ARRIVEE A LOUQSOR
,/>^^^^^'^si'i^ ous ne sommes que depuis peu (le jours an ('aire ;
< ^v r -*''^ r- * ^1 el , nial^n-é l'intérêt que W^'\''^^"^' -'^W lions otire cette ville,
K^ A-J^^ nous avons songe cieja
^^à^ V ^^^^^S^V^-'' à [)artii' pour la liante
\i'-'j ^ K^ryple. La saison s'a\ance, en ell'el ;
les ean\ dn Nil sont déjà basses, et à
mesure (pi'elles baisseront davantage la
navigation va devenir plus diflieile et plus lente.
Il vaut donc mieux ne pas tarder : au retour nous pourrons à loisir prolonger notre séjour au Caire. Et puis, nous sommes impatients de commencer cette seconde partie de notre voyage. Nous n'avons vu encore que l'Egypte moderne , que l'Egypte arabe, qui date d'hier : il nous reste à visiter l'Egypte antique , l'Egypte des Ptolémées, surtout celle des Pharaons; à parcourir cette vallée du Nil qui fut un des premiers berceaux de la civilisation , et le long de laquelle sont semées les ruines de tant de cités; à saluer au fond de leurs solitudes les restes de Memphis et de Thèbes aux cent portes.
On nous parle des bateaux à vapeur qui, une ou deux fois par an , vont jusqu'à Assouan et y transportent des voyageurs: il y a aussi des remorqueurs, qui font un service plus régulier, et par lesquels on peut faire remonter sa barque, sauf à redescendre avec le courant. Rien de tout cela ne nous tente; et, pour ma part, je ne conseillerai à personne de faire ainsi le voyage du Nil. Il y a dans cette manière de voyager à la vapeur je ne sais quoi qui désenchante l'imagi-
EN KGYI'TK. 13.S
nation c\ sied mal surtout au \ioil Orit-nf, au désert, aux ruines. Quelle eliose déplaisante, je m'imagine, de se voir traîné sur ce beau fleuve, comme un chargement de hlé ou de coton, par une machine qui vomit incessamment dans le ciel les flots d'une fumée noire , et trouble de son rau(|ue gémissement le silence de ces rives!
Il n'y a (lu'iui moyen raisonnable de voyager sur le Nil : c'est la congé traditionnelle, la l)ai(|ue pontée, aux deux grandes voiles latines, avec son é(piipage arabe. De la sorte, on va moins vite, mais on voit mieux : on marche au caprice du veut, mais on a Ions les hasards et tous les charmes de l'imprévu; on est chez soi, on joui! sans trouble du climat, du ciel et du IhMive. La cange , c'est le voituriii du Nil : même originalilé, même lenteur, même liberté d'allures; et si vous avez eu, en Italie, le bon esprit de pr(''férer le classi(iue vp.tiurino au chemin de fer ou à la diligence , n'hésitez pas en Egypte à fréter une bar(|ue pour aller aux ('ataractes.
Quehpies voyageurs ti'aitcut directement avec le patron d'unt* barcpie. et axisent ensuite à la
munir de toutes les provisions nécessaires au voyage. C'est un grand ennui et un grand embarras. Le plus simple , et le mieux sans contredit, est de faire marché avec un drogman qui , pour un prix convenu , se charge de vous conduire et de vous nourrir. Le seul point important est de trouver un homme sûr et honnête. Sous ce rapport , la fortune nous servit bien : nous n'avons eu qu'à nous louer du drogman avec lequel nous traitâmes pour le voyage de la haute Egypte. C'était un homme plein d'intelligence et d'activité, très - expérimenté et trèsénergique, poli, empressé, attentif, enfin honnête, quoique Maltais. Son nom était Agostino Gianni.
Nous sommes allés, il y a quelques jours, à Boulaq , choisir notre cange : il y en avait une cinquantaine amarrées au quai , qui attendaient les voyageurs, plus rares cette année que d'habitude. Notre choix fait, les conditions du marché ont été rédigées en double écrit. Nous sommes cinq voyageurs : à nous trois , ma femme , mon
frère et moi, se sont adjoints deux jeunes Américains, M. P"* et sa femme, dont nous avons fait connaissance à bord du Gange. Agostino doit nous fournir, outre l'équipage, uu valet de chambre et un cuisinier européen; il se ciiarge de tous les approvisionnements , et veillera à embarquer toul lo matériel nécessaire. Ces préparatifs ont demandé plusieurs jours.
14 Décembre.
Aujourd'hui nous avons fait une dernière visite à la cange. Tout est prêt, ou peu s'en faut : notre équipage est au complet ; les provisions de bouche sont ('iiil);ii-(|iiées ; nous avons des fusils et des livres , pour remplir les loisirs de la navigation. Au grnnd niât flotte le pavillon tricolore; à raniérc, le drapeau étoile <le l'Union. Toute baripie, eu cHcl , a ses couleuis sur le Nil : (iuuiuc voyageur arbore sa nationa-
lité. On se signale de loin ; on interroge curieusement le pavillon de chaque barque qui passe; et l'on se salue, au passage, de quelques coups de feu.
Le vent est propice; il souftle du nord avec une régularité qui promet de se prolonger pendant plusieurs jours. Le départ est définitivement fixé à demain soir, 15 décembre.
En revenant à notre hôtel, nous parcourons les rues de Boulaq. Ce n'est, à vrai dire, qu'un faubourg du Caire, triste, noir, mal bâti, mais très-vivant. Il ne s'y trouve rien de remarquable qu'une très- ancienne mosquée, et un vaste palais bâti par Ismaïl- Pacha, et aujourd'hui abandonné comme la moitié des palais de ce pays -ci.
Dans la rue principale de Boulaq , une douzaine de fellahs, sous la direction d'un homme armé d'un bâton, nettoyaient un carrefour obstrué d'immondices et couvert d'une boue noire et infecte. J'ai vu là appliqué le système de travaux publics dont j'ai parlé plus haut : ces malheureux enlevaient les ordures et la boue avec les mains, en emplissaient un panier , et , portant ce panier
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sur la tête, allaient en courant le vider dans le fleuve. Ces hommes ('•taient de corvre. Clia(jue villap:e fournit douze hommes, qui sont conduils et surveillés par un chef. Le gouvernement, bien entendu, ne les nourrit ni ne les paie. A nii-ioute de B()ul;i(| ;ni ('aire, nous avons vu, en revenant, plusieurs centaines d'hommes employés ainsi aux terrassements d'une petite ligne de chemin de fer.
lo iJccciubie.
Vers trois lieures, nous (piittons riiôtel , |)oiir aller dîner sur la cangc. Montés sur nos indispensables baudcis, nous parcourons gaiement la roule du Caire à Hoiiliu]. Notre drogman nous précède, escortant un chcNal (jui |)oile les bagages. Ecpiipage et serviteurs, nous trouvons loiil le monde à son poste , et nous prenons possession delà inin'son llolhnite (pic nous devons habiter pendant ini mois.
