‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 6 sur 37 · LETTRE IT · texte numérisé non relu

LETTRE IT

Flusling, L. L. le 2 du 6° mois (juin) 1840.

MoN CHER AM,

Il y a dans la première vue d’une contrée des tropiques je ne sais quel enchantement qui ne manque jamais de laisser dans l'âme du spectateur une impression délicieuse; et dans nos promenades à travers les petits sentiers bordés de haies et les champs de cannes de Sainte-Croix, pendant les premiers jours qui suivirent notre arrivée, il nous fut aisé de nous expliquer tout le plaisir que gotütèrent Colomb et ses compa-

gnons, lorsque les sites imposants et les fertiles campagnes des Antilles s'offrirent pour la première fois à leurs regards. Il est vrai de dire que, depuis la découverte, un grand nombre de magnifiques productions de la nature, étrangères au pays, sont venues grossir la liste des merveilles végétales qui excitérent à un si haut degré l'enthousiasme de lillustre Génois.

De toutes les plantes que nous avions occasion d'observer dans nos excursions, à cheval ou en voiture, depuis l'arbre le plus gigantesque Jusqu'à la plus humble graminée, la plupart nous étaient inconnues, et nous fournissaient un sujet d’études qui parfois ne laissait pas de nous embarrasser. Cette île était pour nous, non moins que pour celui qui en avait fait la découverte, un monde tout nouveau ; et à moins de passer un certain nombre de jours au milieu de ces scènes si variées et si riches, il sera difficile d'arriver à

une connaissance familière des productions dont

la nature les a dotées d’une main si libérale. Les plus belles plantes exotiques, que l'on regarderait comme des curiosités, même dans les serres chaudes de l'Angleterre et de l'Amérique, sont cultivées en plein air dans les petits jardins de Sainte-Croix; il n’y a pas jusqu'aux fleurs sauvages qui n'aient un droit presque égal à l’attention et à l'étude du botaniste et de l'amateur.

Nous remarquâmes entre autres de grandes especes de convolvulus blancs et rose tendre, des fleurs jaunes en cloches, des plantes rampantes de couleur écarlate, des pois d’un bleu vif, d’une singulière beauté, et pour couronner le tout, le long des haies, dont il fait l’'ornement, lOrgueil de la Barbade, tantôt cramoisi, tantôt jaune, avec ses pétales semblables à des ailes de papillon, ses longues étamines pendantes, et ses feuilles d’acacia. La plupart des arbres donnent des fruits bons à manger, et un grand nombre se font remarquer par l’exubérance de leur feuillage. Pour en indiquer quelques-uns des plus remarquables, je nommerai le plantain et le bananier, dont l'apparence est à peu près la même, avec leurs feuilles pendantes, d’une dimension colossale, et une profusion de fruits de la forme d'un doigt, réunis en grappes; l'oranger sauvage qui se couvre dans le même temps de fleurs et de fruits ; le /’monier qui borde les haies, exhale un parfum non moins agréable, et donne en abondance une petite espèce de limon; le guayavier avec ses fleurs rose tendre, ses fruits en forme de poire, et que l’on rencontre aussi fréquemment le long des haies ; le rzanguter, comme accablé de son pesant feuillage, et qui donne des fruits dans sa saison ; le #7amei qui pousse à une hauteur considérable, et est cou-

vert d’un feuillage abondant, d'un vert foncé et d'un vernis éclatant ; enfin, le famarinier avec ses feuilles légères comme des plumes , ses longues gousses remplies d’un fruit dont on fait des confitures, et qui étale au loin ses branches vigoureuses , comme notre chêne d’Angleterre.

L’orange douce et les grandes espèces du même genre, comme le fruit- défendu et le shaddock (1), sont le produit de la culture; mais ils abondent à Sainte-Croix. Un matin, accompagné de mon jeune ami, j'allai à cheval visiter les jardins de la ferme de Prospérité, qui, faute d’un plus grand nombre d'ouvriers propres aux travaux qu'ils nécessitent, et aujourd'hui accaparés pour la culture de la canne, sont dans un désordre presque sauvage ; cependant ils fournissent encore une prodigieuse quantité de ces fruits délicieux; et quand on va voir Prospérité, on est sûr de jouir de tous les plaisirs de la vue, de lodorat et du goût. Mais, dans ces occasions, le premier de ces trois sens est peut-être celui qui est le plus agréablement flatté; il serait difficile, en effet, de trouver rien de plus beau que ces avenues d’orangers et de shaddocks, tout chargés

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