‹ Un hiver en ÉgypteChapitre 9 sur 22 · LES DERVICHES HURLEURS · texte numérisé non relu

LES DERVICHES HURLEURS

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•^(^■*'jk" ,:.■ :--. //i^tuelle. Sa londalioii remonte

^- aux temps de la conquête

arabe (Oil . Ainrou , maître de l'Hi^ypte

^i qui avait |)erdu depuis longtemps déjà

sa vieille capitale .V[emi)lus , voulut lui en

donner une nouvelle. Il la hàlit sur le lieu ou

il axait campi', et la uonnna l-'oshil, e'est-a-dire

la Tente. Une légende gracieuse raconte que, pendant qu'il assiégeait une forteresse romaine appelée Babylone d'Egypte et située en ce lieu même, une colombe fit son nid sur la tente du terrible conquérant, et que celui-ci défendit qu'on levât sa tente, pour ne point déranger l'innocente couvée : de là le nom de la ville nouvelle. Le Caire actuel fut fondé , trois siècles plus tard , par le premier calife fatimite, Moëz : son nom lui vient de Cahira, nom de la planète de Mars, sous l'influence de laquelle son fondateur voulut la placer.

On va au Yieux-Caire par une belle avenue, plantée de grands arbres, bordée de jardins et de ciiamps de cannes à sucre. Plusieurs de ces champs ont pour clôture des haies de gigantesques cactus : il y en a qui s'élèvent jusqu'à quinze ou vingt pieds.

La route est soigneusement entretenue et arrosée. Le système d'arrosement employé partout aux environs de la \ille est très-simple et trèsprimitif. Au hoiil de la route est ménagé un petit

lillliilillllilllliiiiiiliiiliJiiiiiliiiiiiii;i;i:i':i:iJiii!i.ii:ii^^^

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canal, où passe un couniiil (rcaii conliiincl, ;ilimenté par des roues à chapelet (|iii |)iiisenl on dans le Nil ou dans les grands canaux comninniquant avec le Nil. Ces eaux ser\enl a anoser |)endant Tété les arbres. Pour iu-i'oscr la route, des hommes qui portent une onlic de pcan de hoiic suspendue derrière le dos, vont remplir cette outre au canal : ils se promènent ensuite sur la route, tenant serré avec la main l'orifice de Toutre, et rouvrant et le lerniant alleiiiativement de façon à lancer devant eux un jet d'eau demicirculaire. Les rues du ('aire sont arrosées de la même manière, avec ICau (|U(' louniisscnt ses abondantes fontaines.

Bien «pie situe sur le bord {\\\ IleuM', le Aieu\- Caire est inie \ ille a |)eii |)res inoi'le : toute la \ie, tout le conuuerce se sont concentrés à lîoula(|, t|ui est le vrai port du Caire et ()\ii n'est situe (pi a luie distance moitié moindre d(> cette ca|)itale. ( J' ipi on vient voir ici, c'est aussi une ruine; c'est la vieille mosquée d'Amrou. Klle est complélemenl abandonnée. C'est le plus ancien monument reliiiienv (pie le mahométisme ait ('lexeeii l"!u\pte: comme

le Vieux-Caire lui-même, elle date, le nom de son fondateur le dit, de la conquête. Elle se compose d'une vaste cour découverte; au milieu est une fontaine; tout autour, une sorte de cloître; au fond , une partie couverte formée par sept rangs de colonnes. Le nombre de ces colonnes est de trois cent soixante -dix; elles sont toutes en marbre ou en granit , et ont été enlevées pour la plupart à des monuments gréco- romains. Des chapiteaux de formes très -variées , et surtout quelques-uns représentant des feuillages sculptés avec une perfection rare, sont dignes d'attention. Cette forêt de colonnes est d'ailleurs d'un très-bel effet.

On visite encore, au Vieux-Caire, une petite et pauvre église, dédiée à saint Sergius, et desservie par des Coptes. Elle a de vieilles peintures grecques. Sous l'autel est une crypte; c'était, selon la tradition, une grotte où la sainte Famille trouva asile pendant son séjour en Egypte.

