LETTRE II
Flushing, L. I. le 3 du 6° mois (juin) 1840.
MoN CHER AMI,
Après avoir accompli les devoirs religieux que nous nous étions imposés dans notre voyage à Sainte-Croix, et exprimé à nos nombreux amis, en prenant congé d'eux, les sentiments dont nos cœurs étaient pleins, nous fimes voile pour Saint-Thomas où nous arrivames dans la matinée du 26 du douzième mois (décembre). Lorsque le voyageur approche de Saint-Thomas par le sud, et qu'il entre dans le port (l'ile et la ville portent
le même nom), le tableau qui se présente à ses regards est un des plus frappants que puissent offrir les Antilles. Le port consiste en un étroit
passage par lequel la mer pénètre dans les terres,
et en une baie fermée, station remarquablement commode pour les bâtiments. C’est un port libre où il se fait beaucoup d’affaires, et, en petit, un rendez-vous de commerce. Un nombre considérable de bâtiments de diverses grandeurs et appartenant à différentes nations y étaient mouillés au moment de notre arrivée. Sur la gauche du goulet dont nous venons de parler, est une haute colline de forme ronde, au sommet de laquelle le fort est bâti; et sur deux points élevés à droite, on aperçoit les restes de forteresses, anciens repaires de ces terribles boucaniers qui, jadis, infestaient ces îles de leurs guerres. La ville est proprement bâtie sur trois hauteurs qui s'étendent en une ligne parallèle à l'extrémité septentrionale ou intérieure de la baie; ces hauteurs se terminent par des mon-
tagnes coniques extrémement pittoresques , et.
composées, à ce que Je crois, de roches primitives; elles sont couvertes de broussailles. Tout le monde serait tenté de croire qu’un bâtiment, une fois entré dans ce port, doit y être dans la plus parfaite sûreté ; mais il s’en faut qu'il en soit ainsi. Pendant l'épouvantable ouragan qui
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désola Saint-Thomas, dans le huitième mois de 1837, un grand nombre de bâtiments qui s’y trouvaient mouillés, ou sombrérent, ou furent jetés à la côte. On porte très-haut la perte en hommes ou en marchandises qui fut la conséquence de ce désastre.
Quelques-uns de nos amis, résidant momentanément dans cette île, nous firent, à l'instant où nous mimes pied à terre, l'accueil le plus obligeant, et nous procurèrent un logement commode dans un vaste hôtel très-fréquenté par les négociants de la ville. Cependant, l'approche d’un grand bal qui devait se donner dans cette maison, nous força bientôt à en déguerpir et à chercher une demeure plus retirée ; malheureusement on était à une époque où l’on ne peut guère se flatter de jouir de beaucoup de tranquillité à Saint-Thomas, c’est-à-dire, à la veille des saturnales des nègres, pendant lesquelles une entière liberté est accordée aux esclaves qui, de Noël au premier jour de l’an, peuvent battre le tambour, jouer du violon, chanter, danser et s’en donner à cœur joie, de toutes les manières. Le mauvais génie de l’esclavage semble, pendant ces journées, avoir pris le masque et la marotte de la folie, et nous pensames qu’il y avait aussi peu de profit pour ces pauvres nègres dans ces misérables divertisse-
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ments, que d'agrément pour nous-mêmes au milieu de cet effroyable tintamarre. Néanmoins, nous nous gardâmes bien de les juger... Hélas! ces pauvres gens , nous le savons, n’avaient de fêtes que celles-là !
Cette île est à la fois stérile et pittoresque. Le petit nombre de sucreries qu’elle contient sont peu remarquables, et presque toute la population, qui s'élève, nous a-t-on dit, à 11,000 âmes environ, est concentrée dans la ville.
