LE «'OLOSSE DE MEMNON
;> ^ \ :^ E !27 au matin nous étions debout
(le l)onne lieure, éveillés par
% une curiosité qui n'était pas
•ïC^ sans émotion. La matinée
('lai! calme, l'air doux et limpide, le ciel de cette pureté inconipai'able (jui est le privilège de la haute Egyi)te. Ici plus de brouillards, même sur le fleuve; point de nuages rpu voilent l'éclat du soleil : quant a la pluie , c'est un phénomène à
peu près inconnu. Lorsqu'il tombe, par aventure, quelques gouttes d'eau de ce ciel toujours serein, les enfants sortent aux portes, comme chez nous pour admirer une éclipse ou une aurore boréale.
J'ai dit que la rive est très-haute du côté de Louqsor; si bien que du pont de la cange nous ne voyons rien, que le fleuve. Mais à peine montés sur le quai , nous avons devant les yeux un spectacle saisissant. En face, le soleil se lève derrière un majestueux portique , formé d'une doul)le rangée de colonnes; à l'extrémité de cette colonnade, se dresse un obélisque; tout alentour, sont entassées les huttes basses d'un village , surmonté de ses pigeonniers blancs criblés de trous : c'est Louqsor et son palais. Vers le nord, en descendant le fleuve , derrière d'épais massifs d'arbres, s'étendent les ruines de Karnac que nous avons saluées hier en passant.
En nous retournant , nous embrassons d'un regard toute la rive gauche du Nil, et nous pouvons d'ici, à vol d'oiseau, prendre une idée générale de ces ruines immenses, semées sur un vaste espace.
La vallée a ici, d'iiiio cliaîiio de montagnes à l'autre, quatre à cincj lieues de largeur. La ville de Thèbes était assise sur les deux rives: on suppose que la communication se faisait d'une rive à l'autre par un |)()nt de bateaux, car l'on n'a retrouvé aucun vestige de pont en pierres. La véritable ville, la ville d'Ammon occupait la rive droite, la rive orientale où nous sommes: la ville de la rive gauche confinait à la nécropole, laquelle était placée, comme toutes les nécropoles, à l'occideut : l'occident est la région des morts.
Sur cette rive gauche, (pii forme une large plaine toute revêtue en ce moment de moissons verdoyantes, trois groupes de monuments se montrent, à de grands intervalles. A droite et tout au nord, on distingue le petit temple de Gournali : il fait face à Karnac ; plus haut, en remontant le fleuve , un vaste monument (|iic' (^hampoUion a appelé, du imin de son constructeur Rhamsès, le Rhamesséum; tout à cote, au milieu de la plaine, les deux colosses, dont l'un est celui de Memnon , el (pu ressemblent à d'énormes
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tours; puis enfin, en remontant encore vers le sud, un grand amas de ruines qui porte le nom d'un village voisin, Médinet-Abou. Derrière ces trois groupes de constructions, et parallèlement au fleuve, s'étend la chaîne Libyque : ses flancs, jaunes et décharnés, sont creusés de grottes funéraires; ce sont les tombeaux des particuliers. Enfin, dans une vallée étroite qui s'enfonce au delà de Gournah dans le massif des montagnes, se trouvent les tombeaux des rois, vastes catacombes excavées dans le rocher.
Voilà ce qui reste de l'antique Thèbes, la cité sainte , la rivale opulente de Memphis et de Babylone : quelques monceaux de débris épars dans une plaine qu'elle crmvrait jadis de ses pillais cf de ses temples.
Centvm jocet obruta partis.
Déjà, il y a dix -huit siècles, Juvénal cherchait dans le sal)lc les vestiges de ses cent portes dont parle Homère. Aujourd'hui , son nom même, ce nom qui a rempli le monde, ne vit plus que dans Ihistoirc. Jamais sans doute
il n a frappé l'oreille des misérables fellahs qui habitent parmi ses ruines; et dans la langue des hommes qui foulent sa poussière sacrée, la cité des Pharaons n'a plus, hélas! d'autre nom que le nom barbare des villages de boue qui se sont élevés à l'ombre de ses murailles à demi renversées par les siècles.