En face du Vieux-Caire est l'île de Rhodali. Ce nom veut dire jardin, et lîle. en effet, est un

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Jardin charmant, rempli d'arbres de lliide et des tropiques. A la pointe, un palais a été Itàti : de ses terrasses on a une vue magnificpie siii- le fleuve et la ville lointaine. Près de là on voit le Nilomètre : c'est une colonne graduée qui sert, comme on sait, à mesurer la hauteur de l'inondation; elle est placée au milieu d'une large riterne carrée, où Ion descend par un |)etit escalier. Ce Nilomètre ne date que des Araijes, et du ix" siècle ; mais les anciens Égyptiens en avaient élevé bien des siècles auparavant.

L'île de Rhodali lut de tout temj)s célèbre comme un lieu de plaisii". Il en est parlé en ce sens dans les Mille el une Nuits. Une légende populaire en l'ail le tlw'àtre des amours d'Antoine et deCléopàtre. l iie tradition religieuse veut aussi que ce soit à la pointe de I île ([ue se soit arrêté le berceau (|ui ()()r(ail Moïse, (juand la HINmIii Pharaon le recueillil sur les cau\.

Nous ne rentrons pas dans le Caire» |)ar le même chemin : un seulicr |)oudr(Mi\ ([ni |)as>(' au travers d'uue plaine couNerte de uionccaiiN df ruini's et

de débris, où errent des chiens affamés et sur lesquels planent de grands vautours, nous ramène dans les faubourgs situés au pied de la citadelle. De là, pour regagner l'Esbekieh, nous avons à traverser toute la vieille ville, tout le massif des quartiers arabes. Sauf quelques rues marchandes et assez animées, tout dans cette partie du Caire est silence et solitude. C'est là un des caractères et des contrastes singuliers de cette ville : au sortir de la foule, du tapage, de l'encombrement de certaines rues, vous tombez tout d'un coup dans des rues désertes, muettes et qu'on dirait inhabitées. Toutes ces maisons hermétiquement closes, avec leurs fenêtres grillées , avec leurs portes basses et massives comme des portes de prison , auraient même quelque chose de sinistre, n'était ce soleil éblouissant qui , malgré les toiles , les nattes, les balcons entre -croisés , jette une teinte chaude et gaie sur les murailles grises.

Nous eûmes cette fois la sensation inverse : après avoir cheminé longtemps à travers un labyrinthe de ruelles obscures et silencieuses, nous débouchâmes l)riis(|urnien( dans les grandes rues

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(jiii avoisinent les bazars ef le Moiiskv, et nniis tombâmes comme d'un saiil ;iii niilieii de ce loiiibillon humain (jiii les parcoml sans cesse : c'est comme un changement de décoration a \ue, el la surprise est toujours extrême. Javoue du reste (jue , la (lixicnic lois comme la picniici'e, j'ai toujours été étonni', aliuii de cette agitation el de ce bniil (|iii remplissent les grandes rues du Caire , et auxquels rien ne ressemble dans nos villes d'Occident les plus populeuses. Nous avons le mouvement des alTaires, (pu'hjuefois l'affluence des promeneuis , (|iicl(|n('luis la foule des fêtes populaires : mais notre activité esl morose el silencieuse; nos joies mêmes sont sans gaieté et sans expansion. Chez les Arabes, rien ne se l'ait (pTavec desci'is, avec des chants: tra\;iil on plaisir, c'est toujours une profusion de gestes, une abondance et une \olubilile de paroles inexjirimables.

Mais si vous \oulez, a côte t\c cette turbulence de la rue, admirer la gia\ile orientale el la majesté turcpie, regarde/, dans ces petites boutiques, semblables a des cellules carn-es, el (pii sont.

côte à côte, rangées sur chaque face de la rue. A Tiin des angles, est assis le marchand, les jambes croisées, sur une natte ou un tapis. Immobile, les yeux à demi clos, il fume silencieusement sa pipe au long tuyau de cerisier, ou dévide son chapelet à gros grains. Si, d'aventure, vous vous adressez à lui pour acheter quelque objet de son commerce, gravement, lentement, et d'un air ennuyé, il se lèvera sans dire un mot, et se mettra, toujours sans se presser, en devoir de chercher ce que vous demandez. Jamais une de ces paroles engageantes, de ces offres de services, encore moins de ces vanteries que prodigue en pareil cas le marchand européen. Lui, vous avez l'air de le déranger, il vous reçoit comme un importun qui trouble sa méditation ou sa prière; en vous vendant , il a l'air de vous rendre service. On entend l)ien du reste que je ne parle pas ici des marchands juifs , syriens ou grecs, qui ont de tout autres allures et sont très- actifs et très-déliés. Au surplus , tout grave , tout silencieux qu'il est, le marchand turc nen est pas moins disposé à tromi)er l'Européen et à surfaire