Les canges sont en général assez commodément installées , quelquefois même richement meublées. La nôtre est convenable, quoique modeste. C'est une barque longue de seize à vingt mètres, large de cinq. A l'avant est placée la cuisine. Sous le pont, les matelots et les domestiques s'entassent pèle - mêle , quand le froid ne leur permet pas de dormir à la belle étoile. L'arrière se compose d'un habitacle, formant une dunette élevée sur laquelle se tiennent le timonier et le reïs ou patron ; on entre d'abord dans une pièce assez grande où règne de chaque côté un divan, et qui nous servira à la fois de salon et de salle à manger, et le soir se transformera en chambre à coucher pour deux d'entre nous. Une cabine et une petite chambre , tout au fond , sont destinées à nos compagnons.
L'équipage se compose , outre le reïs et le timonier, de dix matelots et du marmiton chargé de leur faire la cuisine. Nous avons de plus , avec le drogman , deux valets de chambre et un cuisinier. Ajoutez à ce personnel deux chats, un mouton , une chèvre avec son chevreau , pour
EN Kf.VPTE. 1H
nous fournir du lait (|ii;iii(l le hiil de v;ulie manquera, et dans une ca.ac placée à l'arrière des poules et des dindons (jiii ne manquent jamais de saluer l'aurore de la façon la j)his bruyante.
Au moment où nous nous mettons à table pour dîner, la barque s'ébranle, et nous (juittons Boula(|. Ce premier repas est fort gai. Nous pouvons déjà apprécier les talents de notre maître d'hôtel, qui ne laissent pas d'être assez recommandables. Peut-être aussi l'eau excellente du Nil et son air vif qui excite l'appétit, contribuentils à nous rendre indulgents. L'eau du Nil , on le sait, a une grande réputation, et elle la mérite : filtrée dans de grandes amphores de terre poreuse, elle est légère, agréable et très-salubre. On (lit ([iTon en expédie à Conslantinople pour le harem du Grand Seigneur; mais il paraît (]u"uue raison particulière l'y fait rechercher : on lui attribue la vertu de rendre les femmes fécondes.
Après le repas nous montons sur la dunette. La nuit est presque venue. A l'avant, nr)us avons une immense voile triangulaire (|ui seiid)l(' |)lus haute (|ue la baripic n'est longue: à larriere,
une antre voile , de même forme , mais plus petite, et qui s'incline du coté opposé à la grande. Le vent est frais, et nous fdons bon train. Déjà nous sommes à la hauteur des Pyramides : mais l'obscurité ne permet pas de les apercevoir. C'est au retour seulement de la haute Egypte que nous les visiterons, en même temps que Sakkarah et le Sérapéum, qui forment avec elles tout un ensemble de monuments qu'il ne faut pas séparer. Cette première soiiée de navigation m'a laissé un vif souvenir. La vue du large fleuve sur lequel nous glissions d'un mouvement insensible, était imposante. A notre droite, de grands bois de palmiers projetaient leurs ombres noires sur l'eau calme et profonde : le croissant , qui montait dans un ciel resplendissant d'étoiles, blanchissait légèrement leurs cimes , et faisait briller la partie du fleuve restée dans la lumière comme une étoffe de soie moirée d'argent. Audessus des bois sombres , se découpaient sur l'azur les flèches élancées des minarets de Ghizeh. Involontairement je me rappelai le tableau célèbre de Marilhat , le chef-d'œuvre du jeune
maître, un Crépuscule au hord du Nil: c\''tait la scène, c'était riieiire, cV'lîiicnl |)ivs(jii(' (oiis les détails du paysage ; et (.etlc poésie rêveuse , cette tristesse pleine de grandeur et de calme que le peintre m'avait fait entrevoir, je la sentais cette fois avec toute la puissance (riiii|)ressiou qu'exerce la nature dans ses scènes solennelles de la nuit et du désert.
Les nuits sont fraîches sur le Nil; la rosée, même en hiver, est abondante, et il est j)rudent (le ne pas s'y exposer. Les o|)liflialnîies, si fréquentes dans ce pays , paraissent en grande partie devoir être attribuées à cette cause. On rentre donc de bonne heure au salon : on lit, on fait le whist; à dix heures chacun se l'elire, et les divans sont trausfornu's en couchettes, ('es couchettes sont un peu étroites; les matelas sont lin peu dui's : il faut s'accoutumei' à cela en Lg\pte. Ou 11 y reud)()iii're les lils (|ii";i\('c du coton; sans doute pour exiler les insectes, qui n'en i)ullnlent pas nujius. Nous nous apercevons bientôt (pie ntjs lits n'eu sont |)as exempts. Il \ a aussi de gros cancrelats tpii, la nuit, se pro-
144 l iN HIVER
mènent sans façon dans nos chambres. Tout cela, c'est le fruit d'' Egypte, comme dit Agostino. Mais qu'y faire? Je n'ai jamais compris que les gens délicats et susceptibles à l'excès, voyagent. A quoi bon se déplacer, si l'on prétend transporter au loin toutes ses exigences et ses habitudes de recherche? On sera toujours mieux chez soi: le tout est de savoir ce qu'on préfère, des jouissances du corps ou de celles de l'esprit et de l'imagination.
iC Décembre.
A notre lever, une brume épaisse nous entoure et nous cache les rives du fleuve. Dans la basse Egypte, il y a souvent, en hiver, des brouillards le matin. Bientôt le soleil dissipe ces blanches vapeurs, qui, en se déchirant, flottent sur les eaux comme des lambeaux de gaze légère. Le vent nous pousse rapidement vers le sud. Les matelots, qui n'ont rien à faire quand
EN KCYPTE. fi 5
la voile est tendue , sont nonchalamment couchés sur le pont. Ils fument, chacun à leur tour, un grossier narguilé, formé d'une noix de coco emmanchée d'un morceau de J)aml)ou , et que le marmiton est chargé d'allumer et de leur j)résenter à tour de rôle. Ce niai-niiton est un enfant d'une douzaine d'années, qui a des traits d'une régularité et d'une finesse reniarquai)les. Pardessus sa robe de coton Ijleu , il porte un large lambeau d'étoffe rayée qu'il laisse traîner comme un manteau d'empereur. Du reste, il remplit toutes ses fonctions avec un sérieux et une dignité comiques.
Accroupi sur l'avant de la dunette, le reïs surveille l'écpiipage et dirige les niaiiœu\ res. (]'est un hrave Egyptien, au visage ouvei't. Nous n'avons eu qu'à nous louer de sa vigilance et de son expérience : Tune et l'autre qualité sont nécessaires sur le Nil , dont la iia\igation, sans être, dangereuse, a ses dinicnlf(''s et ses hasai'ds. IVrvent musulman, il ne iHan(jue jamais de làiie les ablutions presci'ites par le kor.in ; et tous les soirs, au coucher du soleil, ii()U> le Noyont» se
lu
14(j UN HIVER
prosterner dévotement le visage contre terre , comme le doit tout pieux serviteur du Prophète en quelque lieu qu'il se trouve.