Nous devons rester six jours à Louqsor. Ce n'est pas trop pour voir et revoir, même en simples curieux , ces incomparables monuments. Il est convenu que nous commencerons par la rive gauche. Agostino a déjà traité avec un chef d'âniers, qui nous fouinira des montures et nous servira de guide. Nous aurions voulu que luimême ])iit nous accompagner; mais il est retenu par la nécessité de renouveler les provisions de toute sorte, et aussi, je le crois, par le désir de veiller sur la l)arque et de protéger son bien et le nôtre.
A neuf heures, le canol nous conduit sur la rive gauche. Mais les eaux étant très-basses, on ne peut approcher du boi-d : les matelots nous
prennent sur leurs robustes épaules et nous portent à terre. Là nous attendait, comme une proie, une bande d'âniers qui se disputent d'avance l'honneur et le profil de nos préférences. Heureusement nos montures sont choisies, et Giuseppe ( c'est le guide avec lequel Agostino a traité) nous délivre de toute importunité. On ajuste sur le dos de deux baudets les selles anglaises que nous avons pris la précaution d'apporter du Caire pour les dames. Mon frère caracole sur un assez beau cheval arabe. M. P*** et moi préférons nos pacifiques ânes. Tout le monde est en selle; nous partons. Giuseppe trotte devant sur son baudet, fier comme un pacha ; nos Aniers suivent, toujours courant.
Après avoir traversé le lit sablonneux et desséché d'un bras du Nil, nous entrons dans une plaine coupée de canaux de dérivation et sillonnée de rigoles qui portent au loin dans les cultures l'eau fécondante du fleuve. Les champs voisins de la rive sont dépouillés de leurs récoltes. Plus loin sont des champs immenses de froment semé il y a quelques semaines, et qui
convie déjà la terre d'une riche verdure. Nous chevauchons à la file, tantôt dans des sentiers ([iii traversent les jeunes blés, tantôt sur des digues étroites qui longent les canaux d'irrigation. Nous passons à gué plusieurs de ces canaux. Toute cette plaine, parfaitement cultivée, est de l'aspect le plus riant. Quelle terre! Quel climat ! 11 me semble voir, dans cet étroit espace, toutes les saisons réunies: snr nos têtes, lin ciel d'été; au bord du fleuve, les champs moissonnées de l'automne; dans la plaine, le vert lapis des blés du printemps. L'hiver seul esl absent.
Tous les hommes qui, autour de nous, tra- \ aillent à la terre, sout complètement nus, sauf un pagne étroit à la ceinture; et c'est un s|)ectacle, je vous assure, fort singulier que celui d'un grand gaillard , à la peau couleur de bronze, (|ui dans cet équipage sommaire conduit gra^ement sa charrue, attelée de deux bœufs étiques. (^ette charrue , primitive, comme le costume de celui qui la mène, se compose tout simplement d'un h()\an renversé, qui écorchc la terre à
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quelques centimètres de profondeur. Les peintures qui se voient encore sur les monuments attestent qu'elle était il y a trois mille ans ce qu'elle est aujourd'hui.
Après une heure de marche environ , nous entrons sous un bois de palmiers où se cache à demi un petit village: c'est Gournah. Là finit la vallée; le sol se relève; c'est la limite des eaux dans l'inondation , et par là même c'est le commencement du désert. Quelques tombeaux de santons semblent placés là comme sur la frontière de la vie et de la mort. Au delà s'ouvre une gorge d'un aspect désolé, encombrée de roches calcinées : c'est la vallée des Tombeaux des rois. Sur la gauche, au pied de la montagne, nous apercevons à travers les palmiers le palais de Gournah.