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sa marcliandise : avec lui comme avec les autres, il esl 1)011 d'être sur ses gardes. Si vous voulez avoir de meilleures conditions, allez le trouver le matin, de bonne Ikmho : pour commencer sa journée sous de tavorai)les auspices , il ne vous fera, si vous êtes son j)remier acheteur, payei' la marchandise que ce (ju'elle vaut.

Comme nous passions dans le Mouslv\ , nous entendîmes tout à coup, au milieu du hniil '^vucral, un hniil ou un cri plus |)('rçant et pins singulier (jue les autres. Ou eut dil du gloussement d'une poule aj)[)elant ses poussins, ou du glouglou dnn dindon elIVay, mais dans un ton suraigu et sur un mode rapide et joyeux. Ce cri était poussé par des femmes marchant à coté et en avant d'une voiture où se trouvaient d'autres femmes richement vêtues. On nous dil (pie ('"('(ait un in.ii'iage, et que ce cortège eondnisjiil l;i li;incée chez son ('|)()n\. ("e glonssenicnl étrange, appelé' en aralte zayarU , el (pii se pnidnil en ;igilanl vivement l;i langue (hnis l;i liouclie entr ouxertc est un signe de rcjoiiissanei' (|iii se lait entendre

dans toutes les fêtes de famille, comme le mariage, la circoncision, et dans les fêtes religieuses. Je crois même (jii'aiix funérailles il est pareillement en usage, mais alors avec un accent propre à exprimer la douleur.

Au retour de nos courses dans la ville et aux environs , nous nous asseyons d'ordinaire sous les beaux ombrages de la place de TEsbekieh ; et , en attendant Tlieure du dîner, nous prenons le café devant ces baraques dont j"ai parlé et qui bordent la promenade. Les cafés dOrient ne ressemblent guère aux nôtres. Ce ne sont, je parle surtout de ceux qu'on voit dans Tinlérieur de la ville, que de petites boutiques, sombres, étroites, enfumées, au fond desquelles est installé le cafetier avec ses fourneaux. Généralement le bas peuple seul les fréquente. On s'assied, au-devant, sur des bancs de bois ou de pierre; et là vous pouvez voir, graves et silencieux, des Turcs qui fument pendant de longues heures, savourant de temps en temps une lasse de café. C'est le spectacle de l'indolence, et, si Ton veut, de l'apathie orientale : mais j'aime mieux cela que le désordre

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pt les rixes, les chants grossiei's cl la (l('l)niirlio brutale dont nos cafés et nos cabarets populaires sont trop souvent le IJK'àlre. Ici, du moins, la dignité luirnaine ne suhil pas cette affligeante dégradation de l'ivresse que causent les liqueurs fermentées.

C'est, à mon avis, un breuvage délicieux (juc l(> café tel que le boivent les Orientaux; cl je le déclare pour ma pari bien supérieui- au nnlic. Ils le ton! loul sim|)lemeul en inliision el à \aseou- Nci'l. Kail de la sorte, c'est une li(pienr légère, blonde, transparente, doueemcnl |)aiiiiinee, ii la fois agréable el salubre, 1res- lonifpie et admirablement convenable aux climats chauds : vous pouvez en prendre ^ingt tasses par jour sans inconvénient. En Europe, nous avons fait de notre café un brcu\age noir, acre, irritant, (pii exaspère l'estomac et cullannne le ccrxcau, (piand nous ne le gâtons pas en y mêlant des flots de lait.

I,(^ lend(Muaiu de notre course au Vieux -("aire se li'ou\ail èlrc im Ncudredi. (Test \o jour ou. chaque semaine, les |)er\iclie^ liurleuis (pii ont

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un couvent sur la route même du Vieux -Caire, se livrent à leurs exercices religieux en présence des fidèles et des curieux admis à ce spectacle édifiant. A défaut de Derviches tourneurs, — il n'y en a point au Caire, — nous voulûmes du moins voir, ou plutôt entendre ceux-ci.