Nos valets de chambre, Hassan et son fils Ali, sont originaires de la haute Egypte. Ali, garçon d'une quinzaine d'années, a même, à un degré frappant, le caractère égyptien tel que nous l'ont conservé les anciennes statues et les bas- reliefs du temps des Pharaons. C'est une remarque que nous ferons souvent dans ce pays : les mœurs, les usages, le type humain lui-même semblent avoir à peine cliangé depuis plusieurs mille ans. Du reste, nos valets de chambre, à eux deux, non valent pas un médiocre: c'est la paresse, l'insouciance et la gaucherie même. Hassan s'est cassé un bras, étant jeune, pour échapper au service militaire. Il fait faire ce voyage à son fils |)our achever son éducation : le jeune garçon est fiancé et doit se marier au retour.
Nicolo, notre cuisinier, est à lui seul plus actif que tout le reste de l'équipage. Grec de nais-
KX KGYPTE. Hl
sance, en sa qualité d'Européen il ne fraie pas avec les matelots, qui se vengent de ses allures aristocratiques en lui joiuiiit de temps en temps quelque mauvais tour. 11 a une physionomie étrange et porte de formidables moustaches , qui lui donnent un air de Don Quichotte. Mais sous ce masque un peu faronclie, c'est nn excellent homme, très-empressé à nons complaire , et assez bon cuisinier, ce (jui même sni- le \il n'est pas à dédaigner.
Il a été convenu que, pour profiter du vent tant (|u'il sera favorable , nous ne nons arrêterons en remontant (piaulant (pi il sera ik'cessaire pour l'cnoineler les provisions. (Test seulement en redescendant le fleuve que nous visiterons les ruines et les tombeaux qui se trouvent sur divers points, le long de ses rives.
Aujourd'hui on ne descendra pas à terre. Nons nous associons sans trop de |)eine an fa?niente des matelots. Assis à l'omlu-e de. la voile, nous regardons fuir le ri\age, et nous laissons aller nos pensées au gré de riinaginafion ou de
la causerie. Bien des journées se sont passées ainsi , doucement rêveuses, à voir couler les flots paisibles du Nil, à contempler ses paysages si pleins de charmes dans leur monotone mais majestueuse grandeur, et, je puis le dire, aucune de ces journées ne nous a paru longue.
Après les heures de rêverie, il y a les heures d'étude. Nos Américains, qui ne parlent pas le français avec une grande facilité, éprouvent le besoin de s'isoler de temps à autre, ce qui laisse à chacun une liberté dont tout le monde se trouve bien. Malgré la difl'érence des mœurs qui, d'Américains à Français et surtout d'Américaines à Fi'ançaises, fait toujours obstacle à une grande intimité, je crois que nous n'en ferons pas moins très -bon ménage. M. P*** est un homme charmant : doux , poli , d'un caractère facile et souvent enjoué, il n'a rien de son compatriote, le Yankee de l'Amérique du Nord. C'est im planteur de la Caroline, qui a reçu une éducation distinguée et employé ses loisirs i\ cultiver son esprit.
EiN EGYPTE. 149
17 Décembre.
Vers le soir, nous abordons à un petit village où Agostino achète des provisions. Après deux jours de navigation , c'est un plaisir de descendre à terre. Un bois de palmiers et de mimosas entoure le village. Nous y chassons des pigeons et des tourterelles qui s'y trouvent en grand nombre. Je tue aussi quekpies jolis oiseaux d'un vert d'émeraude, de la grosseur d'une perruche, et dont je ne sais pas le nom. Les pauvres bêtes, (pii ne sont jamais chassées , se laissent approcher sans défiance : j'espérais les faire empailler pai- Agostino, (pii en sa qualité de drogman sait à peu près tous les métiers; mais il n'a pas les ingrédients nécessaires.
J'ai dit ailleurs (ju'on a, en Egypte, pleine licence de tirer les pigeons qui volent par milliers autour des villages. Bien que logés par les habitants, ce sont, à vrai dire, des oiseaux sau-
150 UN HIVEU
vages. Attirés par nos coups de fusil, les hommes du village s'approchent peu à peu de nous. Aucun d'eux n'a une apparence hostile. L'expression de leur visage est généralement douce ; plusieurs sont remarquables par la vigueur du corps et la beauté sévère des traits. Les enfants ramassent les pigeons abattus, et nous les rapportent pour avoir un bakchich. Les hommes nous demandent de la poudre; c'est le cadeau qui leur fait le plus de plaisir, car presque tous ont un fusil.
Les femmes aussi nous entourent : elles examinent curieusement la toilette de nos compagnes de voyage, les bijoux, les voiles, les chapeaux de paille. L'effet des crinolines parait surtout les intriguer beaucoup.
Leur toilette, à elles, est des moins compliquées : c'est une sorte de sarrau, ou plutôt une longue blouse de coton l)leu ouverte sur la poitrine, qui est le plus souvent à découvert. Quelquefois elles portent des bracelets ou des colliers de verroteries; sou\ent un anneau d'argent passé dans la narine droite. Quelquesunes de ces femmes se voilaient à demi le visage;
EN ÉGVPTi:. 151
mais la plupart , moins sévères que dans les villes, laissaient la figure complètement découverte. L\me d'elles, grande fille de cpiinze à seize ans, pouvait passer pour le type de la beauté des femmes fellahs : de grands yeux noirs et brillants, le nez droit et bien fait, la bouche forte mais d'une forme gracieuse, et laissant voir des dents qui l)rillaient comme des perles sur son teint d'un brun doré; le bas dn visage seulement un peu lourd, et, ce qui est une co([Me(terie chez elles, le front et le menton légèrement tatoués de bleu. Sa physionomie, vive et ouverte, exprimait rintelligence et la douceur. On rencontre beaucoup de femmes aussi jolies que cette jeune villageoise; mais leur beauté, tout à fait épanouie de douze à cpiatorze ans, décline pi'onq)tement après cet âge; la |)lupart sont mcres avant de l'avoir atteint. A \ingt ans, elles sont fanées; elles sont vieilles à vingt -cincp
Les enfants sont affreux jusqu'à six ou sept ans. Ils vont entièrement nus jusqu'à cet âge, ont le ventre ballonné, la peau blême, la mine
c'hctive et repoussante. Un préjugé bizarre et déplorable empêche qu'on ne les lave : c'est par crainte du mauvais œil ; moins sales et moins laids , ces enfants attireraient les regards des passants, et parmi ces regards il pourrait s'en trouver de funestes. Victimes de cette absurde coutume, ils ont ordinairement les yeux chassieux et couverts d'une quantité de mouches qu'on ne songe pas seulement à chasser. On comprend que cette malpropreté favorise singuhèrement les ravages de Toplithalmie.