Ce palais a eu pour fondateur un Pharaon que Champollion appelle Ménephta, et que les travaux récents désignent sous le nom de Séthos I", chef de la dix - neuvième dvuastie. Son fils,
Rhamsès II ou Rhamsès-Maïamonii, dit le Grand, le Sésostris des Grecs, l'acheva et le décora. C'est un des moindres monuments de Thèbes pour l'étendue ; ce n'est pas le moins remarquable pour l'élégance, les proportions, et la beauté des sculptures. Dix colonnes composées de faisceaux de tiges de lotus, dont les boutons tronqués forment le chapiteau , supportent un portique haut de dix mètres, long de cinquante. Cette façade est d'un bel effet, simple et sévère : on dirait presque un temple grec. Une inscription, gravée sur l'architrave en l)oau\ caractères hiéroglyphiques, faisait connailrt' pai(|iiel piiiice le palais a été achevé.
Du portique on pass(> dans une salle donl les plafonds sont foi-mes d'énormes blocs de pierre, reposant sur deux rangs de colonnes. Des sculptures couvrent les murailles et les colonnes de cette salle : elles représentent le Pharaon faisant hommage aux dieux et recevant d'eux la puissance royale. Celles d'une salle voisine , achevée par Rhamsès, accusent déjà dans le style une certaine décadence.
Cet édifice était l\ la fois un palais et un temple; ou plutôt c'était un palais dédié par la piété des rois à la grande divinité de Tlicbes et de toute l'Egypte, Ammoii-Ra, qui n'était autre que le soleil. Les dernières découvertes de la science ont mis en effet hors de doute ce point important que le soleil, considéré comme le principe de vie, comme le grand générateur, était le dieu suprême de l'Egypte, et en réalité le seul qui reçût un culte dans toutes ses provinces. Ce dieu, les Egyptiens le personnifiaient, comme les Aryas ou Aryens , en plusieurs divinités , selon les divers attributs (piils lui prêtaient. Ainsi, à son lever, il était adoré sous le nom de lia; à son coucher, sous celui de Tmou; comme créateur, sous celui de Cliejjcr. Sous le nom de Horus enfant, il symbolisait le monde naissant.
Ammon-Ra , le père ou le principe mâle , Mouth, la mère ou le principe femelle, et Khons, ie fils , formaient la grande triade thébaine, vénérée aussi , comme Ammon , dans toute l'Egypte. Au-dessous de ce culte général qui s'adressait à la errande force vivifiante de la ua-
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ture, il y avait, dans rliaqiie province, dans fiiaque ville, un culte particulier et local. Ici on adorait le crocodile ou le loup; là, l'cporvier 011 le bœuf; ailleurs , le chat on l'ibis : c'étaient là de grossiers fétiches inventés par la superstition populaire. Mais il semble que partout l'influence de ce culte supérieur, répandu par un corps sacerdotal puissant, se soit fait sentir pour épurer plus ou moins ce fétichisme, en le rattachant à la religion d'Ammon ou du soleil , et à ses croyances sur la vie et la mort et sur la transmigration des âmes.
Un quart d'heure de marche à peu près nous conduit, en allant vers le sud, à un groupe (\o ruines bien autrement imposantes que celles de Gournah. Elles furent longtemps connues sous le nom de Memnoniuni. Les savants de l'expédition d'Egypte crurent y retrouver ce fameux tombeau d'Osymondias, dont Diodore de Sicile a fait une si mci'vcilleuse description, qui contenait une immense bibliothèque , avec cette inscription : Officine de Pâme, et ce cercle as-
tronomique en or de trois cent soixante -cinq coudées de circonférence et d'une coudée- d'épaisseur. Mais aujourd'hui le tombeau d'Osymondias et son cercle d'or semblent relégués au rang des fables que la crédulité des Grecs a recueillies de la bouche des prêtres égyptiens. Ce qui est certain, c'est que nulle part le nom de ce roi ne se rencontre sur cet édifice, et que partout ChampoUion y a lu cehii de Rhamsès le Grand, d'où il s'est cru, à bon droit, autorisé à l'appeler le Rhamesséum.
C'est en effet Rhamses, dont le souvenir est partout dans ces ruines de Thèbes , qui a élevé ce monument magnifique , moitié temple , moitié palais, conmie celui de Gournah , e^ sur les murs duquel il est partout représenté rendant hommage à Dieu ou recevant les adorations de sa race.
