‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 32 sur 37 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

CUPBA;:

Providence, R. I. le 8 du 7* mois (juill.) 1840. MoN CHER AMI,

Ainsi que je vous l'ai dit dans une de mes précédentes lettres, nous ne tardàmes pas à nous apercevoir, au moment de notre départ de la Jamaïque, que nous étions tombés au milieu de la société la plus agréable et la plus intéressante. Elle se composait du jeune Samuel. B.

Parsons, un de nos amis de New-York, que nous avions rencontré dans cette dernière île, de vingt-deux autres Américains, dont plusieurs

femmes extrêmement aimables, qui s’en retournaient de Sainte-Croix aux rives de leur patrie, et de notre ami Cabrera, Espagnol qui parlait avec facilité le ‘français et l'anglais, et avec qui nous avions le plaisir de causer dans ces deux langues. C’est un homme qui réunit à une intelligence remarquable les manières les plus polies, et, tout nous porte à le croire, une grande solidité de principes moraux et religieux. Pendant les luttes terribles qui ont tout récemment bouleversé et désolé l'Espagne, il s’est vu frappé de sept condamnations à mort; une fois entre autres, en vertu de la sentence d’un général carliste, déjà il était debout, les yeux bandés, et n'attendait plus que le plomb mortel, lorsque tout à coup les affaires vinrent à changer de face, et il échappa à une mort qui paraissait inévitable. Rien de plus singulier que les diverses circonstances auxquelles, par une volonté de la Providence, il dut plusieurs fois son salut; etil en fut, dans plus d’une rencontre, redevable à l’intervention de nobles et intrépides femmes ; il est aujourd'hui au nombre des plus respectables et des plus fidèles serviteurs de la reine régente, et il rend le témoignagele plus flatteur à l'éducation parfaite, aux vues libérales et aux excellentes intentions de cette royale princesse. Nous n’avons pas laissé échapper une si bonne occasion

CUBA. Pt

de faire un appel à son influence et à ses efforts auprès de la régente, pour que la traite des esclaves déjà légalement abolie, le soit en même temps d'effet et sans restriction.

Notre traversée fut de neuf jours, et quoique beaucoup plus longue que nous n'avions droit de l'espérer, extrémement agréable. Une seule circonstance jeta un nuage de mélancolie sur notre petite société; ce fut l’état désespéré de deux de nos compagnons chez qui le doux climat de Sainte-Croix avait été impuissant pour arrêter les progres de la consomption. Un d'eux a succombé depuis, et fini sa vie mortelle dans la foi et les espérances du chrétien.

Tous les matins nous nous réunissions sur le tillac pour y entendre lire quelque passage de l'Écriture, et j'aime à me rappeler que dans cette circonstance il n’y avait point d’auditeur plus empressé ni plus attentif que notre ami l'Espagnol. Catholique romain par ses habitudes et par ses relations, il n’en a pas moins les idées les plus libérales. A la sainte lecture succédait ordinairement la classe du gouverneur; bien que nous ignorassions jusqu'au véritable son des lettres de l'alphabet, il avait entrepris la tâche pénible d'enseigner l'espagnol à quelques-uns d’entre nous; et certes, s'il déploie dans l’accomplissement de ses devoirs politiques la méthode, l’ordre

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et la perspicacité dont il faisait preuve auprès de ses écoliers, tout gouvernement peut se flatter d’avoir en lui un des plus précieux agents qu'il puisse employer. Nos progrès furent tels que nous fümes en état, avant de nous séparer de notre maître, de lui témoigner notre reconnaissance et nos regrets par l'hommage d’une petite pièce de notre façon dans la langue de son pays. Le temps était délicieux et, dans le cours de notre voyage, nous passâmes bien des heures agréables à contempler cet océan qui, dans la perpétuelle mobilité de sa surface, offre une succession de scènes toujours nouvelles et toujours attachantes. Tantôt c'était un héron, au plumage tacheté de blanc et de noir, qui venait se reposer sur nos agrès; tantôt des volées de gros oiseaux d’un rouge écarlate, probablement quelque espèce d’ibis ou de flamants, qui nous apparaissaient décrivant des cercles. A quelque distance de notre navire, souvent du haut du pont, nous suivions des bandes de marsouins dont les manœuvres nous divertissaient ; l’agilité incroyable avec laquelle ils s’élancent un moment hors de l’eau, et la rapidité avec laquelle le moment d’aprés ils poursuivent leur course, donnent à l’observateur une idée de l’espèce de bien-être attaché à la perfection et à l'exercice des facultés physiques. J'espérais que nous allions bientôt

