LETTRE XL
Providence (Rhode-Island), le 26 du 6* mois (juin) 1840.
Mon CHER AMI,
Ma dernière lettre vous avait laissé à Mandeville; nous quittâmes ce village de grand matin le 23 du troisième mois (mars), pour retourner à Spanisthown. Nous avions été présentés, quelques jours auparavant, à W. D., un des planteurs les plus considérables de ce quartier. D'homme irréligieux qu'il était autrefois, de partisan entêté et ardent de l'esclavage , il est devenu chrétien pieux , et il administre aujourd’hui ses propriétés à la satisfaction de tout son monde,
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d'aprés le système libéral et éclairé adopté par A. B. et le docteur Davy; il y trouve pour luimême tranquillité et bénéfice. Les ventes qu'il fait aux travailleurs de petites portions de terre dépendantes de son habitation ont un merveilleux résultat ; ils travaillent pour lui avec zèle et bonne volonté, et ses récoltes sont abondantes. Il s'enrichit sous le régime de la liberté, et 1l consacre l’excédant de ses revenus aux progrès de la religion et de la philanthropie. Je descendais les hauteurs de Mandeville sur un cheval que m’avaient prêté les missionnaires, et Je contemplais en cheminant, ici les beautés imposantes de la nature sauvage, là, celles d’une admirable culture, lorsque je rejoignis un jeune nègre de bonne mine, vêtu avec élégance, et monté sur un bidet à lui. C'était un travailleur de la caféière de Richemond, sur la paroisse de Clarendon, payant un demi-dollar de loyer par semaine, et en état d’en gagner quatre dans le même temps en travaillant à l’entreprise. Le bidet qu’il montait lui avait coûté ro L st., et il avait le plus ordinairement sa petite provision de vin dans sa chaumière. Il allait à Mandeville pour demander au recteur une expédition de son acte de mariage, et tout annonçait que sa jeune femme et lui ne pouvaient manquer de parvenir à cette somme de bien-être, à cette
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LA JAMAIQUE. 247 douce médiocrité qui est à la portée de la plupart des hommes. Ce nègre est un exemple entre mille des heureux effets de la liberté à la Jamaique ; malheureusement il serait facile de retourner la médaille, et le revers offrirait le triste spectacle des actes d’oppression et d’exaction auxquels ce peuple est encore en butte aujourd’hui, dans quelques quartiers de File. « Eh bien, dis-je à George Wedderley (c'était le nom de mon nègre), comment vont les travaux dans la paroisse de Clarendon? » — « Mais, très-bien, en général ; il y a cependant quelques habitations en souffrance.» — « Et pourquoi cela, George ?» — « Parce que fort souvent, lorsqu'un homme a fini l'ouvrage qu'il avait pris à l’entreprise et qu'il va demander son argent, il ne peut l'obtenir. Quelquefois il loue des ouvriers pour laider, mais, ne pouvant se faire payer ce qui lui est dû, il se trouve à son tour hors d'état de s'acquitter avec eux. On le chicane en lui opposant le loyer; de là de mauvaises paroles; souvent on augmente le loyer; souvent même on le double. » Tout me portait à croire mon jeune nègre, son bon sens et sa véracité connus; et d’ailleurs il était lui-même content de sa position. Dans le cours de la même tournée, j'eus occasion de causer aussi avec plusieurs des paysans qui, la veille, avaient assisté à notre réunion, et qui parurent enchantés de
revoir ceux qu'ils regardaient comme leurs amis. Il y avait entre autres une femme qui ne savait comment nous exprimer tous les vœux qu’elle faisait pour notre bonheur. Elle souhaitait que Massa, son bon Massa (autant que je pus comprendre son patois), trouvât sur sa route bon gîte et bonne nourriture, et qu'il fût abondamment pourvu des lumières du Saint-Esprit, pour son œuvre évangélique. Elle paraissait comprendre parfaitement les dons sans lesquels un homme serait insuffisant pour accomplir une telle œuvre. Je n'hésite pas à l’affirmer, ce peuple est susceptible des bonnes impressions, et il se distingue en particulier, par l'affection qu'il porte à ceux qui s’efforcent de l’instruire dans les voies de la justice.