Deux pylônes gigantesques ' précèdent la suite
' Un pylône est l'encadrement d'une grande porte formée par deux massifs de maçonnerie qui vont en diminuant de la base au sommet : ce sont comme deux pyramides tronquées, sur lesquelles repose une terrasse. Dans l'intérieur
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des salles et des cours dont se compose le palais. L'un d>u\ s'est à demi écrouh'^ dans la plaine, comme une colline soulevée de sa base. Toutefois on peut encore monter par ini escalier intérieur jusqu'à son sommet, et la on commence déjà à se faire une idée de cette architecture prodigieuse qui entassait des montagnes de i)ierre pour en encadrer la porte d'un palais.
Derrière ces pylônes, l'œil distingue à gauche du temple un monceau de blocs de granit rose : ce sont les débris de la fameuse statue monolithe de Sésostris. Ce colosse, représentant le roi assis
des massifs sont ménagés des escaliers qui conduisent aux terrasses.
Quand les p\i()nes, au lieu de servir d'encadrement à l'entrée du temple, sont isolés et placés en avant comme des arcs de triomphe, on les appelle propijlons ou propylées.
Il V a des pylônes en avant ou à l'entrée de presque tous les monuments égyptiens. 11 est possible, comme on l'a dit, que l'épilhète homéritiue de Thébes aux cent portes ne soit qu'une allusion aux nombreux pyl«jnes qui la décoraient. (Voy. Ampère, Recherches en Égi/pfe et en Nubie.) Quant à ce qui est dit dans VUiade des deux cents chars et des dix mille fantassins qui sortaient en même temps par les cent portes de ses murs, on croit ce passiige interpole.
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sur son trône, avait vingt-six mètres de haut, au-dessus du piédestal. On a calculé qu'il devait peser deux millions de kilogrammes. Le pied, qui est intact , a plus de deux mètres de longueur. C'est assurément la plus prodigieuse statue f[ui ait été faite d'un mortel. La matière en est admirable , et le poli qu'elle a reçu de l'ouvrier, malgré sa dureté, ne l'est pas moins. Comment cette statue a-t-elle été renversée et fendue en trois morceaux? C'est une question qu'on ne peut s'empêcher de se faire en contemplant ces monstrueux débris. Aucune cause naturelle, aucun accident fortuit, pas même un tremblement de terre, ne peut expliquer la chute d'une masse si formidable. La main des hommes a c\ù s'y employer. Mais comment ont-ils brisé et précipité le Pharaon de granit? C'est ce qu'on ne peut dire.
Le Rhamesseum est peut-être le plus pur spécimen qui nous soit resté de l'architecture égyptienne. Sa première enceinte était fermée, sur les deux faces principales , par deux portiques que . soutenaient des cariatides gigantesques. Il
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est impossihio de rioii voir dv plus imposnnt (|iio cette double façade ornée de ces grandes figures en pied, taillées dans la pierre même du inoniinicnt, et empreintes de noblesse et de doiicciir. J'ai été frappé ici pcMir la première fois de ce caractère des statues égyptiennes. Malgré leurs dimensions colossales et la roideur de leurs attitudes, elles n'ont rien dans l'expression de duv ni de menaçant : tout au contraire. Si l'on n'y trouve pas l'élégance, la pureté de lignes et la beauté harmonieuse des statues grecques, elles n'on ont p;is moins une beauté à elles : un dcniisourire est sur leurs lèvres; l'intelligence et la majesté rayonnent sur leni- front ; leurs traits expriment la sérénité, et je ne sais quelle grâce naïve et austère. C'est le repos dans la loi'ce ; c'est l;i l)()nl('' dans la |)uissance suprême. Piirloiil ce même caractère se montre sur leurs figures de rois ou de dieux.
I.e |)lus beau morceau de ces admirables ruines est la salle liypostyle', ornée encore de ti'ente
• C'est-ù-iliri' .soutenue par dos colonnes.