1 s DccGinbrc.
Nous passons, sans nous arrêter, devant Beni- Souef, petite ville située sur la rive gauche du fleuve : de loin, avec les massifs de verdure que surmontent ses minarets, elle offre un coup d'œil gracieux et pittoresque.
Le vent faiblit un peu , surtout vers le soir;
EN I-(;YI»Tt:. lo3
et les matelots sont obligés de tii'cr la l)aixiuc à la corclelle, lorsque les bords du fleuve le permettent. Nous descendons alors à terre, et nous les suivons, tantôt en chassant, tantôt en nous promenant lentement le long des champs de dourah ' qui sont nouvellement moissonnés. Les paysans sont occupés en ce moment à i)attro la récolte : ce travail se fait en plein cliamp. Le bruit cadencé du fléau nous reporte en imagination à Tété de notre pays. La pureté du ciel, l'ardeur du soleil ajoutent à l'illusion. Mais pour le reste, rien ne nous rappelle la fraîche vallée de la Loire.
Les paysages du Nil, un [)eu monotones au premier aspect, sont cependant empreints d'un charme auquel on n'échappe pas. Ils ont, dans la grandeur des horizons, dans l'austère beauté des lignes, quelque chose cjui saisit et émeut, comme la campagne de Rome. Souvent c'est la même désolation et la même mélancolie; c'est
' Le dourah, ou sor<jho, l'urme en yraiidc ]);ii(ie la nourriture des fellahs.
le même contraste de la solitude présente avec le mouvement et la vie d'autrefois. Ce grand fleuve dont la source est encore un mystère et qui ne ressemble en rien aux fleuves de notre Europe, ce ciel d'une inaltérable pureté, cette nature sévère, tout concourt à la majesté du tableau. Chaque détail ajoute à l'effet de l'ensemble. Les misérables habitants des villages , à peine couverts de haillons, portent ces haillons avec tant de noblesse naturelle, que de loin, montés sur leurs chameaux ou conduisant leurs buffles, ils ont lair de vieux patriarches. Les femmes, qui viennent an bord du fleuve puiser l'eau dans des cruches de forme antique qu'elles posent gracieusement sur l'épaule , ont aussi dans leurs longs voiles, avec leur démarche fière et grave, quelque chose de biblique et (jui rappelle les Jeunes filles à lu fontaine du Poussin. Il n'est pas enfin jusqu'à ces grands pélicans, 1 an tôt traversant le fleuve à la nage , tantôt immobiles et comme rangés en bataille sur quelque grève solitaire , qui n'ajoutent à la mélancohe du paysage.
EN iZr.YPTE. 155
Le Nil, comme contenu par des digues gigantesques, coule entre deux chaînes de montagnes (jui s'étendent parallèlement du sud au nord. Ces montagnes de roches calcaires, nues, hiùlées , dépouillées de toute espèce de végétation , sont cependant harmonieuses de form(> et do couleur. Les dattiers et les mimosas sont à [)(mi près les seuls arbres qui croissent dans la vallée. Partout où l'on voit de loin s'élever leurs massifs d'un vert sombre, on est sûr (jue (piehjue petil village se cache et se blottit en quelque sorle sous leur ombrage. Le palmier est un l)el arbre, d'un por( élégant et majestueux; mais, (juoiipie la variété de ses attitudes et de ses groupes le rende moins uniforme à l'œil qu'on ne le suppose ordinairement, sa beauté cependant a (piehpie chose d'un peu triste et (pii s'harmonise à merveille avec le désert (ioni il est le seul ornement.
C'est. siM-(()iil le soii', au coucher du soleil, (jue ces paysages du Nil nous apparaissaient dans loule leur splendeur. x\ous dînions de bonne heure pour ne ricu peidi-e de ces magnifi(jues
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spectacles , que , pendant un mois , nous ne nous sommes jamais lassés d'admirer. Lorsque le soleil avait disparu derrière l'horizon, le ciel s'embrasait tout à coup et prenait des teintes d'or vif qui illuminaient tout le paysage et se reflétaient sur les grandes nappes d'eau du Nil : peu à peu cette teinte devenait plus ardente , plus empourprée, puis, passant par tous les tons de l'orangé , finissait par se perdre dans des nuances d'or pâle. Bientôt d'innombrables étoiles s'allumaient au ciel, et une nuit brillante, une nuit des tropiques semblait continuer le crépuscule. Les matelots psalmodiaient leur chant monotone; l'eau murmurait autour de la barque, (pii filait silencieuse, pareille à un grand oiseau de nuit ; et nous restions plongés dans une muette contemplation jusqu'à l'heure où la fraîcheur du soir nous avertissait de nous arracher à ce dangereux plaisir.
Quand ils ne tirent pas la barque à la halée , ce qui est rare, nos matelots, inoccupés, chantent assis en rond au pied du grand mat et s'accompagnent en frappant des mains. Leur
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chant traînant et d'un iliyflinic monotone, comme celui des peuples primitifs, n'a pourtant rien de désagréable : il y a dans ces mélodies enfantines je ne sais quel charme secret en rapport avec le calme qui nous entoure.
Quelquefois ils écoutent des histoires ([ue raconte l'un d'eux. 11 y en a un surtout (jui a le privilège de les amuser : c'est un singulier personnage, bavard, bruyant, turbulent; nous l'avons surnommé le loustic, et c'est là vraiment la fonction dont il s'acquitte le mieux. Il parle avec une volubilité inouïe, et conte des histoires qui n'en finissent pas, mais (jui provoquent toujours, dans son auditoire attentif et charmé, des exclamations io'uyautes et des éclats de rire prolongés.
Ni le reïs ni le timonier ne prennent [)ail à ces joies vulgaires : leur grandeur, et suiloiil leur dcNoir les uUachenl sur la duuclte. Notre timonier est un beau jeune lionune de vingt à vingt-cinq ans. Di-apé dans sou l)uru()us. il a souvent, en s'accoudant à la barre de son gouvernail, une fierté (raltiludc (|u"a(lniii('rail lui
statuaire. C'est un Nubien , parfaitement noir. Son turban blanc et son burnous de même couleur font encore ressortir l'ébène de sa peau, ^lais tout noir qu'il est , son visage est d'un type très-pur et d'une expression intelligente et douce. Les Nubiens, en effet, ne ressemblent aux nègres que par la couleur: leurs lèvres sont épaisses, mais bien dessinées; le nez est long et droit, le front n'est pas déprimé, et surtout (caractère essentiel) les cheveux ne sont pas laineux.