Nous déjeunâmes dans une auberge située sur le bord du chemin , et faisant partie du village de Porus. Ce village était encore une autre création de la liberté, et pouvait contenir une centaine de ces petites propriétés appartenantes à des travailleurs nègres. Ils avaient acheté ou ils étaient en marché pour acheter leurs terres au prix de treize à vingt dollars l’acre, et nous ne pümes apprendre, sans en être peinés, qu'il y en avait plusieurs dans le nombre qui s'étaient établis sur des terrains déjà devenus improductifs. Ils avaient ainsi perdu et leur argent et leurs peines; mais 1ls avaient eu, du moins, la ressource de
travailler à gages avec leurs frères sur les habitations voisines. Il y a encore à Porus une autre congrégation et une école dépendantes de la société missionnaire de Londres. Nous apprimes du missionnaire que, la veille, un prétendu instituteur, nègre ignorant, lui avait débauché une partie de son troupeau. On dit quil y en a un assez grand nombre de cette espèce dans l'ile, et ce qu'on nous a rapporté du caractère de ces singuliers docteurs et de l'effet qu’ils produisent, est véritablement fâcheux ; heureusement leur influence est peu de chose comparée à celle des missionnaires, et, suivant toutes les probabilités, cessera entièrement à mesure que l'instruction se répandra.
Nous nous trouvions encore une fois de niveau avec la mer, et, après avoir traversé une savane qui ne nous offrait aucun intérêt, nous arrivâmes aux Four-Paths(Quatre-Sentiers), autre village de la paroisse de Clarendon, et lieu de notre destination. Nous y fûmes accueillis on ne peut plus cordialement par William Barrett, qui y dirige une chapelle et une très-bonne école de la société missionnaire de Londres. Un autre établissement missionnaire baptiste est confié aux soins de Henri Reid. Tous les deux réuntssent de nombreuses congrégations, et, en véritables frères chrétiens, sont unis de cœur pour
tout ce qui peut assurer le succès de l’œuvre sainte qu'ils ont entreprise. Cependant un jury de la Jamaïque venait de rendre son verdict contre ces deux excellents hommes, comme coupables d’avoir aidé et favorisé les désordres commis par une réunion séditieuse. L’accusation avait rapport à une échauffourée à laquelle des membres de leurs troupeaux avaient pris part, avec je ne sais quels perturbateurs dont le but malveillant était de troubler leurs assemblées religieuses ; mais l’innocence de nos amis était si évidente que, malgré la déclaration du jury, la cour s'était abstenue de leur infliger aucune espèce de punition. Nous n’en füûmes que plus empressés, dans ce temps d’affliction, à leur tendre la main de l’amitié chrétienne ; et certes nous ne pouvons que rendre témoignage à la conduite décente et pieuse des nombreux travailleurs qui, sur notre invitation, se réunirent Je soir même à la chapelle de W. G. Barrett. Après le service, et pour satisfaire aux désirs du missionnaire, nous donnämes aux assistants quelques détails sur la situation et sur la conduite de leurs frères des Iles-du-Vent; ils nous écoutèrent avec la plus profonde attention, surtout quand nous cherchâmes à leur faire entendre comment la cause de Ja liberté, dans d’autres parties du monde, dépendait de leur propre conduite et de
LA JAMAÏQUE. 251 la continuation de leur zèle et de leur activité. Les deux congrégations avaient volontairement payé tous lès frais du proces de leurs ministres; sous l'esclavage, non-seulement une telle libéralité euüt été impraticable, mais on n’y eût même pas pensé.
Nous apprimes avec plaisir que les sucreries de: ce quartier étaient, en général, dans un état florissant , et que sa manière dont plusieurs sont administrées , fournissait la preuve la plus complète que la prospérité est la conséquence infaillible de l’absence de toute mesure de contrainte et d’oppression. Sur une de ces propriétés appelée les Sept-Plantations, un gérant libéral faisait régulièrement chaque semaine onze barriques de sucre, au lieu de six, moyenne d’autrefois. Cinquante acres de cannes ayant été dévorées par un incendie accidentel sur cette habitation, les nègres vinrent, de leur propre mouvement, offrir de travailler pendant quelque temps sans aucun salaire, pour dédommager leur maitre de cette perte!