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colonnes d'une élégance qui serait assurément de nature à surprendre ceux qui se figurent que l'architecture égyptienne est toujours lourde et massive. C'est dans cette salle que se célébraient, en présence du roi, les panégyries, c'est-à-dire les assemblées politiques ou religieuses. Sur les parois et sur les colonnes sont sculptés d'innombrables bas-reliefs peints, car la peinture semble a\oir toujours été aux yeux des Égyptiens le complément obligé de la sculpture et de l'architecture. Ces bas-reliefs racontent les exploits de Rhamsès le Grand. On voit le roi , représenté deux fois plus grand que ses ennemis, debout sur son char, l'arc tendu à la main, dans une attitude pleine de force et de majesté. Un lion court à ses côtés; ses chevaux bondissent et hennissent. Il y a dans ces tableaux, avec un défaut frappant de proportion et de perspective, des (|ualités réelles de vie et de mouvement.
Parmi les appartements particuliers, Champollion a reconnu l'entrée d'une bibliothèque ou mlie des livres. Sur les jambages de la porte sont sculptées deux divinités, qui sont : à gauche , le
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dieu des sciences et des arts , l'inventeur des lettres, Thoth à tête d'ibis; et adroite, la déesse Safré, compagne de Thoth, portant le titre remarquable de Dame des lettres et Présidente de la bibliothèque, ('es divinités sont suivies de deux assesseurs, dont l'un , (|ui [)orte un grand œil sur la tête, personnifie le sens de la vue, dont l'autre, (jui porte une grande oreille, représente le sens de l'ouïe, et (jui écri\ent tout ce (pi'ils voicnl et entendent '.
Les Egyptiens avaient donc des livres, et, les fables même relatives au tombeau d'Osymondias l'attestent , ils avaient aussi des bibliothèques. Qu'on songe seulement ([ue nous sommes ici en présence d'une antiquité de quinze à seize cents ans avant l'cre chrétienne! Du reste on n'est pas sur ce |)()int réduit à des conjectures tirées des monuments. Quel(|ii('s- uns de ces livres, sous la forme de rouleaux de papyrus, sont parvenus jus(ju'à nous. Les musées de l'Europe en possèdent un assez grand uombre: et, bien (ju'ils
' Champollion lejpunf. Lettres aur l' É'.iyptr .
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soient plus difficiles encore à déchiffrer que les inscriptions hiéroglyphiques, étant écrits en caractères hiératiques ou abréviatifs , on commence à les lire. Les uns sont des livres religieux, des rituels funéraires, des recueils de prières, etc.; les autres sont des poëmes historiques destinés à célébrer les exploits et les victoires des Pharaons. C'est toute une littérature qui semble sortir de la nuit du passé , et qui ne peut manquer d'apporter à l'histoire de précieuses révélations. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple mais qui est du plus haut intérêt, des papyrus lus pour la première fois en Angleterre, il y a peu d'années, par un ministre protestant, le Révérend Heath , et contemporains du Pentateuque , relatent des faits qui se rapportent visiblement à Moïse et à la sortie des Hébreux de l'Egypte. Qu'on me permette de reproduire seulement un passage de ces textes qui fait une allusion évidente à la mort du Pharaon et de son armée noyés dans la mer Rouge : c'est une lettre écrite par le bibliothécaire en chef du palais à un scribe royal.
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« Le chef des gardiens des livres de la chambre (( hlanclio du palais , Amenemani , au scribe (f Pentéhor :
« Quand cet éci'it te sera par^ enu , oi (\ur tu « l'auras lu de point en point, livre ton cœur ;i « l'agitation la plus vive, semblable ii la feuille « devant l'ouragan , en apprenant le désastre « accompli, déplorable et fait |)our toucher ton « cœur, par les calamités de la submersion dans (( l'abîme.
« Malheureuse fut la j)ensée du souverain et <( fatale pour lui , de prendre les esclaves en « commisération au jour du Ih'au ! L'esclave, « le serviteur est devenu le chef d'un j)euple « (pi 'il tient en sa puissance. L'obstacle à sa « rébellion est détruit par derrière , comme (( en avant l'obstacle à ses déportements... Le « puissant triomphait dans son conir eu voyant (( s'arrêter l'esclave. Son œil les touchait, son (( visage était sur Icni- visage; sa fierté était an (( comble. Tout à coup le malheur, la dure (( nécessité s'emparent de lui.
