‹ Un hiver en ÉgypteChapitre 12 sur 22 · THÈBES (SUITE) MKU1?<ET-AB(>L LES FELLAHS ET L AGRICLLTLRF · texte numérisé non relu

THÈBES (SUITE) MKU1?<ET-AB(>L LES FELLAHS ET L AGRICLLTLRF

UNE SOIREE A LOUQSOH

et

les coW (les

^Î^k'^^-^ oiit <'•' '"'"■ ''^*'<' 'f'^ iiifmiiinciils (le l;i rive pauche , il lions restail ;i voir un t.M'ou|je considéral)le de nii- '■**^'V'-''-"'ù>ï "*^'^' siliie vers le sud : c'esl Mcdiiiel - \l)oii. Depuis Iomjjlemps déjà , en clieniinaiil (laii> la plaine, nous \()\ious se delaclier sur lliorizon masses sévères (lc< |)i'opylt'es (pu , du ih\ Nil, préeèdcnl la >ui1e des leniplo )alais. Eu airicic, un iuiuiense entasse-

ment de hautes murailles couvrait toute une éminence, au pied do la chaîne Libyque. Nous n'avions encore rien vu d'aussi grand.

L'ensemble des ruines de Médinet-Abou se divise en deux groupes principaux , qui datent l'im de Thoutlimosis III, de la chx- huitième dynastie, l'autre de Rhamsès-Maïamoun. Mais par-dessus ces deux groupes, et tout alentour, se sont ajoutés ou superposés des monuments de moindre importance , appartenant à toutes les époques intermédiaires ou postérieures, et offrant en quelque sorte, sur un seul point, comme un tableau complet et un résumé de l'histoire polili(|ue et religieuse et des vicissitudes sans nombre de l'Egypte.

Ainsi, aii-devant d'un petit temple de Thouthmosis, qui remonte ii seize ou dix -sept cents ans avant notie ère , est une cour extérieure construite par Antonin , (jui est représenté adorant la grande trinité thébaine. Plus loin, on rencontre un pylône élevé par les Ptolémées ; au delà , une deuxième cour où se lit le nom d'un roi éthiopien; puis, dans une des cours du

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palais de Rhamsès, se voient gisantes des colonnes corinthiennes, débris d'une église chrélienno (jiii avait été adossée aux portiques du Pharaon cl (|ui a moins du ré (|ircu\. Les ruines d'un village chrétien, (ju'on croit du iv*" siècle, se montrent non loin de là. Une mosquée, (]ni avait remplacé l'église , a disparu à son tour, laissant sur les murs (juelques versets du kornn. Enfin, sur les terrassés mêmes du palais, et sur ses épaisses uuirailles, se sont perchées les huttes d'un \illagc arahc, aujourd'hui ahamloiinc: misérables l'uines de bouc (|ui souilleiil ces niiiies de grès cl (\v graiiil , cl (jui l'csscndilcnt ;i des végétations impures poussées sur l'antique monument. Que de souvenirs accumulés sur cet étroit espace ! (pie de générations de rois et de peuples, (l(> conquérants et de nations concpiises ! Les Ethiopiens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Arabes, onl j)assé sur cetic Icrre comme des Ilots, cl clhupic Ilot en passnni va déposé son alhiNJoii, lemoiii immortel de sa gloire d'un jour! Les religions mêmes y ont laissé tour à loui' leur empreinle . ;ui\ pieux solitaires

qui ont illustré ces déserts de la Thébaïde ont succédé les disciples de Mahomet; mais si l'humble chapelle élevée par les compagnons de saint Jérôme et de saint Antoine s'est écroulée, leur souvenir est encore pour nous vivant sur ces rivages et semble encore peupler ces mornes sohtudes.