Quant au marmiton, il bourre la pipe unique de l'équipage, et regarde gravement bouillir la marmite. Ses fonctions ne sont pas lourdes, et n'exigent pas une science culinaire bien profonde. Elles se bornent à faire tremper dans de l'eau quelques morceaux de biscuit noir, et à faire cuire des lentilles et des oignons : le tout mêlé ensemble forme une espèce de pâte assez semblable à celle dont on nourrit chez nous les dindons. Assis sur leurs talons autour d'une large écuelle de l)ois, les matelots prennent avec les mains chacun leur part de ce festin. Je dois dire à la décharge des convives qu'ils se lavaient
EN EGYPTE. i59
presque toujours les mains dans le lleuve, avant et après le repas.
Lorsque nous avons l'ail bonne chasse, nous leui- abandonnons une certaine quantité de pigeons: c'est alors grand régala bord. Ils rapjxjitent aussi de leurs excursions dans les villages des cannes à sucre, doul ils sont très -friands et qu'ils mâchent [)our en exprime)' le jus.
Nous commençons à voir sur les rives du fleuve, et sur ses îles de sable, des quantités innombrables d'oies et de canai'ds sauvages , de pluviers, de pélicans el de hérons. Mais nous ne pouvons tuer (pTuii peliJ nond)re de ces oiseaux : ils soni dillicilcs à approcliei', et il faudrait des armes à loiiiiiie porh'c (pic nous n'avons pas.
Ku rcNanche, il nous vient tous les joui's sur la cange des visiteurs cliannants : ce soûl de jolies bergeronnettes qui se posent sur les bords de la barque, courent en volelant sur le pont, et s'enhardissent JuscpTà venir dans notre cabine et presque sous nos pieds beccpieler les miettes de pain (pie nous leur jelons.
HiU UN HIVEH
19 Décembre.
La vallée clii Nil se rétrécit tellement , que bientôt le fleuve baigne le pied même de la chaîne Arabique. La montagne abrupte qui le borne de ce côté s'appelle en arabe Djebel -el- Theyr ( montagne des Oiseaux ) . Rongés par le flot qui les noircit à leur base , ces rochers ressemblent à d'énormes scories, et sont percés d'innombrables cavités où se nichent les oiseaux qui leur ont donné leur nom , et dont la fiente les a marqués par endroits de larges taches blanches. Au sommet de la montagne, on remarque de grossières constructions ; c'est un couvent de Coptes. Plusieurs religieux se promènent au-devant. A peine ont-ils signalé notre barque sous pavillon européen, que nous les voyons quitter précipitamment leurs vêtements, et, complètement nus, accourir au bord de la falaise qui s'élève à pic sur le fleuve. Agiles
comme des singes, ils se laissent glisser le long du rocher, descendent par les cavités, et se jettent à la nage. Bientôt ils entourent notre barque en nous criant: Bakchich, cristiani. On s'empresse de leur donner ce bakchich pour les éloigner au plus vite, la présence des dames ne permettant pas de les recevoir à bord. Ces malheureux, qui ne vivent que des aumônes qu'ils recueillent ainsi près des Européens en spéculant sur leur titre de chrétiens, font peu d'honneur à leurs coreligionnaires. Hassan , qui se pique d'être un fervent musulman , nous dit en les regardant avec un dédain superbe : Son cristiani. Hélas! les pauvres gens, comme beaucoup de Coptes schismatiques des bords du Nil , n'ont guère de ciirétien et de religieux que le nom.
Du côté de la chaîne Libyque , la vallée est très-étendue , et offre l'aspect d'une riche campagne couverte de verdure : ce sont des champs de blé, de fèves, de trèfle, de lin, de cannes à sucre. Sous un climat aussi sec, qui n'est rafraîchi que par les rosées de la nuit, on com-
prend qu'un airosemcnt artificiel peut seul développer cette opulente végétation. Mais le système des irrigations est ici primitif comme tout le reste : il n'a pas changé depuis Sésostris. C'est le travail de l'homme qui fait presque tout.
La grande difficulté , la seule est d'élever l'eau du fleuve au niveau de sa rive. Comme la pente, grâce à une heureuse disposition qui est due sans doute aux alluvions annuelles , s'en va de chaque côté en s'abaissant à mesure qu'on s'éloigne du fleuve, rien n'est plus simple, une fois l'eau élevée sur la rive, que de la diriger de là jusqu'aux extrémités de la vallée à l'aide de rigoles. Mais la rive est très-haute; à l'époque de Tannée oîi nous sommes, les eaux sont généralement à quatre à cinq mètres au-dessous du niveau des terres; et bientôt elles seront plus bas encore. Les cultivateurs riches font établir au bord du fleuve des roues à chapelet , appelées sakiehs, que font tourner des ânes ou des bœufs. Mais les pauvres fellahs, qui n'ont que leurs bras, font manœuvrer des chadoufs : c'est tout simplement
un panier de enir attaché à l'extrémité d'une bascule ; un contre -poids fixe a Tautre bout enlève le panier quand il a plongé dans le fleuve. L'eau est déversée dans une rigole, ou bien, si la berge est trop haute, dans un réservoir où une autre chadoiif vient la jjrendre. 11 y a quelquefois deux , trois et quatre de ces bascules étagées l'une au-dessus de l'autre. En général, un homme suffit à chacune : on a calculé qu'une chndouf pouvait puiser à peu j)rès cinquante litres d'eau par minute. Cette machine est assurément Va h c de la mécanique; et les peintures retrouvées sur les tombeaux égyptiens piouvcnt que, depuis plus de trois mille ans, elle est en usage aux bords du Nil. On n a pas songé à la perfeclionner : maigre les conquêtes, malgré les révolutions, l'homme ici ne change pas plus que la terre. Dans les peliles choses comme dans les grandes, l'Orient est iniinobile; il l'iiiit (pie le progrès lui vienne du dehors.
Les sakiehs ne tournent guère (jue la nuit, pour épargner aux animaux qui les font mouvoir la grande chaleur du joni' : sou n eut nous
entendons retentir au loin dans les ténèbres le cri plaintif de leurs rouages, qui ne sont jamais graissés. Mais les hommes se ménagent moins qu'ils ne ménagent leurs bœufs. Tant que dure le jour, on les voit, d'un mouvement régulier, mécanique, infatigable, abaisser tour à tour et relever le seau de cuir de leurs chadoufs; rude labeur sous ce soleil implacable: même en cette saison, nous avons à l'ombre une température de vingt -cinq à trente degrés centigrades.