Le 24 du troisième mois (mars), nous avions à traverser une partie du territoire de la fertile paroisse de Vère, sur la côte méridionale. Nous y apprimes que le premier jour de la semaine où nous étions, une immense multitude de peuple de toute couleur s'était réunie sur le rivage
pour y assister à un baptême administré par un des missionnaires, mais que, malgré ce mélange et cette affluence, tout s'était passé avec une décence et un ordre parfaits. L’apparence des cannes, dans ce quartier, promettait une bonne récolte, et déjà on en avait enlevé une grande partie. Un différend s'était naguère élevé entre les planteurs et les travailleurs au sujet des gages, mais on nous dit que tout s'était arrangé à l'amiable, et queles travaux marchaient alors de la manière la plus satisfaisante. Nous arrivàmes dans l’après-midi à la station baptiste de la baie d’Old-Harbor, dirigée par Henri C. Taylor, de qui, ainsi que de son obligeante compagne , nous reçûmes l'accueil hospitalier auquel nous étions accoutumés. Une réunion de culte fut annoncée pour le soir aux habitants du voisinage , et, bien que le délai fût si court, nous les vimes accourir par troupes nombreuses, plusieurs même de points fort éloignés, ce qui n'était pas pour eux un médiocre effort, apres une journée entière passée dans les champs.
Mais nous avons la douce certitude qu'ils ont reçu la récompense de ce pieux empressement.
Au calme solennel qui régnait dans l’assemblée, il nous était permis de croire qu'un sourire de la bonté divine se reposait sur ce peuple autrefois persécuté, aujourd’hui libre et heureux.
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Nous n’étions alors qu’à douze milles de Spanishtown, où nous rentrâmes le lendemain matin, 3 du troisième mois, après une absence de quinze jours. Trois d’entre nous se rendirent à Kingston pour y recevoir nos amis de Sainte- Croix qui devaient y arriver vers ce temps, sur le Whitmore. Mon ami et frère évangélique, John Candler, resta un jour de plus avec moi à Spanishtown , notre désir étant d’assister ensemble à une séance de la législature, alors en session, et de présenter nos devoirs à quelques-uns des principaux fonctionnaires publics et autres personnes influentes. Quelques détails sur deux ou trois de ces visites ne seront peut-être pas indignes d'attention.
Nous nous rendimes d’abord chez le docteur Lipscombe, évèque de la Jamaïque, avec qui nous souhaitions l'honneur d’un entretien relativement à l'éducation populaire : nous trouvämes dans cet ecclésiastique du premier rang un savant et un homme aimable, et animé, nous n’en doutons pas, des plus louables intentions pour l’avancement du bien-être moral et religieux de la société. Il nous fit un accueil plein de bonté et de cordialité, et nous donna les renseignements. les plus intéressants et les plus complets sur l'accroissement considérable du nombre des écoles, et sur les progrès généraux
de l'éducation, dirigés par le clergé de l'Église anglicane. Ces écoles sont aujourd’hui entièrement gratuites, et nous hasardâmes de lui suggérer, comme un moyen d'amélioration, l’idée d'en assujettir l'entrée à une faible rétribution, en lui citant l'exemple des écoles Mico et autres où cet usage produit les meilleurs effets; rétribution qui non-seulement serait supportée sans peine par les classes ouvrières, mais servirait encore à leur faire sentir davantage le prix de l’éducation. La population agricole de la Jamaïque n’a nullement besoin qu'on lui fasse la charité, et, dans toute circonstance analogue, le plus grand service qu'on puisse lui rendre, c’est de l’amener doucement à connaître ses besoins et à y pourvoir par elle-même. Notre entretien se termina par une déclaration que nous fit l’évéque, dans les termes les plus positifs, et quenous serions tentés d'imprimer ici en gros caractères; c'est qu'avant l'émancipation, ses efforts pour l'instruction du peuple, soit profane, soit religieuse, avaient été comparativement inutiles. Son bras, nous dit-il, avait été paralysé par l'influence de l'esclavage ; mais aujourd’hui tous les obstacles étaient écartés. D’un côté, les nègres manifestaient un immense désir, une soif d’instruction toujours croissante; et de autre côté, la population blanche avait cessé d'y mettre empé-
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chement comme autrefois. Tous les partis , réunis sous le sceptre de la liberté, ne formaient plus qu'un seul et même vœu, celui de voir la génération naissante s'avancer de plus en plus dans les voies de la culture morale et intellectuelle.