nous trouver en vue de l'ile des Pins, près de la côte sud de Cuba; cette île, dont on vante la beauté, était autrefois le rendez-vous des pirates, comme elle est probablement encore celui des négriers; mais nous en passâmes à une distance de trente milles et ne pümes en rien voir. Bientôt après , nous arrivames en vue du cap St-Antoine, qui aurait suffi pour prouver à Colomb, s’il s'était avancé plus loin de quelques lieues seulement, que Cuba n'était point une portion de ce continent dont son imagination était si préoccupée. Le cap doublé, il nous restait encore environ cent milles à faire avant d’atteindre le port de notre destination. Nous fümes contrariés ou retenus pendant deux ou trois Jours, tantôt par des vents contraires, tantôt par des calmes; nous avions mangé notre dernier cochon et notre dernière volaille, et nous commencions à soupirer sérieusement après la terre, lorsque, par une belle soirée, il s’éleva une brise favorable qui nous poussa, toutes voiles dehors et pavillon flottant, au delà du château et du phare Moro, et nous conduisit dans le port de la Havane.

Nous étions au 9 du 4° mois (avril).

Rien de plus animé, de plus magnifique que le tableau qui s’offrait alors à nos regards. Le Moro est bâti sur un amas de noirs rochers, à la gauche de l'entrée du port; sur une hauteur qui

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le domine s'élèvent les Cabannas, fort d’une étendue prodigieuse, où stationne une nombreuse garnison espagnole. On dit qu'il n’y a pas moins de quinze mille soldats de cette nation à Cuba, et cela, ajoute-t-on, pour protéger les blancs contre les noirs esclaves; mais j'ai des raisons pour croire qu'il y a ici quelque exagération. Devant nous se déployait la vieille et immense cité à laquelle on donne une population de cent vingt mille âmes; quelques collines verdoyantes nous apparaissaient à distance, et après avoir passé le Moro, nous découvrimes le port, fermé par la terre, rempli de bâtiments, y compris trois vaisseaux de guerre anglais, et surmonté par plusieurs beaux édifices publics.

Rendez-vous d’une multitude de bâtiments de toutes les nations et siége d’un immense commerce, il surpasse en importance tous les autres ports de la domination espagnole.

Nous passâmes la nuit à bord, à l'exception du gouverneur de Madrid, et le lendemain, de très-bonne heure, il nous fut notifié que nous pouvions tous descendre à terre sans être astreints à aucune des formalités d'usage. Le consul d'Angleterre, Charles Tolme, vint à bord pour présenter ses respects à quelques-unes de nos compagnes de voyage, et j'eus le plaisir de reconnaître en lui un de mes plus anciens amis

que je n'avais pas vu depuis pres de trente ans.

Il m’accueillit le plus cordialement du monde,

et m’accompagna , au sortir du vaisseau , à l'hôtel

du gouvernement, où je désirais présenter mes

respects au prince d’Anglona, capitaine général de Cuba. Déjà notre ami Cabrera lui avait remis une lettre d'introduction que m'avait donnée pour lui le gouverneur de la Jamaïque, et je sentais qu’un ami des pauvres esclaves, un ministre chrétien devait sa première visite à un officier qui, à tout hasard, et sans le soumettre à aucune précaution fâcheuse, lui avait, d'une manière si obligeante, permis de débarquer. Ce prince, qui appartient à la vieille noblesse d’Espagne, est d’une petite stature; il n’a dans sa personne rien qui impose au premier coup d'œil, mais il se distingue par ses grands talents et sa politique libérale. Il nous reçut avec une exquise politesse, et daigna même s'excuser auprès de notre consul du refus qui m'avait été fait d’un passe-port à la Jamaïque. Il parle le français avec une facilité remarquable; il nous en-

