TE
parler sont d'une haute et incontestable importance, il en est un quatrième, qui les renferme à la fois et pèse plus qu'eux tous dans la balance ; Cest la diffusion du christianisme vital. Je sais que l’alarme était grande, surtout dans ce pays, au sujet de l'émancipation ; on craignait que les nègres, affranchis des liens de l'esclavage, n’eussent rien de plus pressé que de laisser là tout à la fois leurs maîtres et leurs ministres. Mais la liberté est venue, et non-seulement ils n'ont point abandonné leurs maîtres, mais leurs instituteurs religieux leur sont devenus plus chers que jamais. À l'ombre de la liberté, les églises et les lieux de réunions pieuses se sont multipliés et agrandis; 1ls ont été fréquentés avec plus de régularité et de dévotion; dans beaucoup de cas, les congrégations se sont élevées à plus du double ; la conversion des âmes surtout, nous sommes fondés à le croire, a pris une extension inconnue auparavant dans ces colonies. Sous le point de vue religieux , ainsi que je lai déjà fait entendre plus haut, il est très-vrai que, dans beaucoup de localités, «le désert a commencé à fleurir comme une rose. » « Au lieu du buisson a cru le sapin, et au lieu de l'épine « crû le myrte.» (Ez. LV. 15.)
A Washington, dans nos entretiens avec les
notabilités intellectuelles de votre pays, nous nous bornions , à peu de chose pres, à exposer dans un simple récit, les effets de la liberté aux Indes occidentales, et nous leur laissions à en tirer les conséquences. Mais maintenant encore, cher ami, dans le calme de la retraite, loin de toute personne ayant part à l'autorité publique, et abandonné à mes propres réflexions, je sens que je puis, sans inconvenance, m'étendre un peu plus loin. J’appellerai donc ton attention sur un parallèle présenté avec simplicité et clarté, et tout de pratique et d'expérience.
Je puis me flatter d’avoir acquis quelque connaissance des États à esclaves de l'Amérique septentrionale; j'ai passé plusieurs semaines pleines d'intérêt dans le Maryland, dans la Virginie et dans la Caroline du Nord; j'ai fait aussi quelque séjour dans la Géorgie et dans la Caroline du Sud, et bien que je me renfermasse strictement dans mes fonctions de ministre de l'Évangile, j'avais les oreilles et les yeux ouverts sur tout ce qui concernait l'esclavage. Je prendrai donc la liberté de te soumettre le résultat de mes recherches et de mes observations dans les États à esclaves de ta république, eu égard aux cinq points dont je viens de parler. Ce sont premièrement la quantité de travail obtenue sous l'esclavage ; secondement, les frais compa-
DR AN à EP OR
PARALLÈLE. n 87
ratifs de ce système; troisièmement, ses effets sur la valeur des propriétés ; quatrièmement, le bien-être de la population ouvrière; et enfin, l'état actuel des choses, par rapport à la morale et à la religion. Examinons successivement ces différentes questions.