Quelque populeuse qu’elle soit, on n’y trouve qu'une seule chapelle protestante, d’une trèsmédiocre étendue, et qu’occupent successive-
ment , le premier jour de la semaine, l’Église
luthérienne danoise et celle des réformés hollandais. Grâce à l’obligeante permission du pasteur réformé hollandais, et du consentement du gouverneur, le major Oxholm, nous y eùümes une réunion de culte. La bonne composition et le recueillement de lassemblée furent pour nous une preuve évidente que, même à Saint- Thomas, il y a encore un certain nombre de personnes dont la plus importante de toutes les affaires, celle du salut, occupe l'esprit et le cœur. Mais nous avons tout sujet de craindre que dans cette petite ile de l'Ouest, au milieu de marchands de tant de nations différentes, dans cette confusion de tant de langues diverses, il
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ne regne une indifférence générale sur les grands intérêts de la religion. Passer le jour à vendre et à acheter, et la nuit en divertissements, voilà ce qui nous à paru occuper exclusivement lattention des habitants ; et les renseignements que nous avons pu recueillir sur l’état moral de la population noire ou de couleur n’ont pas été plus satisfaisants. Il n’y a, dans ces deux dernières castes, que très-peu de couples mariés ; des mœurs basses et des habitudes de déréglement paraissent en être le caractere général, et l'observateur le plus attentif aurait peine à découvrir quels avantages temporels, civils, moraux ou spirituels, accompagnent l'esclavage à Saint- Thomas.
Nous nous rendimes une après-midi à l’établissement des freres Moraves, situé à l’ouest de la ville, à une distance d'environ deux milles, et il fallut nous borner à échanger quelques regards affectueux avec notre frère allemand, attendu l'impossibilité où nous étions de nous entretenir avec lui dans sa langue. On ne saurait disconvenir que l'influence religieuse des Moraves dans les iles danoises ne soit, jusqu’à un certain point, un véritable bienfait ; mais cette influence est considérablement diminuée par deux circonstances : la première est l'usage où ils sont de prècher et d'enseigner en hollandais-nègre, jar-
gon barbare que le peuple ne parle presque plus aujourd’hui ; la seconde, c’est l'habitude dans
laquelle ils persistent d’avoir eux-mêmes des
esclaves, comme partie indispensable des propriétés de la Mission.
Il est grandement à regretter que le gouvernement danois, dans ces deux îles, soit aujourd'hui si défavorablement prévenu contre les méthodistes : être méthodiste . est comme un utre de proscription, et équivaut à une exclusion absolue des colonies danoises. Cependant, les succes qu'ont obtenus ces chrétiens, tant parmi les esclaves de vos États de Sud que parmi les nègres émancipés des Antilles anglaises, sont une preuve irrécusable qu'ils pourraient y être admis en toute sûreté pour le gouvernement, et avec un immense avantage pour la masse de la population.
La plus grave imputation que l’on puisse adresser à l'administration de Saint- Thomas est relative au trafic des esclaves. Les bâtiments négriers espagnols et portugais viennent fréquemment s’équiper dans ce port pour leurs criminelles expéditions sur les côtes d'Afrique ; ils entrent et sortent en toute liberté, sans jamais éprouver la plus petite gène de la part des vaisseaux de guerre de la station danoise ; et même, dans quelques occasions, c’est le fort
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lui-même qui leur a fourni leur provision de poudre. Pourquoi donc les traités entre la Grande-Bretagne et le Danemark, relativement au trafic des esclaves, ne seraient-ils pas strictement exécutés, au moyen d’une franche et vigoureuse coopération des autorités locales ? Sous un gouvernement chrétien et même protestant, une telle connivence, de la part de ces autorités, est immorale et déshonorante ; mais je ne puis douter qu'il n’y soit bientôt mis un terme par les hommes honorables et humains qui sont aujourd'hui à la tête des affaires en Danemark.