Nous entrâmes ensuite dans la salle des séances de la législature, et y assistèmes pendant quel-
ques instants à un débat assez animé qui, bien que roulant sur un sujet comparativement moins important, n'aurait fait déshonneur ni à nos séances de Westminster, ni à celles de Washington. Au nombre des orateurs les plus chaleureux était un homme de couleur; il s’en trouve plusieurs dans l'assemblée, et quelques-uns d’entre eux se montrent les appuis les plus prononcés des mesures du gouvernement de la métropole.
Il eüt été heureux pour la Jamaïque que tels eussent été plus généralement le caractère et l'esprit des membres de cette législature; car, s’il est une circonstance plus propre que toute autre à compromettre la tranquillité et la prospérité de la colonie, c’est, suivant nous, cette disposition à multiplier certaines lois locales en opposition au but véritable et à la tendance de l'acte d'émancipation. Que plusieurs lois ou actes de cette nature aient été adoptés dernièrement, dans le cours de quelques mois, c’est ce qu’on
ne-saurait contester ; de sorte qu'une période d'union et de calme apparent , dans la chambre, aura peut-être été une semence de malheurs et de confusion pour l'avenir. Je me bornerai à citer l’acte concernant le sou pour livre, l'acte relatif à la pêche, et ceux qui concernent les professions de revendeur et de colporteur, l'acte au sujet des petites dettes, l’acte de police, et, le pire de tous, l'acte concernant le vagabondage. |
Je dois avouer ici que je suis loin de connaitre en détail les dispositions contenues dans les différents actes que je viens de signaler; mais ce que j'en sais a suffi pour me laisser l'intime conviction qu'ils appellent l’examen rigoureux et le contrôle sévère du gouvernement britannique.
Les trois premiers ont pour but, ce me sembie, de faire intervenir les autorités dans les petites industries et dans les bénéfices de la classe ouvrière, qui, pour être distincts et s2dépendants de la culture des produits exportables, n’en sont pas moins licites, et qu'il faudrait favoriser au contraire , au profit de cette classe, et dans l'intérêt même de la société tout entiere. S'il en est véritablement ainsi, ces actes ne sont fondés que sur une politique étroite et mesquine. L'acte relatif aux petites dettes ne sert qu’à fournir d’épouvantables facilités à ce système oppressif de
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loyers fictifs imposés comme autant de pénalités, système qui est aujourd’hui le fléau même de la Jamaïque. Une police autorisée à porter des armes qui donnent la mort est toujours , pour ne rien dire de plus, un dangereux expédient ; et dans des districts ruraux où lon avoue que l’on compte à peine un crime par an, on peut ne voir dans cette police qu’une source inutile d’irritation et d'alarmes, et qui ne peut que trop tôt devenir un instrument d’oppression et de cruauté. Enfin, dans un pays où l’on trouve à peine un exemple de vagabondage réel, mais où les travailleurs sont souvent forcés d’abandonner leur domicile pour chercher un refuge ailleurs, moyennant loyer, on ne peut considérer sans inquiétude une loi qui expose tout pauvre diable trouvé endormi à l’ombre d’une haie, ou sous quelque hangar le long d’un chemin, à se voir condamné à une longue détention, et en même temps aux travaux forcés avec des malfaiteurs. Von, non, ce sont là des choses qu’on ne saurait tolérer.