Cette race des fellahs, on le voit, ne manque ni de vigueur physicpie , ni d'énergie morale, (^est même un miracle, que l'oppression séculaire sous lci(|uelle elle gémit n'ait pas brisé en elle tout ressort , et effacé toute vertu. Le fellah n'a jamais été , ni pu être propriétaire de la terre qu'il cultivait. Bien plus, sous Méhémet- Ali, il n'avait pas le droit, l'impôt payé, de \('ii{lre a d'autres qu'iiu pacha, et à un autre prix quitu prix lixc p;ir le pacha, l'excédant de ses recolles. Ouanl ;i l;i j)erception de l'impôt et aux corvées , ça toujours été en Kgypte le plus effroyable système de concussion qui puisse dé-
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vorer un peuple. A la tête de chaque province était un moudxjr ou gouverneur, dont la première préoccupation était de se maintenir le plus longtemps possible dans la faveur du vicc-i'oi; et la seconde, de s'enrichir le plus vite possible, dans la crainte d'être remplacé par un plus puissant. De là d'impitoyables exactions. L'impôt était établi, non par tête, mais par village, et tous les habitants du village étaient solidairement responsables de son acquittement. Les plus riches payaient poiii- les pauvres, pour les paresseux, pour les absents, pour les fugitifs; les terres cultivées, pour les terres en friche. La confiscation , la })rison , la bastonnade étaient les moyens ordinaires de perception. Si un village était insolvable, le fardeau de ses impositions retombait sur les villages voisins : c'était un axiome du gouvernement, que VElal ne peut perdre. Mais on imagine bien que tout cet argent n'entrait pas dans les cofïres de l'État : la meilleure partie en restait aux mains des fonctionnaires intermédiaii'es. Pour compléter ce système d'exactions, de violence et de dilapidation, ajou-
tez la tyrannie locale du cheik-el-heled ou chef de village , répartiteur de l'impôt , de la corvée , du recrutement militaire, despote au petit pied qui mettait naturellement son pouvoir sans contrôle et sans limite au service de ses vengeances ou de sa cupidité personnelle; et vous aurez une faible idée de l'état où était , naguère encore , réduite cette société.
Saïd- Pacha, le vice-roi actuel, a introduit, en montant sur le trône, quelques réformes dans l'administration des provinces : ainsi le pouvoir du cheik a été restreint; l'impôt est devenu personnel; et il se paie par l'intermédiaire d'un receveur spécial. On voudrait croire que ces réformes existeront ailleurs que sur le papier ; mais on sait trop qu'en Orient , si les apparences changent , les hommes et les mœurs ne changent guère ; et sous la main du receveur comme sous celle du chef de village , il y a lieu de craindre que le pauvre fellah ne soit toujours rançonné et bâ tonné.
Un bienfait réel, toutefois, c'a été la remise faite par le pacha de l'arriéré des impôts qui ,
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depuis longtemps, pesait d'un poids écrasant sur les villages, et servait de prétexte à toute sorte de malversations. Mais, de toutes les réformes accomplies, la |)lus efficace, la plus féconde sans doute poiu- laNonir, a été l'abolition du monopole qu'avait établi Méhémet-Ali. En renonçant au monojjole, le gouvernement a admis par là même le paiement des impôts en argent : d'un autre côté, le fellah, libre de vendre ses denrées à (pii il veut et au prix qu'il veut, peut réaliser maintenant un certain bénéfice sur l'exploitation de la terre qu'il cultive; il peul (lès lors s'cjcvei" à un certain bien-être, et même de degré en degré arri\ er jusqu'à être propriétaire. Plusieurs, dit-on, le sont déjà. Si la propriété parvenait à se constituer en Egypte, ce serait sans doute une immense amélioration dans le misérable ('lai de cette société. Ou la propriété n'existe pas, il n'y a de place et de garantie ni pour rindi'pcndaucc ni pom- la dignité individuelle.
C'est en naviguant sur le Nil qu'on peut bien
juger de la nature du sol de la vallée. La berge, comme je Tai dit, est le plus souvent coupée à pic; si bien qu'on a, jusqu'à une assez grande profondeur, comme la tranche de toutes les couches géologiques qui l'ont constituée. Imaginez une sorte d'argile brune ou noirâtre , compacte , mais grasse et comme onctueuse au toucher : pas une pierre , pas un caillou , pas une veine de sable ou de gravier. Sous l'action de la chaleur, cette terre se fend profondément : on a quelquefois peine à marcher dans les champs à travers ses larges crevasses. Au bord du fleuve dont le courant la délaie , elle s'écroule par blocs ((ui affectent une forme cubique, et qui, grâce à leur couleur, imitent à s'y méprendre des blocs de pierre noire.
20 Décembre.
Le vent est toujours favorable. Nous passons devant Minieh, ville assez importante, située à
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quelque distance du Nil. De vastes champs de cannes à sucre l'entourent. Nous apercevons de loin les cheminées de plusieurs raffineries appartenant à des pachas.
Vers le soir, le vent devient si violent, qnc nous sommes obligés de nous arrêter. Nous avons à franchir, en eifet, un bras du Nil (ini passe au pied d'une montagne abrupte et escarpée. Le courant est rapide; et les matelots arabes sont si maladroits, qu'avec un vent si fort il ne serait pas prudent de s'aventurer dans ce passage pendant la nuit. L'équipage ne demande pas mieux, au surj)lus : les barques du Nil ne marchent pas la nuit d'ordinaire; et lactiNité qu'Agostino a fait déployer à nos hommes depuis cinq jours commence à leur peser.
21 Décembre.
Nous croisons une cange sous pavillon prussien. Elle nous rend coup pour coup le sahu tpic
nous lui faisons. Sur le Nil, tout Européen est un compatriote pour un Européen; et personne ne s'affranchit de ces règles de politesse traditionnelle. Je me trompe : les Anglais, qui portent partout leur morgue , ne saluent , même sur le Nil, que les gens qui leur sont présentés. Nous en fîmes nous-mêmes l'expérience plus tard. Un jour que nous redescendions le fleuve, au retour de la haute Egypte, une cange qui portait le pavillon britannique passa près de nous. Comme elle remontait, c'était elle qui devait le salut: silence absolu. Notre compagnon de voyage, M. P***, qui en sa qualité d'Américain était un peu Anglais de cœur, voulut pousser la politesse au delà de ce qui était dû : il salua de deux coups de feu , et je dois dire qu'il en fut pour ses frais de poudre et de politesse.
Cette journée a été plus chaude que les autres. Nous sentons que nous approchons de la haute Egypte. Depuis que nous avons quitté le Caire, à peine quelques légers nuages blancs, aussitôt dissipés, se sont-ils montrés sur l'azur inaltérable du ciel. Les aspects du Nil, toujours ma-
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gnifiques, sont plus variés : tantôt il ronrt profond et rapide, resserré entre de hautes rives, ombragées de grands bois de palmiers; tantôt il s'élargit en nappes étincelantes qui entourent mollement des îlots de verdure.