I. La quantité de travail. — Plus d’une fois j'ai eu occasion d'observer les esclaves de la Virginie et des Carolines, pendant qu'ils travaillaient dans les champs, sous les yeux d’un inspecteur blanc , et jamais Je n’ai pu croire que l'ouvrage qu'on obtenait d'eux pût être comparé pour la quantité à celui des ouvriers libres; les pauvres gens travaillaient mollement, sans activité, sans énergie, et l'inspecteur lui-même les regardait dans une inaction complète. Dans la Caroline du Sud en particulier, je pris quelques informations, et jeus lieu de me convaincre que le travail fourni par les esclaves étaitencore au-dessous de l’idée que je m'en étais faite. J'appris que la portion active des esclaves, sur une habitation quelconque, et dans aucun temps donné, n’est plus considérable aux États- Unis que dans les colonies des Indes occidentales ; il y a les vieillards, les infirmes, les malades, et ceux qui se le disent, les mères qui ont des nourrissons, de nombreux enfants, etc. Tous ces individus composent le fonds impro-
ductif d’une habitation, et ne laissent à l'activité réelle qu’un &ers environ de la population noire. Or, la partie véritablement agissante n'est poussée au travail que par le seul aiguillon de la contrainte, c’est-à-dire par le fouet, et jamais la contrainte n'arrachera à des esclaves même une moyenne satisfaisante de travail continu; ils n’en auront n1 la volonté, ni la puissance ; l'exiger d'eux serait exiger une chose contraire aux lois de la nature, à la constitution, non-seulement du nègre, mais de l’homme en général. Il en résulte que beaucoup de planteurs de coton et de riz de la Géorgie et de la Caroline du Sud se contentent d'imposer à leurs nègres le travail d'une demi-journée : ils ont fini leur tâche à midi, à une heure, à deux heures, et ils sont, le reste du jour, abandonnés à eux-mémes. J’accorderai, si l’on veut, que ce régime fait honneur à l'humanité et à la bienveillance de leurs maîtres, malgré la crainte dont je ne puis me défendre, que cette indulgence ne soit sujette à plus dune affligeante exception; ce qu'il y a de positif, c'est qu’à moins d’une excessive rigueur, l'esclave ne peut faire plus ou beaucoup plus d'ouvrage qu’il n’en fait aujourd’hui. Le forcer à fournir la tâche d’un homme libre, c’est le condamner à une mort certaine ; quoiqu'il soit vrai de dire qu’une mort plus ou moins préma-
À Jin de . te
co SR à En D ee DS MM NE ID ER »
ji
turée est bien souvent l'effet infaillible de lesclavage. Le recours à la force brutale pour exiger une somme de travail qui dépasse la portée naturelle des travailleurs, et un excès de mortalité proportionnel , c'était là autrefois un état de choses ordinaire dans les Antilles anglaises ; Cuba en offre aujourd’hui l’effrayante preuve, et il n’est pas douteux qu’on n’en trouvât encore de nombreux exemples dans les États à esclaves de l'Amérique septentrionale, principalement dans ceux où règne la pratique d'importer continuellement de nouveaux esclaves pris dans d'autres parties de l'Union, et d'avoir sans cesse recours à ces espèces de levées, à mesure que le besoin s’en fait sentir. Mais je n’ai en vue dans toute cette discussion qu’une classe de propriétaires plus estimables et plus humains, qui ne tirent pas et ne veulent pas tirer de leurs esclaves
une quantité de travail dépassant ce qui est compatible avec la conservation de leur santé et de leur vigueur. Ceux-là, j'en suis sûr, avoueront volontiers qu’un esclave, mü par la contrainte, | ne fait pas et ne peut faire plus de la moitié | du travail que fournirait un travailleur libre, | excité seulement par l’appât d'un salaire raisonnable. Partout où le seul aiguillon du travail qui ait cours sous l'esclavage, c’est-à-dire le fouet, partout où ce déplorable moyen est écarté,
le poids du travail s’allége en proportion. J'aime à croire que les esclaves de mon ami Isaac E. Holmes, membre du congres pour Charleston, de cet homme excellent qui craindrait de faire souffrir un insecte, s'il pouvait l'éviter, vivent tranquilles et heureux. Puissent-ils jouir de ce privilége, jusqu’au jour où ils obtiendront leur affranchissement définitif! Il paraît donc que le travail qu’on obtient d’une troupe de 300 esclaves, dans vos États du midi, ne peut, dans beaucoup de cas, être évalué à une quantité supérieure à celle que fournirait, dans une journée bien employée, le sixième de ce nombre, composé d'hommes libres, c’est-à-dire, 50 travailleurs seulement.
Ce qui était vrai au temps de Pline le naturaliste n’est pas moins incontestable aujourd'hui. « C’est, dit cet ancien auteur, c’est la plus mauvaise de toutes les spéculations que d'employer des esclaves à la culture des terres ; car tout est mal fait par des hommes au désespoir (1). »
1! n’en faut pas inoins subvenir aux frais d’entretien de ces trois cents esclaves; et ces frais sont, dans vos États, bien plus considérables qu'ils ne l’étaient aux Indes occidentales. Tout
ART Wen
(1) Coli rura ab ergastulis pessimum est, et quidquid
agitur à desperantibus, |. xvim.