tretint dans cette langue pendant quelques minutes du ton le plus amical, et la tournure de la conversation n'ayant amené aucun sujet Important à traiter, nous ne tardàmes pas à prendre congé de son Excellence. J'ai appris plus tard que, tant à Porto-Rico qu’à Cuba, les négriers

sont dans l'usage constant de payer aux différents gouverneurs un droit assez considérable pour chaque tête d’Africain qu'ils importent dans ces iles ; et l’on dit que le dernier gouverneur de Porto-Rico s’est retiré, grâce à ce genre de contribution, avec une immense fortune. S'il faut en croire les rapports, aujourd’hui, à Cuba, le prix de cette connivence ne va pas à moins de douze dollars par esclave, somme à laquelle ont part, à ce que J'ai tout lieu de croire, les officiers subalternes; et tels sont les immenses bénéfices du trafic des esclaves, que ces criminelles exactions sont à peine mises en ligne de compte par ceux qui les payent.

Les rues de la Havane sont extrémement étroites, et nous y trouvâmes la chaleur accablante; mais nous n’eùmes qu’à nous féliciter des excellents logements qu'on nous procura dans un hôtel tenu par une aimable famille américaine du nom de West; de nombreuses volantes rendent d’ailleurs la locomotion extrément commode et facile ; ce sont de petites voitures attelées d’un seul cheval, avec un ciel en cuir, des roues énormes, et conduites par des postillons nègres, en bottes à l’espagnole. Les flots pressés d’une population affairée se croisent dans les rues, où l'on n’entend queles accents de la langue espagnole. A la Havane tout est

étranger et nouveau pour l'œil et pour l'oreille d’un Anglais et d’un Américain, et bien en prit à quelques-uns d'entre nous d’avoir appris de notre ami Cabrera à prononcer tant bien que mal quelques phrases de la langue du pays.

Le soir, guidés par l’aimable épouse du consul d'Angleterre, nous visitâmes le Passéo , route et promenade tout à la fois, dont l’île est redevable au gouverneur Tacon, Espagnol d’une rare énergie, qui, dit-on, ne trouva à son arrivée à Cuba qu'un repaire de filous et de brigands, et, en sortant de charge, put s'attribuer l'honneur d'y avoir établi un ordre meilleur, du moins comparativement. Il osa faire des exemples même de plusieurs grands criminels d'un haut rang, institua une police active et vigilante, construisit une vaste prison, et s’appliqua en particulier à ce qui concerne le bon état des routes et à d’autres améliorations intérieures d’une indispensable nécessité; on l’accuse toutefois de ne s'être pas montré hostile au trafic des esclaves. À l'extrémité du Passéo, sont la villa et les jardins Tacon; ces derniers sont dessinés, quoique sur une petite échelle, dans le style des jardins de Versailles. Après une promenade au milieu de toutes ces beautés, d’un genre un peu guindé peut-être, nous gravimes la colline sur laquelle s'élève le Fort-Principe.

Nous pümes de là contempler dans toute sa magnificence une vue qui embrasse la ville, le port, une forêt de mâts, le château Moro, les Cabannas sur les hauteurs opposées, et la mer qui termine cet immense tableau. En général, la contrée qui avoisine la Havane est loin d’être pittoresque; on y cultive principalement le maïs, comme fourrage pour les bestiaux. 11 faut s’enfoncer à plusieurs milles dans l’intérieur avant de rencontrer soit un cantori montagneux, soit ces champs de cannes d’une si prodigieuse végétation, et qu’on ne cultive que par un système de rattonnage, lequel consiste à lever tous les ans sur le même plant de nouvelles cannes, et qui permet d’être vingt et même trente ans sans le renouveler; preuve bien remarquable de la vigueur et de la richesse du sol. Tandis qu’on peut continuer ce procédé à Cuba pendant une si longue suite d'années, la terre, encore vierge, est si riche qu’il suffit de l’effleurer avec la houe pour la préparer à recevoir de nouveaux plants. Dans la plupart des colonies anglaises le rattonnage ne peut guére durer plus de trois ou quatre ans; et le sol exige un profond labour, ou tout autre travail analogue, avant de pouvoir y planter la canne. Aussi n'est-il pas étonnant que les planteurs de Cuba aient toujours réussi à faire tomber le prix des sucres de nos colonies.

