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PARALLÈLE. 297 dans leur manière d’être, tout ce qui dénote la misère et le chagrin. En voyant de nombreuses troupes de noirs marcher à la suite, soit du maître à qui ils appartenaient, soit du marchand qui les avait achetés, pour se rendre à quelque habitation lointaine, les estropiés forcés de suivre le pas de leurs compagnons, et que leur faiblesse faisait boiter; en observant, dans les iles de la Caroline du Sud, une multitude de ces pauvres gens, OCCUPÉS à éplucher du coton, travaillant comme s'ils eussent été sur le moulin de force, et la sueur dégouttant, ou plutôt tombant, comme une pluie, de tout leur corps , tandis que linspecteur était là tranquillement assis, ayant à ses côtés une longue verge armée d’une lanière de cuir de vache; entouré, comme je me suis vu, dans la geôle à nègres de Charleston, d’un grand nombre de noirs, qui y avaient été jetés sans l'application d'aucune loi, sans l'intervention d'aucun magistrat, mais en vertu de la seule volonté de leur maitre, ou pour y subir le moulin de force, ou y recevoir le nombre de coups de fouet (le maximum ést de quinze) indiqué dans le billet dont ils étaient porteurs ; lorsque enfin, dans ce dépôt de Baltimore où toute issue est armée de barres de’fer, je visitais Les infortunées créatures qu'on avait arrachées, pour les vendre, à leurs fa-
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milles et à leurs amis, et que des spéculateurs allaient expédier, comme autant de balles de laine ou de coton , aux extrémités du Sud ; ah! certes, quand de pareilles scènes venaient successivement affliger mes regards , il m'était impossible d’avoir une haute idée du bien-étre de vos nègres esclaves. |
Le marché aux esclaves de Charleston se tient, m'a-t-on dit, en pleine rue, sous les murs mêmes de la bourse; c’est là que l’on ose vendre et acheter, sans pudeur aucune, des hommes nos semblables! Quelques propriétaires charitables , il est vrai, refusent de vendre leurs esclaves, dans quelques circonstances que ce puisse être; et beaucoup d’autres se font un devoir de ne les vendre que par familles entières, et sans les condamner à de douloureuses séparaons. Mais les lois qui gouvernent la banqueroute et l’exécution des testaments sont étrangères à ces sentiments délicats et tendres; et, quand une habitation vient à se dissoudre, quand on la vend, maris et femmes, pères et meres etenfants, sont souvent livrés, sans égard pour les nœuds qui les lient les uns aux autres, au plus offrant et dernier enchérisseur. Sous la menace continuelle de pareilles douleurs, où peut donc être le solide bonheur de l’esclave de l'Amérique septentrionale ? Je reviendrai donc
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à mon premier argument : tout homme qui est doué d’assez de raison et d'intelligence pour faire un retour sur lui-méme , ne pourra jouir d’un bien-être réel, aussi longtemps que la loi le regardera comme la propriété d'un autre homme. Je tiens d’un de vos sénateurs les plus éclairés une anecdote qui s'applique merveilleusement à notre sujet, et qui m’a paru pleine d'instruction. Un ministre méthodiste, partisan de l'esclavage , questionnait un jour, en présence de notre ami, un nègre très-bien élevé, que son maître considérait singulièrement, et à qui il n'épargnait rien de ce qui peut rendre la vie douce. « Vous avez auprès de vous, » lui dit le ministre, « votre femme et vos enfants; vous « êtes bien logé; rien ne vous manque, pour le « vêtement, ni à vous ni à vos enfants; tous les «jours vous vous asseyez à une table bien gar- «nie; vous avez même l'honorable emploi d’ins- «truire vos frères par la prédication; pourquoi « donc désirez-vous si ardemment d’être libre? « Que pouvez-vous donc souhaiter de plus?»