PARALLÈLE. 201 récemment, pendant mon voyage dans la Caroline du Sud, je n’ai pu , sans étonnement, m'entendre dire que l'entretien d’un esclave, sur les habitations où les esclaves sont libéralement traités, ne va pas à moins de 5o dollars par an. Trois cents esclaves, à 50 dollars, coûtent donc annuellement 15,000 dollars, ou, en les mettant au taux plus bas de 30 dollars, pour ne rien exagérer, 1l en résulte une dépense de 9,000 d. Mais ces 300 esclaves représentent un capital énorme ; encore aujourd'hui, en effet, à Savannah et à Charleston, un bon esclave mâle coûte 1,000 dollars, et va même quelquefois jusqu’à 1,500. Prenons boo comme prix moyen des hommes, des femmes et des enfants, et ces 300 esclaves représenteront un capital de 150,000 dollars, dont l'intérêt à 6 pour cent est de 9,000; et en y ajoutant l’autre somme de 9,600 dollars pour leur entretien, on a chaque année un article de débit véritablement effrayant à faire figurer au compte des profits et pertes d’un propriétaire. Le haut prix du coton, du riz et du sucre, peut, pendant un temps, couvrir et au delà cet article ; mais il est ruineux de sa nature et doit, presque infailliblement, amener une déconfiture. Donnez au contraire à 5o travailleurs libres 2 dollars 50 cents de gages par semaine, et faites-leur payer aussi par semaine
de,
… om 00 mm ou rm nn 4
un demi-dollar pour leur loyer, et vous aurez pour résultat (déduction faite de quinze jours de fêtes par an) la dépense annuelle comparative de 5,000 dollars. Mais indépendamment de ce calcul de chiffres, il est une autre considé:ration accessoire, mais non moins rigoureusement vraie, et qu'il ne faut pas perdre de vue, cest que l’extravagance est l’inséparable compagne de l'esclavage; quelles que puissent être, à cet égard, les exceptions particulières , sa tendance générale est d’engendrer chez tout ce qui possède ou gouverne des esclaves, ces habitudes d'indolence et de prodigalité qui, comme tu ne peux manquer de l'avoir observé, ont accéléré la chute de plus d’une famille respectable, de plus d’un magnifique établissement.
HI. Valeur des terres. — Si d’une part la hausse qui s’est manifestée dans la valeur des propriétés prouve les heureux effets de la liberté aux Indes occidentales, je crois qu’on ne pourra s'empêcher de convenir, d’une autre part, que la preuve de tendances désastreuses de l'esclavage doit sauter aux yeux de l'observateur le plus superficiel qui traverse le Maryland, la Virginie, les deux Carolines et la Géorgie. Là, des milliers d'acres, jadis cultivées et couvertes des plus riches récoltes, se sont changées en déserts sous le contact mortel, sous l'influence paralysante du tra-
vail des esclaves; et ce ne sont pas ces déserts des anciens temps, où la nature déployait toute l’exubérance de sa fécondité, mais des déserts sans fertilité pour le présent, et sans espérance pour l'avenir. Les propriétés dont je veux parler, et dont le triste aspect t'est sans doute familier à toi-même, étaient autrefois d’une valeur considérable ; aujourd’hui (malgré la règle générale que le prix de la terre augmente à mesure qu'une nation prospère et se multiplie), ces propriétés sont tombées à rien ou à peu près. Le changement en pire dans lPaspect du pays est assez sensible,même pour le voyageur qui ne fait que passer la ligne qui sépare la Pensylvanie du Maryland; mais j'ai oui dire qu'il est encore plus frappant pour celui qui traverse la riviere à partir de l'État d'Ohio, pour entrer sur le territoire de ton État de Kentucky. Sur les deux rives de ce magnifique fleuve le sol est d’une égale fertilité; mais tandis que tout est florissant et prospère sur la rive qu'habite la liberté, celle sur laquelle pèse l'esclavage offre, dit-on, des symptômes évidents d'abandon et de décadence.