Détourner ses regards de la mauvaise foi et de la corruption des hommes, pour les porter sur un charmant paysage et sur les curiosités de la nature, repose et rafraîchit l’âme : tout cela se trouve à Saint-Thomas. Montés sur les chevaux que nos amis avaient eu la bonté de nous fournir, nous employions quelques-unes des premieres heures de la matinée à gravir, dans toutes les directions, les collines environnantes ; et les vues dont nous y jouissions, celles du port, de la ville et de la marine, sous leurs divers aspects, formaient avec la contrée sauvage qui les environne, un tableau véritablement enchanteur. Du haut de ces collines, au nord de la ville, la mer se montre à droite
et à gauche avec les nombreuses criques qui découpent la côte, et les rochers qui les bordent. Une course de quelques milles à l’est vous porte tout à coup sur un point d’où l'on voit presque à ses pieds Saint-Jean, Tortola, Joseph Vandyck, etautres îles pittoresques, des montagnes boisées sur le premier plan, et l'Océan qui roule ses flots entre les diverses parties de cet immense paysage. Mais l’objet le plus curieux peut-être que puisse offrir cette île, est un spécimen colossal du Bombax Serica ou cotonnier de soie que l’on rencontre à deux milles environ à l’ouest de la ville. Cet arbre, au feuillage léger, et aux sousses remplies d’un coton soyeux, propre, nous a-t-on dit, à la fabrication des chapeaux, se dépouille de ses feuilles chaque année. Lorsque nous le vimes, il était entiérement nu; son tronc, de près de bo pieds de circonférence, forme une espèce de colonne torse ; ses vastes branches, partant du tronc à angles droits, s’étendent à une distance considérable, et en poussent d’autres presque à angle droit aussi avec elles-mêmes ; quelques-unes de leurs parties sont hérissées d'énormes nodosités. Cet arbre est d’origine africaine , et l'on pourrait avec raison donner au sujet que je décris maintenant, le nom de monstre végétal. Nous nous amusà- imes beaucoup à y observer le travail d’une
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espèce de fourmi appelée pou des bois. La métropole de ce petit peuple était situ ée à l’enfourchure de deux branches; et de ce point partaient des rues ou avenues qui sillonnaient l’arbre dans toutes les directions , et que remplissaient de nombreux essaims d’une population fort affairée.
Le dernier jour de l’année, nous nous embarquâmes à bord du brigantin /’Éclipse, de la Trinité, capitaine Aàrestrup; nous l’avions loué pour une croisière parmi les îles situées au vent de Saint-Thomas, et, après les adieux les plus affectueux à ceux de nos amis qui nous avaient accompagnés jusqu’au rivage, nous mimes à la voile pour Tortola.
La distance entre les deux îles est peu considérable, mais notre voyage fut lent et orageux; et après avoir longé la côte extrêmement pittoresque de Saint-Jean, autre ile danoise beaucoup mieux cultivée que Saint-Thomas, nous fümes surpris par la nuit avant d’avoir pu franchir, entre sa pointe est et l'ile du Normand, le chenal qui conduit à Tortola. La nuit se passa dans l'anxiété et dans les tourments du mal de mer; mais nous nous en crümes amplement dédommagés le lendemain matin, à la vue du port où nous entrâmes sains et saufs , entre deux admirables lignes de montagnes et de rochers. Un habile matelot nègre, que nous avions pris à
tra"
Saint-Thomas, nous pilota dans cette partie assez difficile de notre route jusqu'a Roadstown, à Tortola. À mesure que nous approchions de Tortola, cette île se présentait à nous sous l’aspect le plus intéressant, et nous découvrait par degrés ses montagnes à pic, groupées de la maniere la plus pittoresque, et les plaines qui s'étendent à leurs pieds, couvertes de cannes verdoyantes.