«' Oli ! répète l'assoupissement dans les eaux
« qui fait du gloi'ieux un objet de pitié; dé- '.< peins la jeunesse moissonnée dans sa fleur, la « mort des chefs, la destruction du maître des (( peuples, du roi de l'Orient et du Couchant! <( Quelle nouvelle peut -on comparer à celle « que je t'envoie ' ? ^^
D'autres textes contiennent des allusions plus ou moins directes au caractère de Moïse, à certaines circonstances de sa vie, et au pouvoir que son éloquence lui avait donné sur son peuple. (( Par la lumière de la faced'Horus! cet homme (' est un magicien , car toutes ses volontés sont (f irrésistibles. Qu'il est habile à enchaîner le « misérable peuple de Sem ! qu'il est liabile à (' lui tracer sa loi! 11 met le puissant parmi les « répudiés, l'opprimé parmi les puissants. Cest (( renfmit qui n'a dû son existence qu'à ceux qui « font sauvé dès le sein de sa mère. Il s'élance (f pourtant pour faire des hommes ses instru- (f ments.
' Voy. t he Exodus papyrt , 1)\ H. Heath. London , 1853. — Voy. aussi le Correspondant, février 1838 . les Livres égyptiens, par M. Fr. Lenormanl.
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« Peins le scribe sauveur d'un penj)le tombé « en esclavage et laisaiit les transports pour (( toute espèce de conslruclions... Représente-le « avec Ténergie de la consiance dans la directe tion du gouvernail; rc'ussissant à fasciner; ne (( faisant pas dégénérer l'action de son autorité « en oppression; agissant sur les masses. Il se (( manifeste au peuple de la l'ace de sa mère , et « se sépare de son su})érieur. (^'est l'enfant qui (( enlève le joug de la réprobation , lopprimé (' qui devient puissant, le niaîti'e dans l'art de « séduire.
(( Sa marche est pleine de ruse. Combien de (f dextérité biilh» dans sa conduite! Puisse la « puissance de la flamme dévorer ce scribe ! u Qu'à son crime réponde le châtiment, éle- « vani la colère de cliacun contre l'enfant re- (c belle. »
Je m'arrête : ces citations m'entraîneraient trop loin. Elles suffiront du moins pour montrer quel puissant intérêt s'attache à ces textes, et quels rapprochements inattendus et décisifs ils
présentent avec nos Livres saints. Je ne suis pas d'ailleurs si loin de Theljes qu'on pourrait le croire : tout à l'heure , en sortant de la bibliothèque de Rhamsès ÏI , nous allons nous trouver face à face avec le Pliaraon même dont le scribe Amenemani vient de i-aconter V ussoupissemmt dans les eaux.
Non loin du Rhamesséum, et quand on a traversé un petit bois de mimosas aux fleurs jaunes et odorantes, on rencontre un vaste terrain tout couvert de cultures, et où sont semés, a demi enfouis dans le limon du Nil , à demi cachés par les hautes tiges de fèves ou de maïs, d'innombrables débris de colonnes et de statues. On y a reconnu les fragments de dix-huit colosses de granit rose ou noir, dont plusieurs avaient jusqu'à six mètres cinquante centimètres de hauteur. Ces ruines sont celles d'un groupe de monuments, aujourd'hui disparus, qu'on a appelé Aménophium du nom de leur fondateur Aménophis III, de la dixneuvième dynastie, fds et successeur de Rhamsès le Grand. C'est sous le règne de ce prince que
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paraît avoir en lieu la sortie d'Efryptc par les H(^breii\. Aménophis avait hàli dciu |)alais, rmi il Louqsor, i'aiit)"e ici. Il y a encore à Louqsor des restes considérables du premier; du second, il ne subsiste plus rien (|iie des vestiges informes.