Le lendemain, ro du quatrième mois (avril ), fut pour nous une Journée mémorable et bien pénible en même temps.

Nous étions engagés à déjeuner avec le consul d'Angleterre; mais, avant de nous rendre chez lui, nous voulûmes profiter de la fraicheur du matin pour visiter Æ/ Jardin del Obispo, la villa et les jardins du dernier archevêque, qui ne méritent pas moins les regards du voyageur que ceux du gouverneur Tacon. Les objets qui attirèrent principalement notre attention furent les magnifiques avenues de manguiers souslesquelles on jouit du plus agréable ombrage, un crocodile vivant gardé dans un petit réservoir, et, ce qui est la plus grande de toutes les raretés, dans une contrée tropicale, un ruisseau d’eau fraiche et limpide où l'on peut goûter les délices du bain. Nous trouvämes chez le consul le capitaine Hawkins, du bâtiment de guerre le Romnney, mouillé dans le port de la Havane, et dont la mission est de prendre à son bord les Africains qui pourront être extraits des bâtiments négriers condamnés par la cour de commission mixte.

Comme la traite, aujourd’hui, se fait rarement à Cuba sous pavillon espagnol, ni les juges de cette cour, ni notre ami le capitaine Hawkins n’ont beaucoup à faire, si tant est qu’ils soient jamais appelés à exercer leurs fonctions respec-

tives; mais enfin ils sont bons à quelque chose, ne füt-ce qu'à épier et à constater les iniquités qui se commettent à Cuba.

Après le déjeuner, nous accompagnâmes le capitaine Hawkins, et un de ses amis, à sa citadelle flottante, et nous ne pümes qu’approuver les dispositions qu'on y a faites pour procurer aux Africains libérés tout ce qui peut adoucir et consoler leur misère, s’il arrive que l’occasion se présente de leur ouvrir cet asile. Le capitaine et son ami prennent à la cause de la liberté un profond et vif intérêt; vertu assez rare , mérite peu commun dans quiconque a mis une fois le pied sur le sol de la Havane! Après que nous eumes examiné son bâtiment, il nous fit descendre dans une chaloupe pour visiter le port, et afin que nous pussions voir à notre aise les négriers qui s'y trouvaient. Cinq y étaient mouillés, à la face du ciel; la nature de leur équipement ne permettait pas de douter qu'ils ne fussent destinés à cet infàme trafic, et prêts à s’esquiver pour les côtes d'Afrique, et y aller prendre de nouvelles cargaisons de bultos (balles; c'est le terme d’argot par lequel les négriers désignent les nègres), aussitôt qu’une nuit noire ou orageuse leur fournirait une occasion favorable pour échapper à la vigilance du Snake, alors dans le port de la Havane. Ils se composaient de deux,

bricks, qui déjà avaient débarqué trois cent cinquante esclaves : le Socorro, bâtiment construit pour en contenir mille, les Grandes-Anulles, pour douze cents, et la fameuse J’énus , aujourd’hui Duchesse de Bragance , construite à Baltimore, laquelle avait chargé onze cents esclaves sur la côte d’Afrique, et, après en avoir perdu deux cent quarante dans la traversée, en avait débarqué huit cent soixante à Cuba. On nous dit que les trois plus forts de ces bâtiments étaient destinés pour Mozambique, sur la côte orientale de l'Afrique, voyage lointain auquel leur construction les rend spécialement propres. Ils sont armés de canons, et, comme les bricks ou les goëlettes , construits avec un art COnNSOMmé pour la vitesse de la marche. Ils ne conviendraient nullement pour un commerce ostensible et légal. Ce que souffrent les malheureux negres , entassés, comprimés dans les flancs de ces bâtiments, pendant la traversée de l'Atlantique, est trop horrible pour que nous entreprenions de le décrire ici. Ah! sans doute, ce trafic est le plus odieux de tous les crimes qui aient Jamais déshonoré ou affligé l'espèce humaine.