Franchissons les deux premières enceintes. Nous sommes en présence d'un des monuments les plus curieux de la vieille Egypte , unique peut-être dans son genre. Les vastes constructions dont est semée la plaine de ïhèbes, celles qu'on admire sur tant d'autres points de la vallée du Nil, sont toujours ou des temples ou des palais destinés aux cérémonies , aux assemblées , aux actes solennels enfin de la religion ou de la vie publique des Égyptiens. Nulle part il ne reste rien de leurs habitations privées. Ici c'est précisément une habitation privée, ce que nous appellerions une résidence royale ; c'est un petit palais approprié à la vie domestique et de famille. On l'appelle le Pavillon. Il a été construit

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par Rhamsès. L'architecture nest pas sans élégance; les appartements sont petits, eomme een\ (|u'on voit ;i Poinpeï. Les ouvertures étroites, les plafonds et les niui's fonnés de blocs massifs, tout était évidemment calcule pour dcicndrc liutérieui' contre les ai'dciir^ tropicales du soleil. Au dedans , sont représentées , sur les parois des murailles, des scènes de famille : on \oit le Pharaon ser^i ii fahie par de jeunes fdles ; il joue aux échecs avec sa femme, et s'amuse avec ses enfants.

Un grand j)ylône dont les ha<-reliefs rappellent les campagnes du roi Rliainscs , donne accès dans une première coui- cnloince d une galerie (jue soutiennent des cariatides, et dont le sol est j(jMcli('' de colonnes. On dépasse un second |)ylône, et Ion entre dans une seconde cour. |)lus vaste, et (jui est une des merveilles de cette terre si féconde en merveilles. Tout alentoin* règne un magnififpie i)rTistyle soutenu |)ar des colonnes. Les belles proportions de ces colonnes a la fois puissantes et légères cl dont le chapiteau gracieux s'évase en fleur iic lotus, la hardiesse de

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la galerie dont les plafonds massifs sont formés de blocs énormes, donnent ii ce monument admirablement conservé un caractère saisissant de grandeur et de majesté. Rien de plus imposant et de plus harmonieux coMime ensemble. Si vous pénétrez sous la galerie, la richesse des détails et le luxe de la déconition intérieure ajoutent à l'étonnement. Comme d'habitude, les colonnes sont, du haut en bas, couvertes de figures hiéroglyphiques ; la paroi de la muraille qui fait face à la colonnade est pareillement, dans toute sa largeur et sa liautoui-, revêtue de tableaux sculptés et peints.

Presque partout les coiileiirs appliquées sur les sculptures, soit en creux, soit en relief, subsistent encore avec leur éclat et leur vivacité première. En beaucoup d'endroits, on les dirait posées d'hier, tant elles sont fraîches et brillantes. Le plafond , qui représente un linnament semé d'étoiles, est parliciilicrement d'une conservation merveilleuse. .la mais peuple n'a appliqué sur une aussi grande échelle l'art de l'architecture peinte; et il faut convenir que.

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même dans l'état de do|zr;uJ;ilioii actuel , Teffet en est vraiment crrandiose. Toutes ces colonnes, toutes ces iiiiiiiiiilcs scnihlcul cunime animées et vivantes; ces longues galeries semblent remplies (Tiin peuple de rois, de prêtres, de guerriers, et Ton croit voir se lever, de dessous les dalles usées par les siècles, toutes les pompes guerrières et religieuses des Pharaons.

Ces peintures murales offrent une suite de scènes où Ton \oit le roi tantôt perçant ses ennemis de tleclies, tantôt assis sur son cliai' dans l'éclat (lu tiiom[)lie. l)e\aiit lui sont entassées des mains couj)ées sur les \aincus; des soldats les comptent, tandis (|u"uii scribe, à côt(''. <'n enregistre le nombre. Ici c'est une \ille prise dassaul ; plus loin, uu cond)at naval. Ailleurs le Pliiiiaon est encense comme une (li\iiiile |iar sa coiii'. |)iir les prèlres et p;ir le> cliel^ de son ai'uiee.

Dans un de ces tableaux , le roi est repn'senti' tenant d'une main par les clie\eu\ uu gioupe de captifs, et de laulre le\ant une ma>>ue. On a

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voulu induire de ces représentations qui èe retrouvent sur beaucoup de monuments, que chez les anciens Égyptiens les sacrifices humains étaienf en usage. C'est une erreur. Ce groupe hiéroglyphique n'exprimait autre ciiose que la soumission absolue au vainciueui-, le droit de vie et de mort sur les vaincus. On voit la même scène sur plusieurs temples de la haute Egypte, notamment celui d'Edfou, (jui ont été construits sous les Ptolémées, époque où, sans nul doute, les sacrifices humains étaient chose inconnue sur les bords du Nil. Hérodote atteste cjue de son temps ils ne Tétaient pas moins.