Un peu avant deux heures, qui est l'heure dite , nous étions rendus au couvent, dont l'apparence est fort modeste. On nous introduisit dans une cour plantée de grands arbres, et autour de laquelle sont disposés de larges bancs en pierre, revêtus de nattes et formant divan. La réunion était déjà nombreuse. Outre plusieurs Européens, il y avait vingt à trente Turcs et Arabes, assis sur les divans, fumant la pipe ou le narguilé, quelques-uns récitant leur chapelet , d'autres , qui semblaient des soldats, occupés pacifiquement à tricoter.

On nous donna des chaises, et, quelques instants après, on nous offrit le café. Le service était fait par des domestiques du couvent, derviches euxmêmes, ou du moins convers, comme j'eus heu de le voir plus tard. Ces serviteurs avaient bien

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les plus étranges figures f|iii se puissent imaginer, i/iin d'eux surtoul (''l;iil p;irticiilicix'nient groles([ue : de grands cIicnciix eoiileur de filasse, (|iii lui tombaient en nicelics elliloquées sur les épaules et jusqu'au niilicu du dos; sur la lèlc, une sorte de bonnet persan , liant et pointu , izai-ui tout alentour d'un bourrelet de lourruie; une figure longue, imberbe, hébétée; le regard terne, l'œil éteint , la bouclie eulr\)uverfe : une vraie physionomie de erétin ou d'idiot. Ce personnage long, maigre, fluet, était vêtu d'une espèce de sarrau, en indienne rayée de rouge et de jaune, (|ui descendait juscpTiuix Ijiloiis et que serrait une ceinture à la taille : il s'en allait, d'un |)as d'automate, Iraîiuml ses babouches sur les dalles de l:i cour, et olTranl duu air solennel le ciiTc ou l;i |)ip(' aux assistants.

Après une dcuii- heure d'attente, nous lûmes inti'oduits <l;uis inie \aste salle eu lieniie\ele, voûtée, les unirailles eonipletenieiit nues: ou nous fit asseoir au lond , (huis hi partie circulaire. Kn face de nous, dans la uiur;u'lle lonuiiut le diamètre de riiéuiicxcle, s"ou\r;iit l;i luclie du h'-hht.

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orientée, comme dans toutes les mosquées, du côté de la Mekke. Le chef des derviches était assis, les jambes croisées, sur un tapis au-devant de la niche : c'était un homme Jeune encore, d'une belle et grave figure , barl)e noire, turban blanc, robe noire. Devant lui, en demi-cercle, et accroupis de même sur des nattes, étaient rangés les derviches et tous ceux qui devaient prendre part à la cérémonie, .le remarquai alors parmi ceux-ci plusieurs des personnages que j'avais vus dans la cour, attendant comme nous que la salle fût ouverte : c'étaient apparemment ou des membres libres de l'association , ou des fidèles qui \('naient, par zèle pieux, se joindre aux exercices dos derviches. Les serviteurs qui nous avaient olVeil le café prirent place aussi dans le demicercle. Deux ou trois vieux musulmans, à barbe grise , et qui paraissaient être des dignitaires de l'ordre, arrivèrent successivement , et prirent les places d'honneur, (pii étaient les premières à la ' gauche du chef. En IcNant les yeux, japerçus des fenêtres grillées , pratiquées dans la muraille qui nous faisait face, et a ti'avers les grillages il me

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sembla \o'\y des visages ciiiicuv (|iii des aient appartenir à des femmes.

An morruMit où nous ('lions entrés, les priei'es étaient commencées. Sons la direction iln cliel", (|ni inai'(juait le rli\ tlinic jtar des balancements de la tête et du corps , cliaque assistant récitait avec lui une sorte de rosaire. (Ida continua {|iiel(|ue temps, jusqu'à ce (|U(' loiil le monde lût anivé. Puis le chef se leva; tous les assistants se IcNcreut aussi, et commencercnl par se débarrasser de leurs manteaux , châles ou burnous, et |)ai' mettre bas leurs bonnets et leurs turbans. Une musique aigre et stridente, une ruusi(|n(' tunjue. pour tout dire, se lit cnlendre. Les musiciens étaient a droite du chef: roicliestre se conqjosait dun lilVe ou espèce de llùie de band)ou, et d(> (li\ers taniboui's ou lam-iam. Ils e\eculaient un air nionoloue, dont la cadence lonjouis la même rappelait l'air sur leipiel les bateleurs de nos foires faisaient jadis danser les ours.