Ce ne fut pas sans quelque difficulté que nous parvinmes à trouver place, pour la nourriture et le logement, dans une auberge située près de la mer et tenue par une femme de couleur, singulière vieille appelée madame Claverty. Ses chambres avaient été occupées Jusqu'à ce
jour par quelques-uns de ses parents attaqués d’une fièvre dangereuse, et les enfants de cette famille de malades erraient ou plutôt se trai-
naient autour de la maison dans un état d’affreuse maigreur. Il ne nous restait d'autre parti à prendre que de nous loger dans ces appartements fort suspects, comme on voit; on nous assura que nous ne COurIons aucun danger , et nous eûmes le bonheur d'échapper à toute espèce de contagion, grâce à une délicieuse brise de l’est, dont le souffle constant parcourait toutes les parties de la maison, et servit probablement à nous en préserver. Restait la crainte de mourir
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de faim; mais nous fûmes parfaitement rassurés à cet égard à la vue d’un grand nombre de tortues vertes , réunies devant la porte de l’auberge dans un petit vivier d’eau de mer. Ces animaux abordent parmi les rochers, le long des récifs des îles de la Vierge, et figurent journellement sur la table des habitants les plus aisés.
Notre intérêt fut excité au plus haut point, dans cette premiére visite que nous faisions à une île anglaise peuplée de nègres émancipés. Sur une population de près de 5,000 âmes, on compte à peine 200 blancs, et nous n’avons pas oui dire qu'il résultät aucun inconvénient de cette excessive inégalité de nombre. Nous étions porteurs de lettres pour le docteur Dyett, magistrat salarié de l’île, et pour quelques-uns des principaux planteurs, qui nous firent l'accueil le plus empressé et nous eurent bientôt tirés de l’inquiétude fort naturelle que nous éprouvions, en nous assurant qu à Tortola la liberté s’annonçait sous les plus heureux auspices. Une de nos premières visites fut pour une école d’enfants nègres sous la direction d'Alexandre Bott, vieux et digne ministre de l’église de la paroisse. Nous trouvämes cette école dans un ordre parfait, et nous eûmes lieu d’être satisfaits des réponses que firent les enfants aux diverses questions que nous leur
adressâmes. Nous nous rendimes ensuite à la pri-
son, où, si ma mémoire ne me trompe pas, nous trouvâmes pour tous habitants... un seul prisonnier, le geôlier et le juge. Notre bon ami, Francis Spencer Wigley, premier juge des îles de la Vierge, qui s’y trouvait par hasard en ce moment, nous donna l'assurance , bien douce pour nos cœurs, que depuis l'époque de la complète émancipation , les crimes avaient considérablement diminué de gravité et de nombre. On me permit de parcourir la liste des incarcérations, dont la plupart n'avaient pour motifs que de légers délits, et j'y remarquai que le chiffre des écroués qui, dans les six derniers mois de 1827, avait été de 186, était tombé dans les six derniers mois de 1839 à 75 seulement, différence de 111 en faveur du régime de la liberté. Pour ce qui est des délits d’un genre plus grave, je me bornerai à dire que les trois précédentes cours de session, qui embrassent une période de neuf mois, n’ont été, dans la stricte acception du mot, que de longues vacances, pas une accusation criminelle ne leur ayant été déférée.
Dans l'après-midi, nous présentàmes une de nos lettres derecommandation à William R. Isaac, vénérable vieillard, autrefois président de File. Une entorse le retenant dans son lit, il eut la bonté de mettre à ma disposition, pour toute la
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durée de notre séjour à Roadstown, son excellent cheval de selle. Riche propriétaire lui-même,
il était de plus fondé de pouvoir de Reid, Irving
et compagnie, propriétaires hypothécaires d’une portion considérable de l'ile. En ces deux qualités, notre ami n’a Pas moins de 1,500 nègres libres sous sa direction ; et comme une longue habitude avait depuis longtemps associé toutes ses idées à l’ancien système, nous ne pouvions qu'en attacher plus d'importance à son témoignage. Or, de son propre mouvement, sans y être provoqué, il se hâta de nous dire que ses ouvriers travaillaient de la manière la plus satisfaisante. « Je n’ai, dit-il, aucun sujet de plainte «contre ces homimes. » Un fait qui doit être regardé comme une démonstration concluante contre l'esclavage, c'est qu'une portion aussi considérable des terres de l'ile ait passé des mains des propriétaires en celles du marchand et du bailleur de fonds, et nous étions fiers alors de pouvoir mettre en regard de toutes ces preuves, le précieux témoignage de notre ami en faveur de la liberté.