Les murailles extérieures de Médinet- Abou sont, comme les murs intérieurs, couvertes de bas-reliefs l'acontant les conquêtes de Rhamsès- Maïamoun. Sur la paroi du sud est un tableau très-curieux; c'est un calendrier sacre, contenant l'indication des fêtes de clKupie mois.

L'imagination recule effi-ayée à la pensée de ce que représentent de travail ces sculptures murales, qui revêtent des surfaces de plusieurs kilomètres de développement, sur une hauteur

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souvent considérable. Il semble que ces œuvres prodigieuses aient été un jeu pcjur les Égyptiens. Cette profusion de sculptures et de peintures se retrouve en efFet partout. Il y en a des exemples incroyables : ainsi on a calculé (|ue le imii- de circonvallatioii d'im seul temple est décoré de cinquante mille pieds carrés de sculptures religieuses et symboliques. J'ignore combien il y en a à 3Iédinet-Abou; mais l'étendue en est immense, et la perfection en est pai'tout la même. Beaucoup de ces bas-reliefs sont enfouis sous des décombres accumulés à une grande hauteui'. Cliampollion avait signalé sui- un des i)ylônes une grande inscriplion (pii scMublail contenir des indications liisl()ri(|n('s inqxn'Iantes sur les conquêtes de Kliamscs III. Il n'avait pu en liie que la première colonne ; le reste était enterre. Des fouilles pratiquées par un jeune savant, AI. Greene, ont mis récemment à découvert le texte entier; et notre illustre compatriote, .M. Emmanuel de Rongé, de l'Académie des inscriptions et belleslettres, en a donné uni' traduction (pii a confirmé les prévisions de (iliampoliion.

Cette inscription est un long discours d'apparat que le Pharaon adresse à ses sujets. Parmi beaucoup de formules emphatiques, il va cependant dans ce morceau une certaine grandeur et un certain éclat poétique qui, sauf l'inspiration religieuse , rappellent parfois la Bible. x\u début, on célèbre la vaillance du monarque ; il est comparé « à un coursier aux pieds valeureux qui u s'élance comme les astres dans la sphère du (' ciel. » Plus loin , il prend lui-même la parole. Après avoir rapporté à son père, le dieu Ammon, tout l'honneur de ses victoires, il énumère les peuples qu'il a vaincus, k Je les ai pressés, dit- '.' il, de mon glaive victorieux. J'ai effacé ces « peuples et leurs pays, comme s'ils n'eussent « jamais existé... » Suit la description d'un combat naval. " La Hotte égyptienne paraissait « sur les eaux comme un mur puissant — » Sur le rivage , « les fantassins , l'élite de l'armée (c d'Egypte, étaient comme le jeune lion rugisu sant sur les montagnes... Quant à moi , ajoute (( le Pharaon , j "étais vaillant comme le dieu » Month; je restais à leur tète; ils ont vu les

« exploits de mes liiaves. Jai agi comme le

« héros qui connaît sa force, (jui sort son bras

(' et défend ses liommes au joui' du massacre.

« Ceux qui se sont approchés de mes frontières

« ne moissonneront plus dans ce monde ; le temps

u de leur âme est compté poui- l'éternité . »

Nous avions peine à nous arracher du milieu de ces ruines admirables. Des semaines , des mois entiers ne seraient pas de trop pour les étudier, pour les parcourir seulement avec quelque soin. Mais nous ne sommes pas des érudits : ce que nous cherchons dans ces débris, c'est l'empreinte du liénie de la vieille Kgypte, c'est la physionomie de ses monuments, c'est le caractère de son architecliire; cl nulle part i)eutètre ce caractère ne se montre plus varié. Tout est réuni ici, la grandeur et l'élégance, la majesté de l'ensemble et la richesse des détails. Nous verrons à Karnac des choses plus gigantesques, nous ne verrons rien de |)liis achevé et de plus harmonieux.