De retour à terre, le capitaine Hawkins nous conduisit au bureau du commissaire anglais Kennedy ; nous eûmes avec lui et avec son secréäaire un entretien rempli des détails les plus

intéressants et les plus précieux pour nous. Il connait à fond les horreurs qui se commettent à la Havane, et nous fit un bien triste rapport sur tout ce qui concerne la traite et les esclaves à Cuba. Ce fonctionnaire porte à vingt-cinq mille le nombre des esclaves annuellement importés à Cuba, et particulièrement dans le voisinage de la Havane. Des informations subséquentes m'ont appris que c'est surtout dans les criques et dans les baies des côtes nord et sud qu'ont lieu ces débarquements , et loin des yeux de notre ami; nous sommes même fondés à croire que son estimation est fort au-dessous du véritable état des choses. Je suis bien trompé, si l'accroissement rapide de la population noire, malgré l'excès reconnu des décès sur les naïissances, n’est pas la preuve que l'importation annuelle, à Cuba, s’est élevée au moins au double du nombre énoncé par le commissaire. Les bénéfices de ce trafic vont de cent à deux cents pour cent; et pourvu qu'un tiers seulement des nègres pris sur la côte d'Afrique arrivent vivants à Cuba, la spéculation est regardée comme bonne ; d’où il suit que n1 le risque qu’ils courent d’être capturés par les croiseurs anglais, ni la mort d’une portion considérable des nègres pendant le voyage , ne sont des circonstances qui puissent inquiéter beaucoup les marchands d'esclaves ;

une assurance suffit pour fäire face à tout cela.

Sans s'arrêter à aucune considération de probité ou d'humanité, les capitaines de ces bâtiments de traite exercent souvent, les uns contre les autres , les actes de piraterie les plus effrontés. J’ai lu la lettre (r) dans laquelle un de ces forbans raconte à la maison de Cuba qui lemployait, comment on lui avait enlevé de force tous ses bultos (balles), et comment , à son tour, il avait trouvé moyen de refaire sa cargaison, et de remplir son bâtiment en pillant un de ses confrères. Toute cette affaire n'est-elle pas un effroyable amas de brigandages et de meurtres! La traite et l’esclavage, à Cuba, présentent un trait particulier dont je n'ai pu avoir connaissance que sur les lieux ; c'est que l'importation ne se compose presque exclusivement que d’Aommes, et nous apprimes que sur beaucoup d’habitations on ne trouverait pas une seule femme. On n’attache aucune importance à l’accroissement naturel des noirs; les gens de Cuba ne visent qu'à importer les sujets les plus vigoureux, comme on fait pour les bœufs et pour les chevaux; et quand ils les ont usés par le travail , ils tâchent de les remplacer par une nouvelle

(1) Voir la lettre à ce sujet, adressée par T. EF. Burton à David Turnbull.

remonte ; système assurément de la plus atroce barbarie.

L’après-midi, après le diner dont Île consul fit avancer l'heure, nous partimes pour une excursion d’une nature assez délicate; il s'agissait de visiter les baraques, c’est-à-dire, les réceptacles où sont entassés et mis en vente les Africains nouvellement débarqués. Nos deux Jeunes amis prirent d'un côté, M. Day et moi d'un autre. Guidés par un jeune homme de Guernsey, nous visitâmes, lui et moi, trois des six établissements de ce genre, tous situés à environ deux milles de la ville. Ce sont, sous le rapport de la construction et de l'administration, des spéculations particulières, et quoique toute cette affaire soit absolument illégale, ceux qui l’exploitent bravent toute pudeur, ou trouvent moyen d'échapper à lœil du gouvernement.