— « Monsieur, » répondit le nègre, «je vou- « drais pouvoir, en mettant la main sur mon «cœur, me dire : Cette chair et ces os sont 4 « NOT. »
V. Morale et religion. — Qu'il y ait, dans les États à esclaves de l'Amérique septentrionale ,
bon nombre d'hommes, blancs ou noirs, animés des meilleurs sentiments de morale et de religion, c'est ce que Je suis loin de révoquer en doute. C'est un fait dont j'ai été à même de remarquer des indices, ou plutôt des preuves incontestables , dans beaucoup de congrégations, aussi décentes que recueillies, composées à la fois des maïîtres et des esclaves, qui venaient en foule assister aux réunions de culte que j'avais annoncées. Loin de moi la pensée de les exclure, les uns ou les autres, du séjour des élus, d’oublier que le christianisme, qui nous est commun, s'applique, sans acception de personnes, à l’homme libre et à celui qui est dans les fers de l'esclavage. Toutefois, à mesure que les propriétaires d'esclaves ouvriront leur esprit et leur cœur aux lumieres de la divine vérité, ils finiront par entendre, au-dedans d'eux-mêmes, une voix qui leur dira : « Nè touchez point à ce qui estimpur; cessez de faire le mal.» L'exploitation de l’homme est un péché, non pas seulement dans l'abus qu’on en fait, mais dans son essence même, dans sa nature; c’est ce qui n’est que trop évident aux yeux de celui qui en observe les résultats pratiques. Il est deux de ces résultats surtout, qui ne peuvent manquer d'être familiers à un homme d’État américain, et dont Je parlerai en peu de mots, parce qu'ils sont
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en eux-mêmes plus que suffisants pour prouver ce que Jj'avance. Le premier est l’excessive licence de mœurs qui domine dans vos États à esclaves, non-seulement parmi les nègres euxmêmes, mais plus particulièrement encore entre les blancs et les noirs. Là, en effet, l’amalgame effréné des deux races produit ses déplorables effets avec une désolante rapidité, et sous les formes les plus criminelles. Une institution qui mène constamment à une telle fin, sous l'empire de laquelle on voit quelquefois les pères léguer ou vendre leurs propres enfants, doit nécessalrement être ex elle-méme un mal moral des plus déplorables. Le second de ces résultats de l’esclavage que je veux signaler ici, c'est l'ignorance forcée à laquelle on condamne la race nègre; radicalement mauvais, incurablement mauvais , opposé à la volonté d’un créateur bienfaisant et intelligent , et mortel dans sa tendance morale, doit être un système qui défend à un tiers, à deux tiers de la population d'un État de tremper seulement le bord de ses lèvres à la source de la science, qui frappe toute une génération naissante, une génération nombreuse de ce terrible arrêt: « Jamais tu n’apprendras à lire la Bible ! »
Tel est le parallèle que j'avais à tracer entre la liberté des Antilles anglaises et l'esclavage des
ftats-Unis ; il porte sur cinq points distincts : la quantité de travail, les frais de culture, la valeur des terres, le bien-être du nègre , et enfin l'instruction morale et religieuse. J'ai cherché à éviter toute exagération dans la manière dont j'ai exposé les deux faces de ce parallèle ; et cependant, qui peut nier qu'un poids immense ne fasse pencher la balance du côté de la liberté? qui peut douter que tous les principes de philosophie et de philanthropie, que tous les principes de justice, non moins que ceux d’une politique éclairée, ne fassent à l’homme d’État américain un devoir de renoncer à la défense de l'esclavage, et de travailler dorénavant au triomphe de la bonne vieille cause de l’érancipation ?
Ce n'a pas été une médiocre satisfaction pour nous que de communiquer les détails de notre voyage aux Antilles à un de tes adversaires politiques, pour qui je fais profession d’une sincere et profonde estime, à John C. Calhoun. IH prêta la plus grande attention à notre récit , et quand j'eus fini, il nous déclara non-seulement qu'il en admettait pleinement l'exactitude, mais qu'il était entièrement de notre avis quant aux cinq points, en partie pécuniaires, en partie physiques et moraux, dont nous venons de parler, et aux preuves incontestables dont notre relation abonde sur les heureux effets résultant,
à cet égard, de l'établissement de la liberté. Fixant ensuite- sur moi son œil d'aigle, il me pressa de questions sur la situation politique de la Jamaique. Cette espèce d'enquête amena une argumentation rapide et oratoire, par laquelle il chercha à démontrer que si l’émancipation des noirs dans les Antilles anglaises était sans péril pour la population blanche, elle ne devait sa sûreté qu’à la protection du bras puissant de la Grande-Bretagne ; suivant lui, les deux races sont tellement distinctes, tellement opposées entre elles, que, sans l'intervention de cette redoutable conciliatrice , il n’y aurait pas d’apparence qu’elles pussent vivre en paix l’une à côté de l’autre, avec des droits égaux et une égale liberté ; là où les noirs ont une prépondérance numérique, les blancs seraient accablés ; là où les deux nombres se balancent, ce ne seraient que collisions continuelles, luttes interminables ; donc, aux États-Unis, les difficultés politiques qui s'opposent à l'abolition de Pesclavage sont de tout point insurmontables. Telle fut, si je ne me trompe, la substance de ses raisonnements, que parurent écouter avec autant de plaisir que d'attention plusieurs de ses adhérents du Sud, présents à cette scène. Nous suivimes nous-mêmes, avec le plus vif intérêt, l’éloquente dissertation de notre ami; c'était une
bonne fortune pour moi que d'entendre John C. Calhoun, et j'annonçai l'intention où j'étais d'essayer de lui répondre, en demandant toutefois le temps de la réflexion. En attendant, je me hasardai à observer en premier lieu,que linfluence politique, lorsqu'elle est basée sur la propriété , n’a, de sa nature, rien que de rassurant, puisque les principes de lévangile du Christ étaient un remède suffisant contre tous les préjugés de race, de caste ou de couleur.
