LETTRE XII
Providence, R. I. le 29 du 6* mois (juin) 1840,
Mon CHER AMI,
Je touche au terme de mon récit sur les Antilles anglaises, et avant de le clore, je crois devoir récapituler et concentrer dans un plus petit espace les points principaux de mon sujet, en les rangeant sous autant de propositions distinctes.
274 PARALLÈLEF.
[. Les nègres émancipés travaillent de bonne volonté et méme avec zèle sur les habitations de leurs anciens maitres. Jose me flatter que, sur ce point, mes précédentes lettres contiennent des preuves claires, incontestables et qui ne laissent rien à désirer. Rappelle-toi, je te prie, les détails relatifs à Tortola, et surtout le témoignage du président Isaacs, qui a quinze cents travailleurs sous ses ordres; rappelle-toi ce que je t'ai dit de Saint-Christophe, ce séjour de l'activité et de la prospérité; de Névis et de Montserrat, dont les rapports officiels parlent en termes si encourageants, si consolants; d’Antigoa, où, après six années d'essai de la liberté, . la production du sucre s’est considérablement accrue, où plusieurs habitations dont les travaux avaient cessé sous l'esclavage, sont de nouveau en pleine culture, et où les terres, auparavant accablées d'hypothèques, en sont affranchies aujourd’hui; de la Dominique enfin, où, malgré le défaut de culture morale, et une immense quantité de terres restées à l’état sauvage, bien que naturellement fertiles, les gens de la campagne travaillent sur leurs anciennes habitations, avec autant de tranquillité et de zele qu'à Antigoa même. Un examen attentif, une juste appréciation des choses à la Jamaique, prouveront aussi que cette île ne fait nullement exception
au résultat général. On y voit en effet que partout où les nègres sont traités avec Justice, avec bonté, avec sagesse, ils travaillent aussi bien qu'on peut le désirer sur les propriétés de leurs anciens maîtres, et que les exemples du contraire ne peuvent être attribués qu'à des causes qui se rattachent à l'esclavage et nullement au régime de la liberté. S'il y. a des nègres qui refusent de travailler sur les habitations de leurs ci-devant maîtres, qu'on se garde bien de voir dans ce refus un indice de fainéantise; car, en général ces mêmes hommes montrent la plus grande activité à cultiver leurs Jardins, à exercer divers métiers, à brüler de la chaux, à pêcher, et dans d’autres genres d'industrie nouveaux, mais également profitables à eux-mêmes et à la société. Indépendamment de tout ceci, on voit élever des murailles en pierres, construire de nouvelles maisons, défricher et nettoyer des pâtures, creuser des fossés, dessécher des prairies, percer et macadamiser des routes, former des magasins; et partout surgissent de nouveaux villages : toutes opérations qu'on aurait vainement tentées sous le régime de l'esclavage, et dont la pensée même eüùt été une folie. La faïnéantise, disait-on autrefois, est dans la nature même du nègre; jamais le nègre ne travaillera, s'il n'y est forcé : faux préjugé dont on est forcé
de se défaire aujourd’hui et que l'expérience a pour jamais confondu.
Si l’on considère dans son ensemble cette même population noire, on trouvera qu'elle fournit, dans tous les genres, une proportion réellement active, plus considérable sous le régime de la liberté que sous l'esclavage, et que chaque individu de cette proportion active fait plus d’ouvrage, terme moyen, qu'avant l'émancipation.
Ainsi la somme totale de travail obtenue par le seul stimulant d’un juste salaire surpasse de beaucoup celle que l’on se procurait précédemment par la terreur du fouet. Et quand je parle du stimulant des salaires, je le prends sous son mode le plus efficace, c’est-à-dire, le payement aux piéces ou à la tâche. Nos paysans du comté de Norfolk, en Angleterre, nous offrent un spécimen exact du parti que l’on peut tirer, dans un climat d’une température peu élevée, du travail payé à la Journée. Or, mes observations personnelles m'ont amené à conclure qu'un nègre libre des Antilles, payé à la journée, ne fera guere, en général, que les {rois quarts environ du travailqu' on appelleraitdansle Norfolkune bonne. journée; mais employez ou payez ce nègre aux pièces ou à l'entreprise, et bientôt il égalera, si même 1l ne dépasse, le taux de travail quotidien d’un paysan du Norfolk. J'ai tout lieu de
PARALLÈLE. 2717 croire que c'était le travail à la tâche ou à l’entreprise qu'avait en vue l’un des magistrats les plus éclairés de Saint-Christophe, quand il me disait du ton de la conviction la plus intime : «Out, promettez-leur, assurez-leur un juste salaire, et vous serez étonné de la quantité d'ouvrage que vous tirerez des nègres. »