Je me trompe : il en rcsl(> denx monuments uniques, et de l'aspect le plus ("Irange. A (pielques centaines de pas de la , au milieu des champs de blé , s'élèvent ces deux colosses dont l'un est devenu si célèbre sous le nom de statue de .Meninon. Rien de plus extiaoï'dinaire cl, il faut le dire, de plus iuiposaul (pie ces deux ligures dressant an-dessus de riiorizou leur front mutile et, du haut de leur tr<Mie de pierre, semblant, comnie les ucnies de la \ieille Kgypte , résiner encore sui' cette vallée *n\ tut une cité populense, et (pii n'est |)lus (pTiui vaste sépulcre, (j)mme on n"a \u nidle |)art rien de pareil, l'esprit est étonne et comme dérouté; il semble cpi'on soit en présence de (piehpie chose de surhumain; et \olontier< on |)ren(lrait ces monstrueuses sculpture> pour le- iuiaizes dini
peuple de géants qui aurait précédé sur la terre les hommes d'aujouid'hui et bâti les monuments qui nous entourent.
Qu'était-ce que ces statues? Que faut-il croire surtout de cette fameuse statue de Memnon qui rendait aux premiers rayons du soleil des sons harmonieux? Il n'est peut-être pas de point d'histoire sur lequel il se soit élevé plus de discussions et de systèmes. Ce qu'on a écrit de volumes là-dessus, entassé en pyramide, formerait une masse aussi haute que la statue.
Les hiéroglyphes lus par ChampoUion sur les socles des deux colosses, ont mis hors de doute (ju'ils étaient tous deux le portrait en pied {]u même roi : ce roi est l'Aménophis dont nous venons de parlei", et (jui, pour décorer la façade de son palais de la rive gauche, avait élevé à l'entrée ces deux images de sa royale majesté. Le Pharaon est représenté assis, les mains étendues sur les genoux, dans l'attitude du repos. Les statues, formées chacune d'un seul bloc de
grès, reposent sur des piédestaux de cin(| à six mètres de hauteur , qui suiit un j)C'ii enfouis maintenant dans la vase du Nil. Quelques chiffres donneront une idée de leuis dimensions : leur hauteur au-dessus du pi(''d('stal est de seize mètres; les jambes ont six mètres de la plante des pieds au-dessus du licuou ; le pied a deux mètres de long et un melre d'épaisseui-.
Les deux slatues sont tristement mutilées. Celle qui est le |)lus ;in sud ;i loulc ht jjjiitic antérieui'e de la lète Ijrisée; ou ne (lisliugiie plus (jue les oreilles et une pjirlic de lii coillurc.
Le colosse du nord, cclni de Mennion, est plus défiguré (Micorc. l n Irenihlemeul de Icrre le fendil par le niiiicu , \ers l'épocpie de Néron : toute la parlic snpciiiMiic i\u coi'ps, depuis la ceinture, s'éci'oula. S('|)lin)(' - ScNcrc ordonna qu'il fut réparé. Mais la rcstanialion se lit grossièrement et par des nuiins hicn |)cii digues de toucher à ces merveilles du génie egsptieu. Les maçons de Septime-Sévéïe oui loni simplement, à grands coups fie nu)ellon>. Iiàli sur ce (pii
restait de la statue une construction qui imite à peu près la forme d'une tête humaine.
Ce qu'on peut admirer encore, dans ces étranges monuments, ce sont les bas-reliefs et les hiéro- ^ly plies sculptés sur les piédestaux avec une grande perfection de ciseau , et dont Champollion disait (|ue c'étaient des camées d'un pied de haut; ce sont aussi les figures accessoires, sculptées dans le bloc, à droite et à gauche des jambes du Pharaon.
II y a des touristes pleins de foi qui ont encore le courage de se lever avant le jour pour aller aux pieds de Memnon, guetter l'instant où les premiers rayons du soleil viennent le frapper, dans l'espoir d'entendre ce lils harmonieux de l'Aurore saluer sa mère de ces sons mystérieux que l'antiquité a entendus avec admiration. Mais, hélas! depuis longtemps, depuis des siècles, la statue est muette. Un des Arabes (pu nous accompagnent grinqje jusque sur les genoux du colosse, et en frappant avec un caillou lui fait rendre un son qui a quelque chose de vibrant
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et de métallique. (Test tout ce (|ui reste de voix à la mélodieuse statue.