Je crois que la valeur pécuniaire des terres dépend de plusieurs causes différentes ; que cette valeur hausse, lorsque le désert se couvre d'établissements et que la population augmente, comme le long des fertiles rives du Mississipi. Je
n'ignore pas non plus que la richesse d’un pays d’alluvion, tel que la Louisiane , et de fréquentes inondations, comme celles des rivières de la Caroline du Sud, peuvent réagir longtemps contre les causes qui, sans cela, amèneraient la décadence et la ruine. Mais c’est le privilége d’un homme d’État philosophe, quand il étudie les diverses statistiques de son pays, d'analyser et de classer les causes et les effets; une chose donc qui, j'en suis sûr, n’a point échappé à ta perspicacité, c’est que le travail des esclaves , considéré dans son caractère propre et distinct, et abstraction faite de circonstances avec lesquelles il n’a aucune connexité nécessaire, a pour tendance uniforme l’épuisement et la dé- | préciation du sol. C’est là aussi une conséquence qui est dans l’ordre de la nature; mais n’oublions pas que l'ordre de la nature n’est qu’une exécution de la volonté de Dieu lui-même : «Il change une terre fertile en un aride désert, à cause de la méchanceté de ceux qui y demeurent. »
IV. Bien-être des noirs. — Rien de plus éloigné de ma pensée que d’entasser accusation sur accusation contre les propriétaires d'esclaves des États du Sud. J'ai trouvé chez tous ceux avec qui J'ai été en relation des qualités aimables et bienveillantes , et je me plais à rendre ici témoignage à la bonté et aux égards avec lesquels ils
PARALLÈLE. 209 traitent leurs esclaves. J’entre parfaitement dans les sentiments de fidélité et d'affection d’un de tes propres esclaves, de ce Charles qui, étant au Canada, et maître de profiter de la permission que tu lui donnais toi-même de s'échapper sur les ailes de la liberté, assurait que, düût-on lui faire présent du Canada tout entier, jamais il ne quitterait son maître. Cependant, si J'eusse été avec vous, lorsque cette conversation eut lieu, peut-être lui eus-je dit, dans le langage de saint Paul : « Situ peux être mis en liberté, profitesen; profite de l’occasion, élève-toi au rang et à la condition qu’une bienfaisante providence daigne t'offrir. « Et ce conseil, je l’eusse fondé sur l'intime conviction qu'à la longue un homme ne peut rien gagner en bien-être, à vivre sous le joug d’un pouvoir illégitime et arbitraire. Ou je suis bien trompé, ou, en pareil cas, le bonheur n’est qu’une rare exception; la règle générale, c’est la misère. L'ignorance de sa propre nature et de la destinée de lhomme est, suivant moi, le seul état dans lequel un esclave puisse jouir d’un béen-étre permanent. Mais ce qui n'est que trop avéré, ce qu'on ne saurait contester, ce sont les atteintes portées à ce bien-être si difficile et si rare, auxquelles sont en butte les esclaves aux États-Unis. La manière dont ils sont traités, en ce qui concerne
LS
ae
la nourriture et le vêtement, dépend et dépendra toujours nécessairement, non pas des dispositions du maitre seulement, mais de ses moyens. Le manque d'argent comptant dans la caisse du propriétaire pèse souvent sur l'esclave d’une manière bien plus dure que le manque de bonté. D'un autre côté, on sait que quelquefois linsalubrité d’un canton force les maîtres à s'éloigner pendant plusieurs mois de leurs habitations, et qu'alors les esclaves sont abandonnés à la direction d'inspecteurs, hommes malheureusement d’une condition sociale assez basse pour risquer leur vie pour un peu d’argent. Cette circonstance ne doit-elle pas être pour les malheureux livrés à leur direction une source féconde de misères et de souffrances ?
Mais, pour présenter dans son véritable jour le sujet qui nous occupe, pour en donner une idée exacte, 1l me suffira de reproduire des scènes qui se sont passées sous mes yeux. Dans nos courses à travers vos États à esclaves, souvent, J'en conviens, ] ai vu les nègres bien vêtus, bien portants, et pourtant leur aspect, en général, n'avait rien qui annonçât le contentement et le bien-être. Rarement J'ai remarqué chez eux cet air de gaieté, ces physionomies riantes des paysans noirs de la Jamaïque; et il m'est arrivé parfois de les trouver à moitié nus, et,
ot Pa A APR PQ AT PE ta LEE