Le lendemain matin, nous étions en selle de irès-bonne heure, et nous allâmes avec le docteur Dyett et R. V. Shew, un des planteurs les plus influents , visiter la principale propriété du président Isaac. Une nombreuse troupe de nègres,
hommes et femmes, étaient en mouvement au sommet d’une haute colline. |
Accompagné du régisseur, je m’avançai vers eux, et je remarquai qu'ils travaillaient de tout leur cœur. Leur occupation pour le moment, occupation assez pénible, était de creuser avec la houe de petites fosses destinées à recevoir les cannes, avec la précaution, vu la pente trèsrapide du terrain, d'en soutenir les bords supérieurs par de forts appuis.
Au dire des connaisseurs, leur travail ne lais-
sait rien à désirer. Nous nous transportàmes en-
suite dans d’autres habitations où les mêmes scènes se représentaient à nous, notamment sur les plantations à sucre de R. V. Shew et du juge Wigley, où l’on nous rendit un compte également satisfaisant de l’activité et de l'intelligence des travailleurs. Leur salaire est petit; ils ne reçoivent par jour que six pence sterling avec une légère augmentation au moment de la récolte; mais on m'assura que les avantages dont ils jouissent , tels, entre autres, qu’une chaumièere franche de tout loyer, de bons terrains propres à la culture des provisions, et d’abondants pâturages pour leurs bestiaux, doublent au moins le montant nominal de leur salaire. Les planteurs de Tortola ne sont pas aujourd'hui dans une situation très- prospère, par suite de longues
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sécheresses, et par conséquent de médiocres récoltes ; mais on peut espérer que des saisons plus favorables les mettront bientôt à méme d’élever le salaire des travailleurs. Cette augmentation serait évidemment le moyen le plus sûr d’empêcher les nègres d’émigrer à la Trinité, où un grand nombre d’entre eux ont été attirés par des émissaires envoyés tout exprès pour les débaucher, par l’appât d’un gain plus considérable. Quoi qu'il en soit, je reconnais ici volontiers que les travailleurs de Tortola nous ont paru marcher à grands pas vers un état de bien-être et d’aisance.
Parmi les légumes qu'ils cultivent dans leurs jardins, nous remarquâmes le pois de pigeon, arbrisseau très-abondant dans cette île, et qui donne une espèce de graine très-nourrissante. Nous y ajouterons la cassave. On a remarqué qu'une pièce de terre, où l’on cultive cette dernière racine, peut donner une plus grande quantité de substance alimentaire, propre à l’homme, qu'aucun autre genre de produit quelconque.
Une circonstance fort singulière, c’est que le suc de la cassave est un poison mortel; mais quand on l’a exprimé, il en reste une substance farineuse, dont on fait un petit pain assez semblable au scotch out-cake, mais d’un goût plus agréable.
bhe SAINT-THOMAS
Après un excellent déjeuner, à l’agréable résidence du juge Wigley, nous continuâmes notre tournée à travers des sites d’une beauté peu commune, et dont quelques-uns rappellent les paysages de la Suisse. Du haut d’une montagne appelée le Château du Bel-Air, nous pümes jouir d’une vue immense qui embrasse, à la fois, presque toutes les îles de la Vierge, avec les petits ilots qui en sont comme les satellites.
Ces îles sont très-nombreuses , et l’on dirait que la plupart viennent de jaillir tout à coup du sein de la mer. Je nommerai comme principales celles de Saint-Jean, de Saint-Thomas, de Tortola, de Joseph Wandyck, du Normand, du Gingembre, de Pierre, du Bon-Homme, du Bœuf, de Guana, cette dernière remarquable par ses lézards; et enfin Virgin-Gorda ou Spanishtown.