Il. Une plus grande somme de travail offerte au marché a pour conséquence naturelle de diminuer le prix du travail. C’est ce qui arrive à la Jamaïque, ainsi que le démontrent tresclairement les épreuves faites par A. B. et ses amis, sur la paroisse de Manchester. Dans les diverses îles que nous avons visitées, les planteurs se trouvent pécuniairement soulagés d’une manière trés-sensible, depuis qu'ils n'ont plus à leur charge la portion improductive des esclaves qu’une cause ou une autre réduisait à l'incapacité. Dans quelques cas, cette économie est égale à la moitié des frais d’exploitation de l’ancien régime. Un planteur qui avait trois cents esclaves auxquels il était forcé de fournir la nourriture, le vêtement, le coucher, les ustensiles de ménage et les secours de la médecine, sans compter ici les blancs qu'il était obligé d'employer, l'achat des fouets et l'entretien des cachots, ce planteur se trouve aujourd’hui affranchi de toutes ces charges; au lieu de tous
ces frais, il n’a plus à payer que cent travailleurs libres, et bientôt, au moyen des ouvrages à l'entreprise, grâce aux machines et à des procédés plus expéditifs, ce nombre pourra se réduire à soixante ou soixante-dix. Ainsi, dans son compte d'exploitation, se trouve réduit le côté du debet, presque autant que les soucis et les tribulations auxquels il était en proie. Qu'on se souvienne ici de cette déclaration de A. B. : «qu'eu égard au bénéfice, il aimait mieux ne faire que soixante tiercons de café sous la liberté, que cent vingt sous le régime de l'esclavage. »
Il est vrai de dire, quant aux frais qu’entraine l'entretien des esclaves, que des différences considérables résultent et de la situation particulière des habitations, et même de celle des diverses colonies; et, dans le parallèle dont il s’agit maintenant entre l'esclavage et la liberté, le chiffre de ces frais doit aussi varier en raison de ces différences. Aussi nous sommes-nous abstenus de mettre en ligne de compte et les intérêts des capitaux employés à l'achat des esclaves, et la perte résultant de l'excès des décès sur les nais-
| sances, deux éléments qui, dans l'inventaire | d'un propriétaire d'esclaves aux Antilles, en il supposant cet inventaire fait avec soin et de bonne foi, enflaient le côté du passif de nombreux articles peu propres à le rassurer sur sa
situation ; mais que l'on fasse entrer ces articles dans le calcul, et l'on verra que l'économie qui résulte du régime de la liberté est incontestable, constante, et, dans beaucoup de cas, très-considérable. |
HI. L’exactitude d’une division se prouve par une opération diamétralement opposée, par une multiplication. C'est par un procédé absolument semblable que nous prouvons la vérité des deux propositions qui précèdent, c’est-à-dire, par un fait qui se développe aujourd'hui graduellement, mais dont les progrès sont infaillibles, savoir, que la valeur des biens-fonds a haussé et hausse encore dans les iles que nous avons visitées. Dans les villes, l'amélioration et l'accroissement de valeur des propriétés sont vraiment extraordinaires. Dans les campagnes, la valeur des esclaves, pour ne rien dire de plus, a déjà passé à la terre. Qu'on se rappelle ici la déclaration de notre ami de Saint-Christophe, qui avait, avant l'émancipation, payé 2,000 livres sterling une habitation qu'il ne donnerait pas aujourd’hui pour 6,000; et celle de notre ami de la Jamaïque qui vendit l'habitation G... au prix de 1,500 livres sterling, et affirme qu’elleen vaut maintenant 10,000. Je désire qu'il soit bien entendu toutefois que ce parallèle ne s'applique point à ce vieux temps de l'esclavage où les terres
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des Antilles étaient arrivées au maximum de leur production, et où les esclaves eux-mêmes avaient une valeur analogue à cet état de choses, mais à ces Jours de découragement et d’alarmes qui précédèrent l'acte d'émancipation. Tout ce que Je prétends établir, c’est que, dans les colonies anglaises, le fond sur lequel repose la propriété en terres à été sondé, que la solidité en a été reconnue, que déjà cette propriété a éprouvé un mouvement de hausse très-considérable, et que la marche ascendante qu'elle a prise ne peut manquer de persister jusqu’à ce qu'elle ait atteint le maximum de son ancienne valeur.
Une des circonstances qui ont le plus contribué à en amener la dépréciation, ce sont les hauts cris que poussaient les individus intéressés à en faire tomber la valeur, et l’empressement de ces mêmes individus à en acheter, la ramène aujourd'hui à son légitime et véritable niveau. Qu'on se souvienne aussi de ce vieux propriétaire d’Antigoa, qui ne cesse de déplorer les effets de la liberté, et en méme temps d'acheter des terres (1).
(r) Extrait d’une lettre de Démérara, le 1° août 1840 : « Hier, aux enchères publiques et à un an de crédit, ont 4 es res ?: éte vendues les plantations Montrose et Ogle, sur la côte est os Fe 1 de Démérara; la première a été adjugée à sir Michael Burk, pour 38,000 Î. st., et la seconde pour 26,500 à la maison
er Ed s 22.
IV. Le Lien-étre matériel de la population ouvrière, sous la liberté, est décuple de ce qu'il était auparavant. En avançant cette assertion, je ne prétends pas faire entendre qu'il n’y eût, sous l'esclavage, aucune sorte de bien-être pour les noirs. Certes, il y avait des habitations où ils étaient bien nourris, bien vêtus, et traités, sous d’autres rapports, avec beaucoup de bonté.