A l'heure indiquée, nous füûmes introduits chez le gouverneur, sir Charles E. Metcalfe, avec qui nous eùümes l'honneur de nous entretenir longtemps et en toute liberté. On reconnaît en lui tous les signes d’une vieille expérience; il connait les hommes, il fait un noble et généreux
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usage de sa grande fortune, et l’urbanité de ses manieres, jointe à un fonds de bonté naturelle, lui concilie Pattachement de tous ceux qui l’entourent. Et pourtant nous cralgnons que ses efforts bien intentionnés pour plaire à tous les partis qui divisent la Jamaïque, n'aient pas en définitive le succès qu'il s'en promet peut-être. Nous ne pouvons nous empêcher d'espérer qu'un homme d’une bienveillance et d'une intégrité si incontestables ne sente bientôt que son rôle est d'arrêter par des limites infranchissables les divers empiétements sur les droits et les priviléges de la population ouvrière, empiétements que chaque jour révele, dont les progrès ne sont que trop visibles, et d'autant plus sûrs et plus dangereux qu'ils s’opèrent sans bruit et sans secousse.
Ce n’est pas sans chagrin que nous avons entendu dire que plusieurs inspecteurs avaient été depuis nommés aux fonctions de magistrats lo- Caux ; Car, puisque les questions sur lesquelles les juges sont appelés à prononcer sont presque toujours des différends entre travailleurs et inspecteurs, certes c’est là un dangereux expédient que de faire ces derniers juges dans leur propre cause. Entre ces deux maux, absence totale de magistrats, ou magistrats ainsi placés, le dernier est le plus grand à nos yeux.
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La mème observation s'applique en grande partie à des agents d’un ordre plus élevé, aux fondés de pouvoirs, et nous pensons que rien ne contribuerait plus puissamment au bon ordre et à la tranquillité de la Jamaïque, que l'institution d'une magistrature absolument indépendante de tous les partis de la colonie, et salariée par le gouvernement de la métropole. Nous avons eu occasion de faire connaissance avec plusieurs des magistrats salariés aujourd'hui en exercice, et il nous à semblé que déjà ils remplissent en grande partie l’objet de l'institution dont nous parlons. Quelques-unes des fonctions spéciales dont ils étaient chargés durant l'apprentissage ont cessé depuis; ils n’agissent plus, en général, que comme magistrats locaux, et nous ne pourrions sans injustice ne pas leur rendre ce témoignage que, à un petit nombre d'exceptions près , ils se montrent, dans toutes les iles que nous avons visitées, défenseurs zélés des droits des paysans, sans que jamais nous ayons remarqué chez aucun d'eux la moindre répugnance à appuyer avec une équitable impartialité les légitimes intérêts du planteur. Ils possèdent maintenant une connaissance approfondie de l'état civil et moral des populations au milieu desquelles ils ont à exercer leur action; et leur retirer leurs fonctions serait presque, suivant
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nous, porter le coup de la mort à la tranquillité et à la liberté des colonies. Une opinion que nous n’émettons toutefois qu'avec une raisonnable défiance de notre jugement personnel, c’est que loin de les supprimer, il faudrait, au contraire, les ramener à leur nombre primitif, et les investir, comme juges de paix locaux, d’une autorité véritablement efficace et permanente. Ces observations, nous nous les permettons sans aucun sentiment de mauvais vouloir ou de prévention contre les planteurs de la Jamaïque, ou contre leurs agents établis dans cette colonie, Nous faisons profession, au contraire, de la plus parfaite estime et de la plus sincère amitié pour la plupart de ces personnes, qui, toutes, quand nous les avons rencontrées ou visitées, nous ont comblés de bontés et de politesses, et dont, en général, nous reconnaissons ici les honorables intentions. Mais nous ne pouvons non plus fermer les yeux sur les effets que produisent toujours sur les esprits des hommes les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés , et nous ne sommes pas sans avoir étudié l'influence silencieuse des localités. est de toute nécessité, comme l’admettront, je n’en doute pas, les planteurs eux-mêmes, que celui dont la main tient la balance de la justice n'ait aucun intérêt dans les questions qui doivent y être pesées.