Alors, el comme sous rim|)ulsion musicale, tous les assistants, ranges debonl. c(')te a cote, commencèrent dim mouxemenl lent Texei-cice

pieux qui est l'objet de la cérémonie. Cet exercice étrange consiste en ceci : chaque fidèle, immobile à sa place, les bras pendants, jette le corps en avant de façon à abaisser la tête jusqu'au niveau des genoux , puis se relève en rejetant les épaules et la tête en arrière; c'est au moment où il se redresse ainsi en se renversant violemment, que chacun d'eux fait entendre un cri rauque, une sorte de gémissement âpre et sourd qui semble sortir du fond des entrailles. Cette espèce de hurlement a quelque chose de sauvage et d'effrayant : on dirait un rugissement de bête fauve , plutôt qu'un accent de la voix humaine.

J'ai dit qu'il n'y avait pas au Caire de derviches tourneurs. Nous en vîmes cependant deux qui, à ce moment, s'introduisirent dans le demi-cercle, et coifl'és de longs bonnets pointus , le corps droit , la tête fixe , les bras tendus horizontalement , commencèrent à pivoter sur eux-mêmes avec la régularité d'une mécanique. Mais à coup sûr ceuxlà n'étaient pas du même ordre que les célèbres derviches de Constantinople , qui tournent, diton, jusqu'à perdre haleine et à tomber étourdis.

Durant une heure environ , ils continuèrent de tourner avec la même régularité, mais aussi avec la même lenteur et la même solennité monotone.

Nos Derviches hurleurs , au contraire, n'y épargnaient pas leur peine. Le mouvement de tangage, réglé par l'orchestre, va peu à peu s'accélérant. Le chef, resté à sa place, marque la mesure en frappant dans ses mains, et en imprimant de temps en temps à son corps les mêmes oscillations. A mesure que le mouvement s'accélère, les hurlements deviennent aussi plus pressés, plus âpres, plus profonds.

Bientôt toutes les poitrines sont haletantes, tous les fronts son! ruisselants de sncnr; les genoux des malheureux patients fléchissent sous ces efforts violents et répétés; leurs longs cheveux battent la terre, ou se collent sur leur visage humide. Une fatigue atroce semble ployer tous ie^ corps. Mais la musique infernale redouble de bruit et précipite la cadence. Lerliefct les grands dignitaires placés à sa gauche (luillcnl alois icui- |)lace. et à tour de rôle s'avançant dans le demi -cercle,

marquant la mesure avec les mains et avec le corps, allant de l'un à l'autre, les excitent et les encouragent. Une sorte d'ivresse frénétique semble s'être emparée d'eux, et l'exaltation nerveuse les soutient seule dans l'épuisement visible des forces physiques. Enfin, à un signe du chef, la musique cesse; le mouvement furieux de balancement s'arrête : le supplice est fini.

La plupart des acteurs de cette atroce cérémonie tombent anéantis sur leur natte. ^lais il arrive que quelques-uns, doués d'une organisation plus sensible ou arrivés à un plus liant degré (i'ii'iitatioD nerveuse, ne peuvent plus, même après le signal, s'arrêter, et, comme un pendule trop fortement lancé, continuent malgré eux à suivre cet affreux balancement , entrecoupé de hoquets convulsifs. C'est comme une trépidation spasmodique et involontaire qui les secoue d'avant en arrière et d'arrière en avant, et qui se prolonge parfois assez longtemps. Leurs confrères sont obligés de les saisir à bras le corps pour arrêter ce mouvement automatique. J'en ai vu un iliii se serait lirisé la tète contre les murs, si deux

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hommes, en y employant louto leur force, n'étaient parvenus à le maîtriser.

Ce spectacle est liorrihle , et j'avoue (|u"à ce dernier acte de la cérémonie le cœur me mancjua tout à fait. Une jeune Anglaise , qui était venue avec nous, faillit se trouver mal. Nous sortîmes en hâte, et ce ne fut pas sans quelque volupté (pic je retrouvai à la porte l'aii' pur cl la splendeur du ciel : j'étais comme un lioiiiinc (pii s'éveille après un cauchemar.

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