22 Décembre.
Dans la nuit, nous sommes arrivés à la hauteur (le Syout. (Test la (•aj)itale de la liante Egypte : elle est située à une demi-lieue environ dans les terres. Le petit village où nous abordons lui sert de port. Comme il faut renouveler la provision (l(> pain épuisée , Agostino nous annonce que nous ne n'[)artir()ns (pie dans l'après-midi : bonne nouNcile pour nous, (|ni commençons il ,i\<)ir besoin dexercice. Le fusil sur l'épaule, nous nous acheminons vei's la ville, i-a route, élevée en chaussée an milieu d'une vallée couverte des plus riches cultures, est i)lant(^e
de beaux arbres , de gommiers , de mimosas en fleur , qui répandent dans l'air leurs senteurs pénétrantes. La matinée était magnifique. Un léger brouillard enveloppait encore la base de la chaîne Libyque , au pied de laquelle est bâtie la ville. Dorée par le soleil levant, la montagne élevait ses cimes roses au-dessus de cette brume transparente , tandis que , plus à droite , les minarets blancs de Syout s'élançaient du milieu d'épais massifs de feuillage. Des groupes pittoresques de fellahs qui se rendaient à la ville, animaient la route. Des centaines de tourterelles roucoulaient dans les arbres; des troupeaux de buffles paissaient dans les hautes herbes des prairies, et au milieu d'eux erraient familièrement les ibis blancs, qui recherchent leur société et se perchent souvent sur leur dos. Tout cela était plein de caractère , de calme et de fraîcheur.
Nous pénétrâmes dans la ville par une porte fortifiée , flanquée de deux tours massives ; et nous nous trouvâmes alors sur une petite place , au fond de laquelle est une mosquée. D'immenses
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sycomores y versaient une ombre profonde. Il y avait là, assis sur leurs talons, le long des murs, de vieux Turcs qui fumaient; plus loin, des derviches prosternés du côté de l'orient , faisaient dévotement leurs prières. Quelques furtifs rayons de soleil, glissant à travers l'épaisseur dû feuillage, jetaient sur cette scène tranquille comme un réseau mouvant d'obscurité et de lumière. Le silence et le recueillement régnaient sur cette petite place. C'était bien là l'Orient rêvant immobile au pied de sa mosquée, fumant à l'ombre de son figuier, et à genoux sur sa natte récitant les versets du koran. Nous avons parcouru quelques rues de la ville : l'aspect en est pauvre, mais assez original. Le tem])s nous manque pour aller jus(ju'au bazar, (|n'on dil assez curieux ; au retour, sans doute nous y ferons une visite.
Nous repartons vers deux heures. Agostino nous a ("iiil faire du pain. Mais quel pain! il me rappelle les galettes de blé noir que mangent nos paysans bretons. A Syout on ne peut avoir mieux. Nous en |)renons bravement notre parti,
et nous y substituons, comme on fait en Orient, du riz cuit à l'eiui.
24 Décembre.
Depuis Syout, le vent du nord est devenu plus régulier encore : c'est ce qui arrive à mesure qu'on s'avance dans la liante Egypte. Nous nous apercevons aussi, snitont (|uand nous descendons à terre, que la température s'est sensiblement élevée. Pourtant nous n'avons encore pas vu de crocodiles, fjnoi(iirils commencent, dit-on, à se montrer dans ces parages.
On touche à Girglieh, pour acheter un mouton et des poules. Cette petite ville, assez importante par son commerce, est située sur le bord même du Nil, (jui la ronge et chaque année en emporte un lambeau. Près de l'endroit où notre barque est amarrée , une mosquée a croulé dans le fleuve ; sa coupole éventrée surplombe au-dessus de la rive. Plus d'une maison a j)ris la même route, et
UN HTYER EN ÉfiYVTE.
lillUjlItll.
bien d'autres la suivront. Kien de plus étrange et rien déplus triste (lue cette \ille, dévorée en quelque sorte par le fleuxc (pii la mine incessamment. Ce qui est plus ti'iste encore, c'est que personne ne fait rien pour arrêter ou seulement pour retarder le désastre : population et gouvernement assistent impassibles à cette destruction. Pas une pierre n'est jetée pour consolide!les terres; pas un efibrt n"est tenté pour détourner le courant. Du reste, ce spectacle n'est pas rare le long du Nil. Les plantations de palmiers font seules obstacle aux envahissements dont les villages sont quelquefois menacés , quand le courant du (leuve se déplace. Les racines chevelues de ces arbres forment une espèce de lacis inexti'icable qui résiste à Taclion des eaux; et (piand, sapés profondément, ils se sont écroulés, on voit leurs troncs immenses qui, renversés sur la berge, protègent encore contre le Ilot la terre qu'ils n'ond)ragent plus. Si {jueUiue j)art vous apercevez un bout de (|u;ii, de chaussée, de digue qui resserre le fleuve, \ous pouvez gager qu'il va là, auprès, (piehpie habitation de pa-
clia : on ne fera rien pour empêcher une ville de périr; on jettera des millions pour protéger le palais d'un prince.
Nous avons chassé autour de la ville; mais bientôt la chaleur nous a forcés de rentrer. En attendant l'équipage qui s'est attardé au café, nous regardons de notre cange la scène animée de la rive. Des enfants, nus comme des sauvages, jouent au bord de l'eau et se roulent dans la poussière. Les buffles, les chameaux viennent s'abreuver au fleuve; et les fiUes du village, grandes et sveltes, y viennent emplir leurs amphores. Un vieux Turc, à la barbe grise, coiffé d'un turban vert et vêtu avec une certaine recherche , vient s'asseoir sur notre cange et converser avec le reis : il fume une pipe magnifique, peinte de couleurs brillantes, et dont le long tuyau est orné de fils d'argent et de soie. C'est un marabout, un saint du voisinage, en grande vénération dans le pays.
A la tombée de la nuit, nous nous arrêtons
devant un petit village : nous allons coucher là. Deux hommes roiirnis par le cheik de ce village doivent passer la nuit à bord : ils répondent de nous et de notre barque. C'est une mesure de police à laquelle on n'est pas libre de se soustraire; et je serais presque tenté d'y voir une sorte d'impôt levé sur les voyageurs, cai- une rétribution est due aux deux gardiens (jhc loiniiit le village.
On jouit maintenant sur le Nil d'une complète sécurité. Nos revolvers et ceux qu'Agostino a toujours à côté de lui quand il dort sur le pont, roulé dans son manteau, ont de jus(|u'ii présent, et seront probablement pendji 11 1 tout le voyage, un luxe inutile. 11 Huit diiv (ju'il n'en a pas toujours rté ainsi. Dans les parages où nous sommes, il y avait autrefois des tribus de Bédouins (|ui, de temps en temps, ne se faisaient pas scrupule, comme leurs fières du désert, de dévaliser les voyageurs. .Mais .Mchémet-Ali les a corrigés de ces habitudes. Il v a (rente ou quarante ans, une cange qui attendait, non loin d'ici, des Anglais venant de Koccïr, fut attaquée
pendant la nuit par les hommes d'un village voisin : l'équipage fut massacré, la barque pillée. Le pacha fit brûler le village , et pendre au bord du fleuve tous les hommes qui s'y trouvaient. Cette justice un peu turque, mais énergique, a produit effet; et onques depuis on n'a ouï parler d'un autre attentat de ce genre. C'est, dit-on, à la suite de ce fait, que les cheiks de village furent astreints à fournir des hommes de garde aux canges amarrées dans leur voisinage: le village tout entier est alors responsable des dommages qu'elles pourraient souffrir.