Quelques fellahs à demi nus erraient au milieu

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des décombres, conduisant de petits ânes chargés de terre. On s'est aperçu que la poussière des ruines contient une grande quantité de salpêtre ; le salpêtre vient partout a la surface en efïlorescences ; et comme cette poussière, mêlée à la terre végétale , a une \ertu très-fertilisante , les fellahs viennent la rcciieillii' dans des paniers pour la l'épandre dans leurs champs. La mine est riche , et ils creuseront longtemps avant d'avoir enlevé les montagnes de débris entassés dans les cours du palais et autour de son enceinte. Dieu veuille que ce tiavail, inspiré par le lucre, tourne au i)rofit de la science! Quant au gouvei"nement, ce qui! \ a de mieux à souhaiter, c'est qu'il continue de ne l'ien faire. Ciiaque fois qu'il s'est occupé des ruijies qui coiiNrent ce pays, c'a été pour hâter leui- destruction. Lu Anglais avait indiqué à Méhémet-Ali un moyen facile et économique de se procurer le salpêtre dont il avait besoin pour fabriquer de la poudre : ce moyen consistait à l'extraire des pierres de vieux monuments. Plus d'un [)alais de Thèbes auquel on a appliqué cette ingénieuse recette, a disparu sous

le marteau de ces barbares^ modernes. Mais le plus barbare, ici, ce n'était pas le Turc.

Plusieurs des fellahs (|iii lr;ivaillent dans ces ruines , s'approchent de nous poui- nous offrir des curiosités. L'un d'eux nous monire un scorpion vivant, d'une taille monstrueuse. L'été, ces animaux pullulent parmi les débris, et leur piqûre est redoutable : on a vu des hommes en mourir en quelques heures.

Je remarque (jue presque lous c(>s hommes ont le pouce ou l'index de la main droite coupé. Déjà plusieurs fois , an (-aire et sin- le Nil , cette singularité m'a frappé. Notre jjjuide m'explique que c'est pour échapper au service mililaire (pie ces hommes se sont ainsi niiililcs. Cette pratique n'est pas nouvelle dans l'histoire du monde : et il semble (pie les Romains (Mix-mêmes , ce peuple soldat, ne l'ignoraient pas; car le mot de poltron dont nous nous servons, n(> |)araît pas avoir une autre étymolop:ie (jue pnilex Iruncatiis, pouce coupe. Ce (pii étonne ici, ce n'est pas de voir des pouces coupés, c'est d'eu voir eu si grand nombre: sur dix hommes, il y eu a bien huit

qui ont la main mutilée, ou un œil de moins. Cela date de Méhémel-Ali.

Méhémet-Ali, (jui a tout fait pour l'Egypte, qui l'a arrachée à l'anarchie, qui lui a donné l'ordre intérieui- et Ta élevée presque à la hauteur d'une puissance politique, n'avait opéré ce prodige qu'en tendant outre mesure les ressorts du gouvernement sous sa volonté implacable. Pour remplir son trésor, il avait mis la main sur les domaines particuliers, s'était constitué Tunique propriétaire du sol , et avait fait de l'agriculture , de l'industrie et du commerce son monopole exclusif. Pour assurer son indépendance politique, il avait voulu avoir une marine redoutable; il avait voulu surtout tenir sur pied une armée respectable , et avait élevé jusqu'à cent soixante mille hommes l'effectif de ses troupes régulières: chiffre exorbitant, eu égard à la population de ce pays , qui ne dépasse guère trois millions. Non-seulement il était obligé , pour entretenir cette armée, de le^er tous les ans un nombre considérable d(> recrues , mais il gardait indéfiniment les hommes sous le drapeau. La

guerre, les maladies, les mauvais traitements, la nostalgie surtout, faisaient d'effrayants ravages parmi ces pauvres conscrits, enrôlés à coups de bâton, et conduits enchaînés deux à deux jusqu'aux dépôts, pour être do là transportés en Arabie ou en Syrie : si bien qu'il était presque sans exemple qu'un homme, une fois enrégimenté, eût jamais revu ses foyers.

