d’après le prix de la main-d'œuvre; sous la liberté, il n’a pas coûté plus de 3 dollars et demi à 4 dollars la chaîne, c’est-à-dire, moins d’un tiers de ce qu’il m’eüt fallu la payer autrefois. Et ce qu'il y a ici de plus remarquable encore, c’est que tout cela a été entrepris et achevé sous le stimulant du travail à la tâche, par un nègre infirme qui, au temps de l'esclavage, passait sa vie dans une inaction absolue. » Je ne donne ici notre entretien qu'en substance, en ajoutant que tous ces faits me furent confirmés ensuite par le propriétaire lui-même. Comme si la main vivifiante de la liberté eût infusé un sang nouveau dans les veines de ce pauvre invalide, il était parvenu à exécuter un très-beau travail ; il avait notablementamélioré la propriété de son maitre, et enfin 1l avait gagné lui-même une assez jolie somme. Ce trait, on ne saurait le nier, jette un jour admirable sur les principes de la cause que nous défendons; ce trait seul en vaut mille.

Quelques autres détails cependant, relatifs au même point de la discussion, me paraissent propres à intéresser et à réjouir les amis de la liberté. Je les puise dans une lettre déjà citée de

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LA JAMAÏQUE. 239 mon ami le docteur Stewart, et datée de Mandeville, Jamaïque, le 28 mars 1840. « Quant aux prix comparatifs du travail libre et du travail des esclaves, dit le docteur, je vais vous donner le résultat de ma propre expérience dans cette paroisse. Partout où l’on n’a pas enchevétré le loyer et le travail, les frais de cueillette et de nettoiement du café ont été réduits d’un tiers et même d’une moitié, c’est-à-dire, de 10 liv. sterl. par balle à 6 L. 10 s. et 5 1. Il n'en coûte, pour déblayer un terrain d'herbes et de broussailles, que le tiers de ce qu'il fallait payer autrefois pour cette opération. Pour déblayer un emplacement dans ce quartier, seulement pour le rendre propre à recevoir des nègres, il en coûtait, sous l’esclavage, 80 I. st.; aujourd'hui, par le travail libre, ce premier déblaiement, beaucoup mieux fait, ne revient pas à 24 1. st. Un mur de pierre, seule clôture en usage dans ce quartier rocailleux, coûtait, sous l'esclavage, 5 1.6 s. 8 d. st. par chaine, ou 4 L. st. au plus bas prix; aujourd’hui le prix courant de la chaîne est de 1 1. st. ou 1 |. 6 s. 8 d. au plus. Il y a vingt ans que, pour défricher une acre de terre dans les bois et la planter en café, il en coûtait 20 L. st.; et cette dépense, jusqu’à la fin de l'esclavage, n’est jamais tombée au-dessous de 161. st. Sous l'apprentissage, il en coûtait de 10 I.

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