Il est impossible de don ter cependant qu'à une certaine époque se soit réellement produit ce singulier |)Iiénomène , attesté par de nombreux auteurs el p;ir (juantitT' d'inscriptions qui se lisent sur la statue même. On a compté jusqu'à soixante-douze témoins auriculaires , au nombre desquels sont l'empereur Adrien et l'impératrice Sabine, qui déclarent dans ces inscriptions avoir ouï eux-mêmes l;i mer\ cille. L'étude de ces inscriptions cl des icxtcs anciens a fourni ;i un illnslr(> savant français, M. Letronn(\ la solution du problinie. Il est arrivé à celte curieuse conclusion, (pie le son produit par la statue n"a commencé à se l'aire entendre que sous le règne (le Néron, c'est-à-dire après que le tremblement (le terre cul Tendu le inonolillic ; et qu'il n'a plus été entendu a|)i'cs (pie Septime- Sévère eut fait répar(>r la statue : doiihic fait (jui s'accorde parfaileinent a\(>c les données de la |)hysiquc. Kn ellét , la xibration sonore, due Maisend)lablenieiil à la l»nis(pi(> tran^-ilion t\\\ froid de la
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nuit à la chaleur du jour ^transition très-rapide et très-marquée dans ces climats i , et devenue possible par la fracture de la pierre , a cessé de l'être quand une lourde maçonnerie a été superposée à la statue brisée.
De ce phénomène naturel , l'imagination des Grecs avait fait cette fable de Memnon, fils de l'Aurore , qui saluait sa mère au lever du jour, et des oracles que rendait sa statue vocale. Ce nom de Memnon lui-même, nom d'un héros homérique, n'avait été si singulièrement appliqué à la statue du Pharaon Aménophis que par suite d'une de ces méprises que les Grecs commirent souvent, dan< l;i préoccupation qui leur faisait cetrouver partout leur mythologie et leurs légendes poétiques : à Thèbes, le quartier où se trouvait le colosse s'appelait le Menmomuni ou le?' Memnonia (de Mennoii, en égyptien grand monument); ils en conclurent que la statue était celle de Memnon , fils de l'Aurore et roi des Éthiopiens '.
' Vov. Letro>ne, Reckerches pour servira l'histoire de l'Egypte.
tl .
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Parmi les inscriptions grecques et latines, en prose et en vers, qui couvrent une des jambes de la statue, quelques-unes sont touchantes ou curieuses; la plupart insignifiantes on lidirules. En voici quelques-unes :
(( Titus Julius Liq)us , préfet d'Egypte. J'ai (( entendu Memnon à la lucinicrc inMire. Bon « présage ! . . . »
« Funisulanus Charisius, stratège d'Hermon- (' tliis (sous le règne d'Adrien), natif de I.ato- « polis, accompagné de son épouse Fui via. Il t'a (' entendu , ô Memnon, rendi'c un son au moment u où la nièi'e épeidiic honore ton coi'ps des " gouttes de sa rosée. »
Des vers grecs, pédanlcscpies et prélentionsemenl adulateurs , composc's par une femme poëte de la cour d'Adrien, nommée Bal)illa, apprennent à la postérité que le colosse a daigné par trois fois saluei' l'cinpci'eur. l'oi du monde, et sa femme, l'inq^'iMlfict' Siihine.
Une inscription latine porte ceci : " Julius « Tenax, de la douzième légion, la Fidminante; « Valerius Priscus, de la \ingt -deuxième légion,
216 UN HIVER EiN EGYPTE.
« et Quintiiis Viator, décurion , ont entendu t( Memnon la onzième annexe du règne de Né- (( ron. »
Au-dessous, on lit en caractères moins profonds :
(( Jean-Pierre ("Jiouilloiix, soldat de la vingt « et unième demi-brigade, a passé ici le 2 ven- (' tôse an VII. »