Il faut avoir contemplé ce magnifique tableau pour s'en faire une idée exacte. I n'ya, à Saint- Thomas, aucune route carrossable , et lon ny voyage qu'à cheval ou à pied, à travers des sentiers pratiqués dans le roc et sur le bord des précipices. On y trouve en abondance des fleurs sauvages qui l'emportent encore en beauté sur celles de Sainte-Croix , le grand aloës, appelé la plante séculaire, dont la forme est des’ plus
pittoresques, et un grand nombre d'autres plantes
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curieuses de la famille des cactus et d’une taille colossale. On voit grimper çà et là, dans toutes les directions, des convolvulus cramoisis , pourpres, rouges et jaunes, et l'Orcueil de la Barbade, cette splendide fleur, est chose commune dans cette île. Le jasmin blanc se montre partout dans les haies, et un petit arbre appelé le Panchupan porte d'innombrables bouquets de fleurs blanches exhalant une forte odeur de jasmin. De nombreuses volées de pélicans bruns planent le long de la côte, et l’on nous dit que le flamant fréquente les terrains bas de l’île voisine d’Anegada. Un Jour, au sommet d’une haute colline, et à une distance de quelques centaines de toises, nous fümes tout émerveillés de pouvoir suivre les mouvements d’un requin qui se jouait sous les flots : preuve de l’étonnante transparence de l'atmosphere et des eaux. La plupart des collines sont couvertes d’une abondance 4e gazon de guinée, et fournissent une excellente pâture aux grands troupeaux, aux moutons et aux chèvres. Une grande partie de ces animaux est la propriété des nègres. Les vaches y sont de la plus belle espèce et donnent un lait excellent.
Nous consacrâmes une autre journée à une excursion en bateau, et nous nous rendimes à l'extrémité occidentale de file, pour y visiter quelques-unes des habitations dirigées par notre
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ami Isaac Thomas, autre gérant des plus considérables. Dans le cours de ce petit voyage, nos matelots prirent quelques poissons si singulièrement mouchetés et bariolés, qu’on leur a donné
le nom de poissons-lézards ; et en mettant pied
à terre, nous vimes le rivage jonché de beaux spécimens d’échinus, ou œufs marins. Nous avons trouvé dans le meilleur ordre les plantations de sucre dont notre ami avait la direction. Il emploie 250 nègres libres, et il nous assura « qu'il n'avait « pas la plus légere plainte à élever contre eux. » L'examen des comptes de deux de ces propriétés nous a démontré que décidément il trouve une notable économie dans la substitution d’un travail libre à un prix modéré, au travail forcé et à tous les embarras de l'esclavage.
Après nous avoir prodigué, à nous et à quelques autres personnes, toutes les douceurs d'une hospitalité recherchée, il voulut bien nous accompagner à Windy-Hill, résidence du président E. H. Drummond Hay, homme aussi aimable qu'instruit, qui nous reçut avec la plus exquise politesse. Nos amis avaient pris encore une fois la peine de nous procurer des chevaux, et une longue course par des sentiers rocailleux et à travers de hautes montagnes nous ramena sains et saufs à notre logis de Roadstown', que nous ne pümes atteindre cependant qu'à la chute du jour.
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Tortola était autrefois le siége d’une petite société d’Amis , et un de nos plus éminents ministres, voyageur de ce temps-là, Thomas Chalkley, y trouva un champ de travail et un tombeau. Aucun membre de notre société n’habite au- Jjourd’hui cette colonie; mais il y existe une petite communauté de noirs établis en commun comme fermiers, sur une habitation qui appartint autrefois à Samuel et Mary Nottingham, quakers du plus respectable caractère.