Leurs jardins étaient souvent assez étendus; les nécessiteux et les malades étaient soignés avec les autres; les secours de la médecine ne leur manquaient pas , et plusieurs même trouvaient moyen de faire quelques économies; mais d’un
George Anderson et C°. Ce sont là des prix très-élevés, aussi élevés, si ce n’est même plus élevés que ceux qu’on aurait pu obtenir il y a dix ans, et qui prouvent que les planteurs résidants et les négociants sont bien loin de croire sérieusement que l'émancipation ait ruiné leurs propriétés dans cette colonie, à quelque point qu’ils puissent s’imaginer qu'il est pour eux d’une bonne politique de le soutenir. M. Retemeyer, fondé de pouvoirs de la plantation Herstelling, a adressé aux travailleurs employés sur cette propriété, dont il a été depuis vingt ans sans interruption le seul administrateur, une lettre dans laquelle il leur dit : «qu'il est parfaitement satisfait de leur conduite. » Ses récoltes sont, en moyenne, aussi abondantes qu’au temps de l'esclavage. Les derniers dividendes de notre banque étaient de 8 pour cent par an, et le fonds de réserve est considérable. » |
autre côté, j'ai la preuve qu’à partir de l'époque de la liberté absolue, ils ont été, dans quelques colonies, partiellement du moins, assujettis à mille vexations et à une oppression systématique; que dans d’autres les salaires sont trop bas, que les pauvres et les malades ne sont pas toujours soignés comme ils devraient l'être, et enfin que, dans beaucoup de cas, on leur a retiré les secours de la médecine.
Cependant il est vrai de dire qu’à tout prendre, il s’est opéré dans leur état, et dans tout ce qui peut contribuer à leur bien-être physique, une prodigieuse amélioration. D'abord ils ne sont plus sous le poids douloureux d'une perpétuelle contrainte ; ils jouissent du plaisir de l'indépendance; le fouet, les cachots, le moulin de force, tous ces instruments de torture ont disparu : ensuite leurs vêtements et leur nourriture sont infiniment meilleurs que sous l'esclavage. Le fabricant de bas , le drapier, le tailleur, le cordonnier et l’épicier les comptent aujourd’hui au nombre de leurs pratiques les plus assidues; fait qu'il est impossible de remarquer sans une bien douce satisfaction, et dont l'accroissement des importations, accroissement considérable, presque du double, nous fournit à la fois la preuve incontestable et l’'heureuse conséquence, Tous mangent aujourd'hui du pain
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et de la viande, et nous rappellent ainsi ce que nous avons «lit de la propreté et de la décence de leur tenue, dans nos réunions, de l'élégance de leurs habits de mariage, de cette immense consommation d'œufs dans leurs repas de noces, du vin dont ils ont une petite provision dans leurs chaumieres, et qu’ils offrent au voyageur fatigué, de leurs bottes et de leurs souliers qu’ils craignent tant de salir dans la boue, des mulets et des chevaux qu'ils montaient pour se rendre à nos chapelles, de leurs diners à piquenique, de ces banquets où préside la tempérance, et consacrés à célébrer leur liherté reconquise. Qu'on se rappelle surtout leurs petites propriétés si bien cultivées, si riantes, et cette lente, graduelle, mais incessante accumulation de richesse. Partout où ils sont convenablement traités, les travailleurs de la Jamaïque sont déjà dans une situation beaucoup plus heureuse. Qu'on leur apprenne à améliorer la construction, les distribution et l’ameublement de leurs chaumières, à préférer aux articles de luxe et d’ostentation tous ceux qui contribuent à un solide bien-être et aux véritables jouissances domestiques, et bientôt l’on cherchera vainement dans quelque contrée de l'Europe que ce puisse être , une population villageoise plus heureuse que les anciens esclaves. V. Enfin, l'amélioration morale et religieuse
des nègres, sous la liberté, égale et méme surpasse leurs progrès dans le bien-étre. À ce chef se rattachent trois points qui méritent une place marquée dans notre souvenir et dans la relation de notre voyage : le premier est l’accroissement rapide et le vaste développement de l'éducation élémentaire et religieuse ; de tous les côtés se multiplient les écoles pour les enfants, pour les jeunes gens et pour les adultes; le second est la diminution graduelle et bien prononcée du nombre des crimes, diminution qui, dans plusieurs quartiers de [a campagne, équivaut presque à une extinction totale; le troisième est l’heureuse révolution qui a presque partout substitué des mariages réguliers à l'usage général et presque universel d’un déplorable concubinage. « Le concubinage, dit le docteur Stéwart, dans une lettre qu'il m'adresse, cette pratique presque universelle des gens de couleur, a entièrement disparu parmi eux : il n’y a pas aujourd’hui une seule jeune femme de couleur qui ait la pensée de s'engager dans cette espèce de relations.»1l y a plus : cette amélioration morale des noirs se reflète sur la population blanche; on voit, peu à peu, les inspecteurs, les gérants et autres, renoncer à Ce commerce criminel, et contracter des mariages respectables. Mais si les trois points dont nous venons de