Nous étions bien aises de comparer n0S propres observations avec celles de sir Charles Metcalfe, qui arrivait de son côté d’une tournée
d'inspection dans d’autres parties de l'ile, et ce
nous fut une grande satisfaction de voir qu'il en avait rapporté absolument les mêmes convictions que nous, sur tout ce qu'il y a de mal entendu à méler les questions de loyers et de salaires, et sur toutes les autres combinaisons qui tendent à imposer à des hommes libres un travail forcé; de voir qu'il s’applaudissait, ainsi que nous-mêmes, du rapide accroissement des villages composés de petits propriétaires nègres indépendants, et qu'il s’'accordait complétement avec nous relativement aux moyens les plus efficaces pour assurer la continuité du travail des nègres sur les habitations de leurs anciens maitres. Ces moyens, suivant lui, sont le payement régulier, et en argent, des salaires à la fin de chaque semaine, le système des travaux à la tâche ou à l’entreprise, la location ou la vente aux travailleurs de lots de terre, renfermés dans les limites des propriétés des planteurs, et enfin. l'instruction morale et religieuse. Il est cependant un point sur lequel nous différions de sir Charles. IL paraît croire, ainsi que beaucoup. d’autres personnes, que si l'intérêt du planteur est en souffrance à la Jamaïque, cest faute
d'une population plus forte. Que le territoire de cette île puisse admettre un nombre d’habitants beaucoup plus considérable, c’est ce que l’on ne saurait contester, et nous serions loin de combattre tout plan raisonnable qui aurait pour but d’y amener un plus grand nombre de colons; mais nos propres recherches ont eu pour résultat l’intime conviction que la population actuelle de la Jamaïque, sous une équitable et sage administration, qui saurait et voudrait faire un bon emploi de ses forces, se trouverait plus que suffisante pour l'étendue actuelle de ses opérations agricoles, et que, comme la population s’accroit infailliblement sous le régime de la liberté, ses cultures ne pourraient manquer de s'étendre indéfiniment.
Il est un point sur lequel nous ne pouvons nous dispenser de quelques réflexions que l’on ne regardera peut-être pas comme inutiles. Le seul obstacle qui, à notre connaissance, empêche la population de la Jamaïque de prendre cet accroissement naturel dont les avantages ne sont contestés par aucun parti, c'est la déplorable absence des secours d'une médecine réellement digne de ce nom, état de choses dont les tristes conséquences se font sentir dans tous les quartiers de la colonie. Les dispositions adoptées à cet égard , en faveur des nègres, du temps
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de l'esclavage, ont cessé aujourd'hui d'être en vigueur, et ils n’ont, en général, ni le moyen, ni méme le désir d'appeler des praticiens réguliers, au prix ordinaire. Ils se trouvent ainsi livrés aux mains de charlatans ou myalistes, et je ne doute pas qu'il n’en résulte la perte d’un grand nombre d'individus. Il nous semble que le meilleur remède à ce mal serait la formation de dispensaires publics distribués sur divers points de l'ile, sous l'autorité, et, dans les premiers temps, aux frais du gouvernement local ; chaque dispensaire serait placé sous la direction d’un médecin légalement autorisé, qui serait chargé non-seulement de délivrer les remèdes, mais de visiter les malades à domicile. Il serait payé pour les remèdes et pour les visites un prix modéré, au moyen duquel la mise de fonds du gouvernement pourrait lui rentrer peu à peu, et toute la dépense annuelle se trouverait aisément couverte. Qu'il nous soit permis d’espérer que les autorités de la colonie ne regarderont pas comme indignes de leur attention les mesures que nous prenons ici la liberté de leur suggérer. La santé publique et laccroissement de la population ne sauraient être pour elles ni sans importance, ni sans intérêt.
Je profite de l’occasion pour te mettre sous
les yeux un résumé des exportations de la Ja-
maique pour la dernière année de lapprentissage et pour là première de la liberté absolue ; Je le tire d’un rapport imprimé pour la chambre législative : | Barriques.