Il ÿ a environ soixante ans que, cédant à la voix de leur conscience, ils émancipèrent leurs esclaves, et leur firent don de leur propriété de Longlook, située sur la côte orientale. Une lettre pleine de conseils chrétiens, adressée à leurs successeurs par ces pieuses personnes , alors retirées à Bristol, est encore conservée précieusement aujourd’hui par les nègres établis sur cette propriété ; ils la gardent comme une sorte de titre et comme un monument d’un prix infini pour eux. Le terrain qu'ils exploitent est situé au sommet d’une montagne ; ils en ont consacré une partie considérable à la culture des yams et autres légumes. Nous avons tenu avec eux, dans la plus grande de leurs chaumières , une réunion religieuse, et nous n'avons eu qu'à nous louer de la décence de leur tenue et de leur recueillement.
Le dernier jour que nous passämes à Tortola se trouvait le premier de la semaine. Nous avions indiqué pour le matin, une réunion publique de culte dans la salle d’assemblée des Méthodistes , les excellents missionnaires , alors sta-
tionnés dans l’île, Bates and Stepney, ayant eu l’'obligeance de nous la céder pour ce jour-là. Ils ont travaillé avec tant de succès parmi les nègres libérés, eux et leurs prédécesseurs, qu’aujourd'hui ils ne comptent pas moins de 2,000 membres de leur Église, indépendamment de ceux qui assistent occasionnellement à leur service : c'est plus du tiers de la population totale. Dans la circonstance dont nous parlons, les nègres travailleurs se présentèrent en foule; ils étaient vêtus avec la plus grande propreté, la plupart habillés de blanc; ce qui forme avec la couleur de leur peau le contraste le plus agréable aux yeux d’un étranger, contraste pour lequel ils ont d’ailleurs un goût particulier. Sans qu'un seul mot d’avertissement leur eùüt été adressé, ils restèrent assis pendant un temps assez considérable, dans le silence le plus solennel, pratique cependant tout à fait nouvelle pour eux. Ils écoutèrent ensuite le discours avec la plus vive et la plus pieuse attention. La liberté est le plus digne et le plus puissant auxiliaire de la religion, et, dans cette occasion, qui nous intéressait au plus
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haut degré, nous eumes lieu de reconnaitre tout ce qu'elle avait déjà fait pour cette sainte cause.
Dans l’après-midi, nous nous embarquämes pour aller visiter létablissement africain de Kinstown-Bay. Il se compose de plusieurs centaines d’Africains, extraits de bâtiments négriers capturés, et occupe un terrain qui leur a été concédé par ordre du gouvernement anglais.
Nous n'avions entendu parler de tout côté que de l’état de misère et de fainéantise de ces malheureux nègres; mais ces rapports furent complétement démentis par nos propres observations, Une église destinée à leur usage et dépendante de l’évêque de la Barbade était alors en construction ; et déjà l’on a organisé une école pour l’éducation de leurs enfants. 300 d’entre eux environ se réunirent à l'ombre d’un tamarinier, et rarement j'ai eu le bonheur de prècher devant une congrégation qui me donnät plus de marques de sensibilité et d'intelligence. Une chose parfaitement claire et qu’on ne saurait contester, c’est qu'il y a dans l'esprit et dans l'âme des Africains tout ce qu'il faut pour recevoir et comprendre les grandes doctrines et les principes de la religion chrétienne.
Les dispositions bienveillantes des planteurs de Tortola à l'égard des noirs libérés qui se trou-
vent sous leur direction, ne sont point équivoques ; c'est ce que nous ne pouvons nous empêcher de reconnaitre ; et, cependant, il nous a été impossible de donner notre approbation à certaines taxes vexatoires établies naguère par la législation des îles de la Vierge, et qui pèsent d’une manière fâcheuse sur les classes ouvriè-
res. Je citerai, entre autres, une taxe annuelle
de 10 schellings st. par acre, sur tous les terrains à provisions ou jardins non dépendants d’une sucrerie. Tous les impôts de ce genre sont évidemment injustes et mal entendus, et nous ne doutons pas qu’ils ne soient abolis par le gouvernement de la métropole.
Je suis avec respect, etc.