Depuis ce moment-là , il m'est souvent arrivé de revenir sur les arguments de lillustre sénateur ; je les ai jugés, et J'ai reconnu tout ce qu'ils ont d’essentiellement faux.
D'abord, en ce qui concerne. la Jamaïque, le bras puissant du gouvernement britannique était en effet jugé nécessaire pour protéger les blancs, pendant l'esclavage, au temps ou les planteurs et leurs familles étaient sur le bord d’un volcan qui pouvait chaque jour produire une explosion générale; et même, malgré cette protection , Je crois qu'on peut dire avec vérité que cette explosion aurait éclaté, sans la longanimité extraordinaire, sans l’inépuisable patience de la race nègre. Mais aujourd'hui, sous le régime de la liberté, le volcan est éteint ; la plus parfaite sécurité règne parmi les planteurs et leurs familles; ce bras protecteur d’un tiers a cessé
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d’être nécessaire, et déja même il a été retiré en grande partie. Dans toutes les îles que nous avons visitées, nous avons pu nous convaincre que les faibles garnisons qu'on y entretient encore dans un but politique , sont complétement inutiles, et qu’on pourrait, sans le moindre danger, en rappeler jusqu'au dernier soldat; nous ne faisons, sur ce point, que partager l'opinion générale des planteurs eux-mêmes. D'un autre côté, nous ne nous sommes pas aperçus qu'il résultât le plus léger inconvénient des différences physiques des deux races. Nous pouvons assurer que les noirs, loin d’éprouver aucune antipathie pour les blancs, n'ont pour eux que des sentiments de respect, de déférence et d’affection ; et l’on voit s'effacer journellement tous les préjugés des blancs contre les noirs. Bien que les mariages entre eux soient encore fort rares, déjà les distinctions de couleur sont oubliées à un point dont on n'aurait pu se flatter. Tous sont maintenant sur le pied d'égalité politique le plus absolu ; la mesure d'influence de chaque individu, noir, mulâtre ou blanc, repose, comme 1l est juste, sur sa légitime et véritable base, c’est-à-dire, sur la propriété, sur le talent, sur l’éducation et sur le caractère; et, comme les nègres acquierent de plus en plus ces éléments d'influence, leur puissance poli-
tique s’en accroît d'autant ; mais cette puissance sera conservatrice et non destructive.
L'état de choses que je viens d'exposer, comme celui où se trouvent aujourd'hui les Antilles anglaises, est, on ne saurait raisonnablement le contester, un état de tranquillité et de sécurité où ne se mêle aucune crainte pour l'avenir; c’est ce dont l'expérience a déjà donné une assez éclatante confirmation, et je ne vois aucune raison solide qui s'oppose à ce qu'il en soit autrement dans les États à esclaves de votre république.
La juxtaposition des deux races existe déjà , c’est un fait accompli, énévitable ; et ce qui n’est pas moins évident à mes yeux, c'est que le véritable danger de cette juxtaposition gît dans les rapports de l'esclavage. Ces rapports sont contre nature ; ils sont opposés à l’éternelle loi de justice, et renferment en eux-mêmes des semences de confusion et trouble. Déjà, plus d’une fois, ils ont amené aux États-Unis des insurrections partielles, comme il arrivait assez souvent dans les colonies anglaises des Indes occidentales. Abolissez-les donc de bonne foi; accordez à tous les hommes, de toutes les couleurs, des droits politiques égaux, et qu'en résultera-t-1l ? que la population tout entière sera soumise à linfluence des principes d'action naturels et légiti-
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mes; que chaque homme trouvera sa place, et le niveau qui lui appartient ; que la religion se répandra de plus en plus à l'ombre du drapeau de la liberté, et que partout régneront la tranquillité, l’ordre et la paix. Tel est aujourd’hui le partage des Antilles anglaises , et telle sera, j'en ai l’humble mais ardente espérance, l’heureuse condition de chacun des États qui composent la grande confédération américaine.
Je suis, etc., etc.