Sucre, pour l’année finissant le 30 du neuvième mois (sept.) 1838. . . 53,825 — pour l’année finissant le 30 du neuvième mois (sept.) 1839. . . 45,359
Diminution apparente. . . 8,466
Mais cette différence est beaucoup moins considérable que plusieurs personnes n’ont été portées à le croire; elle est, en réalité, fort audessous de ce chiffre, et provient en partie d’une augmentation qu'a subie depuis peu dans un grand nombre de quartiers de la Jamaïque la jauge de la barrique. En effet, au lieu de l’ancienne mesure égale à 17 quintaux, les nouvelles en contiennent 20 et 22, modification qui, pour plusieurs raisons, offre une économie au planteur. Si l’on évalue à 5 pour cent seulement l'effet de cette innovation, la différence ci-dessus tombe de 8,466 à 5,171; et ce chiffre se trouve encore affaibli par une autre considération , c'est que la liberté a prodigieusement augmenté la consommation du sucre parmi le peuple de la Jamaïque,
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et, par conséquent, la vente de cette denrée dans l’intérieur même de la colonie.
Le café ne présente pas, à beaucoup pres, un résultat aussi favorable; voici l'extrait du même rapport :
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Café, pour l’année finissant le 30 du neuvième mois (sept.) 1838. . . 117,315
— pour l’année finissant le 30 du neuvième mois (sept.) 1839. . . 78,799 Diminution (environ un tiers). .. 38,554
Le café est un produit dont la récolte est toujours sujette à bien des hauts et des bas, et le déficit qui se remarque dans le parallele des deux années ne dépasse pas, je le crois, celui qui a eu lieu plus d’une fois à d’autres époques. Ce qu'il faut aussi que l’on se rappelle, c’est que le bénéfice du planteur peut s'être accru, tant sur le sucre que sur le café, par la diminution
des frais d'exploitation, même lorsque les produits ont été moins forts. Il faut enfin accorder qu’il était impossible que le passage d’un système à un autre n’occasionnât pas une baisse considérable dans la production de ces deux articles. À l'égard de l’année 1840, l'attente générale est que le café se maintiendra au moins au
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même chiffre; mais on appréhende une nouvelle diminution dans la récolte des sucres.
Or, en tant que cet affaiblissement des produits se lie au changement de système, il est évident qu'il faut en chercher la cause dans la diminuüon correspondante de Ja quantité de travail. Mais ici se présente la question, et pour ainsi dire, le pivot sur lequel tourne toute cette discussion : D'ou vient cette diminution de la quantité de travail? Je réponds sans hésitation, mais sans réserve aucune : Elle vient principalement de causes qui se rattachent par leur nature à l'esclavage, et nullement à la liberté. Cette diminution est en grande partie le résultat de ces tentatives impolitiques dont le but évident est de maintenir le travail forcé, tentatives qui ont dégoûté, rebuté la population des campagnes, et amené sur tant d'habitations la désertion des travailleurs.
Une circonstance consolante, c’est que la masse des plantations et des autres travaux préparatoires exécutés sur les habitations, durant l'automne de 1839, a été beaucoup plus considérable, d'après tous les rapports, que dans l'automne précédent, 1838. On ne peut qu'y voir l'effet d’une meilleure intelligence entre le planteur et les paysans ; et il en doit résulter immanquablement, si toutes les autres circonstances sont
également favorables, une augmentation considérable dans les produits de 1841. On m'a parlé, toutefois, d’une circonstance qui pourrait seule s'opposer à la réalisation de ces calculs, relativement au sucre; c’est que, sous l’ancien système, la culture de la canne était forcément imposée à certaines habitations qui, en raison de leur situation et d’autres conditions , n'y étaient nullement propres ; ces plantations donnaient un revenu aux agents locaux, mais elles ne rapportaient que fort peu de chose aux propriétaires, ou même leur occasionnaient une perte réelle : or, il est assez vraisemblable que sous le nouveau régime qui ramène toutes choses à leur niveau naturel, la culture du sucre finira par cesser entièrement.
En attendant, les importations augmentent rapidement ; le commerce devient de plus en plus actif ; les villes s’'agrandissent ; de nouveaux villages s'élèvent de toutes parts ; la valeur des propriétés augmente, les habitations mieux dirigées rapportent davantage, les frais d’exploitation diminuent, on adopte des procédés plus expéditifs, on cultive les provisions sur une plus grande échelle que jamais , et la classe ouvrière, partout où elle est convenablement traitée, est active, contente , et s'enrichit graduellement ; et ce qui mérite surtout d’être remarqué, l'édu-