2'.') Décembre.
Le ciel , légèrement voilé de vapeurs blanches, annonce un jour de calme et de chaleur. Vers dix heures du matin, en effet, le vent cesse complètement, les voiles retombent le long des mâts.
On amarre la harque an l)or(l d'il no grève. Nous descendons, et nous essayons de poursuivre des oiseaux d'eau. La chaleur est si forte, qu'il nous faut mettre habit bas. Las bientôt d'une poursuite inutile, nous revenons sans avoii" rien tué qu'un pluvier et un ibis. Ot ibis, dont j'ai déjà parlé et qu'on voit en quantité dans toute l'Egypte, n'est pas l'ibis sacré des anciens: celui-ci, (ju'on ne trouve plus que dans le Soudan, avait le cou nu, le plumage doré, les ailes noires. L'oiseau qu'on appelle maintenant de ce nom esl une espèce de héron blanc , le héron gardebœuf, ainsi nommé parce (|iril suit toujours les bestiaux dans les piairies et souvent se perche sur leur tête ou leurs épaules. 11 est «l'une familiarité extrême , et se promène presque entre les jambes des cultivateurs (|iii travaillent ;iii\ champs.
Les matelots se sont couchés sur le sable et dorment au soleil. Nous nous asseyons sur la grève, à l'ombre de la grande \()ile qui est restée tendue sur sa vergue, [.'un de nous dessine
une petite barque turque , arrêtée près de la nôtre, et dont les matelots raccommodent leurs voiles. En face de nous, de l'autre côté du Nil, les montagnes de la chaîne Libyque , coupées carrément à leur sommet , ressemblent à de colossales fortifications ; elles ont cette teinte dorée dont le soleil revêt ici tout ce qui ne se couvre pas de végétation. Snr leurs pentes, dans les larges anfractuosités de la roche , brillent des masses blanches qui font aux yeux une singulière illusion ; à cette distance , on croirait voir des neiges entassées. Ce sont des sables accumulés par le vent, et dont la Ijlancheur sous ce ciel étincelant imite les neiges éternelles des Alpes. Plus d'une fois déjà nous avons été frappés de cette singularité.
Pendant que nos yeux charmés errent sur ces montagnes d'une si chaude couleur, sur la plaine verdoyante qui s'étend à leurs pieds , sur ce beau fleuve qui coule large et paisible comme un lac et où se réfléchit l'azur pâle d'un ciel sans nuage , notre pensée se reporte involontai-
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rement vers la France. C'est aujoiinrimi h- jour de Noël; c'est le temps des brouillards glacés, le temps des neiges et des frimas. Il nous semble d'ici entrevoir le pays iialal à travers un épais rideau de Iirume, sous un manteau de givre et de glace. N'étaient les chères affections qu'on a laissées là-bas et qui arrachent toujours un soupir, (juelle joie, quelle volupté de respirer à pareil jour cette tiède atmosphère, de s'épanouir aux rayons bienfaisants de ce soleil, d'admirer ce calme paysage qui semble baigné d'iuw lumière plus douce (|ue celle de nos climats! Je le sais, rien ne (icnl lieu de la patrie; mais qu'est-ce qui tient lieu du soleil? Le soleil, n'est-ce pas la vie, [)our riiomme comme pour la nature? n'est-ce pas la santé, la joie, la poésie? Heureuses les hirondelles, qui tous les ans peuvent voler vers lui, et revenir tous les ans au nid cpii a abrité leurs amours!
La journée tout entière se passe dans un calme plat. Notre impatience est grande pourtant d'arriver à Thèbes, dont nous ne sommes plus éloi-
182 tN HIVER
gnés que de quelques lieues : demain sans doute nous toucherons au but.
Mais tandis que chacun se laisse aller aux douceurs du loisir forcé que nous fait le calme , une activité inaccoutumée règne à l'avant de notre cange. Depuis hier il nous semble qu'Agostino et le cuisinier machinent quelque complot ténébreux. Les moustaches de Nicolô sont plus allongées et plus menaçantes encore que de coutume. Nous avons bientôt le mot de l'énigme. L'heure du dîner est venue, et nous nous asseyons, non sans surprise , devant un véritable festin : pâtisserie, dinde rôtie, entremets raffinés, rien n'y manque. Nos maîtres d'hôtel ont combiné leurs talents pour nous festoyer en l'honneur de la Noël. Au second service , Agostino apporte triomphalement un gigantesque pouding.
Ce mets national est surtout à l'intention de nos compagnons de vovage : chez les Américains, comme en Angleterre et en Allemagne, on sail (jue la Noël est la fête populaire et de famille, comme chez nous le premier jour de Tan. Nous nous associons a cette attention délicate de notre
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drogman , et nous vidons à la santé de nos compagnons quelques bouteilles de vin de Champagne prudemment apportées du Caire.
2C Décembre.
Quoique le vent soit très-faible, nous marchons, un peu à la voile, un peu à la halée. Nos matelots, qui AoienI le terme de leurs fatigues, s'attellent à la corde avec plus de courage. Nous coucherons ce soir à Louqsor.
Les bords du fleuve sont magnifiques ; les palmiers et les mimosas plus nombreux et plus grands. Tout à coup, vers le soir, on nous montre, sur la rive cpii est à notre gauche, audessus des dômes sombres d'un bois de palmiers, deux masses énormes d'architecture qui s'élèvent, comme deux collines blanches, sur l'horizon : ce sont les pylônes du palais de Karnac. Voilà Thèbes I Le soleil se couche , en face de nous ,
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dans des flots d'or, et jette comme une auréole sur le front de ces ruines imposantes.
Vers dix heures du soir, la barque s'arrête. Nous sommes à Louqsor. De petites lumières brillent tout le long du fleuve : ce sont des canges de touristes amarrées au (juai. La nuit est belle et douce; impatients de contempler ces rivages célèbres, nous descendons à terre, ou plutôt nous gravissons la berge élevée qui borde le Nil de ce côté. Le village est à quelques centaines de pas de nous. Un splendide clair de lune jette ses lueurs fantastiques sur les colonnes d'un temple à demi écroulé; un obélisque gigantesque raie de sa ligne noire la voûte étoilée du ciel.
De petits âniers, à peine vêtus, veulent nous mener tout de suite aux ruines , et nous fourrent presque leurs bêtes entre les jambes , tout en épuisant pour nous séduire leur vocabulaire étranger. « Bon baudet, Monsieur! — Karnac, Signor! — Beautiful, splendid, Milady ! n' Ces -derniers- mots surtout sont prononcés avec- un accent anglais d'une pureté à toucher le plus
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roide gentleman. Nous restons sourds cependant à cette éloquence polyglotte, et nous nous débarrassons à coups de canne des ânes et des âniers. A demain les merveilles de Thèhes!