Nous ne fûmes pas heureux dans notre tentative; la première baraque à laquelle nous nous présentâmes était vide, et, après en avoir fait le tour, nous ne pümes que reconnaître qu'elle était commode et bien aérée. Ces sortes de bazars, en effet, qui ont pour but le plus sordide, le plus impur de tous les lucres, sont destinés à réparer les mauvais eflets de la traversée sur la santé des nègres. À la seconde, le gardien, avec qui notre jeune guide était en relation, nous

admit également sans difficulté; nous y trou vames une quarantaine d'Africams malades, tout récemment arrivés; ils étaient d’une maigreur affreuse, et avaient Pair le plus triste du monde.

Un enfant enveloppé dans une couverture et

couché sur une table était à l'article de la mort.

C'était, malgré je ne sais quel rire stupide qui quelques-uns de ces visages, une uffrances muettes ; ette baraque

mille nègres.

se peignait sur scène de douleur et de s0 nous en avions le cœur navré. C avait été construite pour contenir Le soleil allait descendre sous l'horizon comme nous arrivions à la troisième, qui est de la située tout près du jardin inuel d’une foule tait remplie

méme grandeur, et de Tacon, rendez-vous cont

de promeneurs. Évidemment elle s, et nous entendions distinctement les

heureux. Nous entràmes dans la cour sans parler à personne, et nous pûümes voir le gardien tourner sa clef dans la derniere serrure, après les avoir enfermés pour la nuit. Notre guide aborda timidement ce rébarbatif e, et demanda pour nous la permiss dortoirs. /Vo son negTos aqux , nous répondit ce misérable avec humeur , il

n'y à pas de nègres ici. I fallut bien nous retinous voir enfermés nous- Cependant

de nègre voix de ces ma

personnag

sion de visiter le

rer, peu curieux de mêmes dans cet antre d'iniquité.

nous vimes hors de l'édifice une quarantaine de Jeunes gens assis sur l'herbe, et vêtus d’une chemise grossière, marquée d’un D; c'était un lot qui venait d’être mis à part, et acheté. L’acquéreur, un carnet à la main, était là, les passant en revue, et les inspectant comme des bœufs au marché; et, sans doute, il avait de bonnes raisons pour les examiner de prés; car il les avait probablement payés de 400 à 500 dollars par tête, ce qui ne fait pas moins de 16,000 à 24,000 dollars pour le lot entier. Quoi que püt faire ce vil maquignon d'hommes, nous ne pouvions comprendre comment cette détestable spéculation, comment cet horrible trafic de chair et de sang humains pouvaient, en définitive, répondre à ses affreuses espérances ,

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vu surtout la probabilité assez grande qu’une portion considérable de ces malheureuses créatures devait périr avant d’être acclimatée. Nos Jeunes amis trouvèrent moyen de s’introduire dans une quatrième baraque , où ils virent plusieurs centaines d'enfants tout nouvellement importés. Ils étaient maigres, décharnés, la plupart portant encore sur leur peau des traces de meurtrissures et de contusions, provenant , selon toute apparence, du frottement de leurs corps contre Îles parois du bâtiment où ils avaient été entassés comme des harengs dans

une caque. Nous renträmes chez nous le soir , fort contents d’avoir constaté ces horreurs, satisfaits des informations que nous avait fournies cette intéressante journée, mais affligés et l'âme malade de ce que nous avions vu. Que l’on compare maintenant la situation de ces infortunés, sans appui, Sans espérance, avec celle des paysans de la Jamaïque, si paisibles, si contents de leur sort ! Quelle différence!

Le lendemain était le premier jour de la semaine, qu'on ne peut appeler, à la Havane, un jour de repos et de culte. Une certaine partie de la population se rend , il est vrai, aux offices des églises catholiques, avec une décence et un recueillement remarquables, mais la grande généralité des habitants paraît plongée dans une profonde indifférence pour ses devoirs religieux. On n’y tolère aucun culte protestant, pas mème dans l'enceinte de la maison du consul. Heureusement une réunion d'amis peut avoir lieu avec un petit nombre aussi bien qu'avec une multitude, et entre six que nous nous trouvions dans notre hôtel, nous pümes, sans nous écarter de la simplicité des rites ordinaires de notre culte, goüter quelques instants de paix et de consolation chrétiennes. Nous nous remimes ensuite aux soins de James Norman, négociant et homme religieux, qui nous conduisit dans plu-

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