On imagine aisément quelle répugnance , quelle horreur, pour mieux dire, inspirait à cette malheureuse population la pensée seule du service militaire. Le fellah, doux cf docile, n'est point soldat par nature; on i'ai-i-ache avec peine à ses champs et à son fleuve natal. Les levées en masse qui se faisaient dans les villages, semaient au loin la terreur: les hommes s'enfuyaient dans le désert, se cachaient dans des souterrains ; mais les mauvais traitements exercés sur les femmes et les enfants, la confiscation de leur vache ou de leur âne, seule richesse de la laniille, en avaient bien vite raison.

De là ces niutilalions dmii nous voyons les traces. Les choses en elaieni \enues à ce point

que les pères et mères , par une cruelle prévoyance , mutilaient leurs enfants au berceau ; tantôt leur retranchant une ou deux phalanges d'un doigt, tantôt leur crevant un œil.

Aujourd'hui ces horreurs n'ont plus lieu. Le traité de 1841 a imposé à Méhémet-Ali une réduction considérable de son armée. Son successeur, Abbas-Paclia , l'a réduite encore, préférant s'entourer de mercenaires albanais qui lui formaient une garde dévouée , capable de tous les crimes et docile à tous les caprices de son despotisme digne de Néron ou de Cahgula. Sous le pacha actuel, l'armée ne se compose plus que de douze à quinze mille hommes; et la durée du service n'est guère de plus de deux ans.

11 semble au reste que Saïd -Pacha n'ait une armée que pour ajouter à l'éclat des fêtes qu'il aime passionnément, ou pour lui servir d'escorte dans les voyages continuels qu'il fait d'une de ses résidences î\ l'aulre. Contrairement aux habitudes orientales et particulièrement à celles de sa race, il est, en effet, presque toujours en voyage. Ce besoin de mouvement est poussé chez

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lui jusqu'à la manie : or, cluuiiif' fois qu'il se déplace, il faut que toute son armée le suive. Un jour qu'il était au Barrage, près du Caire, il lui plut tout il coup de partir pour Bar-el-Beda, ce palais qu'un caprice insensé d'Ahbas a élevé en plein désert sur la route de Suez. 11 fallut que l'armée l'accompagnai. Mais , comme aucune mesure n'avait été prise ni aucun ordre donné à cet effet , les soldats l)iva(juèrent sans eau et sans abri dans une affreuse solitude. La fatigue et le soleil en tuèrent un bon nombre.

Cet esprit capricieux et follement fantasque, qui semble attester l'incurable décadence de In famille de Méhémet-Ali , s'était montré chez Saïd-Pacha dès les premiei's jours de son règne. C'était en 18o7. L'Europe apprit tout à coup que le vice-roi conduisait une expédition dans la haute Egypte et la Nubie. Quel en ('l;iil le bnl?Xulne le savait. Ce (pi'il \ a de plus curieux , c'est qu'aujourd'hui encore on n'en sait pas davantage. L'opinion la j)lus \i'aiseud)lable (et c'était dès lors celle de toutes les persoinies (pii connaissaient le nu'cux le pachîii. c'esl ijuc l'expédition n'avait

effectivement aucun but sérieux. L'événement le démontra bien. A peine arrivé à Kartoum , la nouvelle et florissante capitale du Sennaar, Saïd- Paclia revint brusquement au Caire, laissant son armée derrière lui; et, pour se dispenser de la ramener, on la licencia sur place; de sorte que ces malheureux soldats , abandonnés à euxmêmes, dénués de toutes ressources pour regagner leurs foyers , périrent la plupart de misère le long des chemins.

Pour revenir au bord du Nil , en quittant 3Iédinet-Altou , nous traversons de nouveau la riche plaine (pie nous avons parcourue le matin. Çà et là se montrent quelques palmiers -doums. Déjà nous en avions aperçu (pielques-uns sur les rives du Nil, depuis Ghirgheh. C'est un arbre qu'on ne trouve ni dans la basse ni dans la moyenne Egypte. Son aspect est bizarre, et son port ne ressemble en rien à celui du palmier ordinaire ou dattier. Son tronc lisse se divise en deux branches principales, (pii se subdivisent à leur tour, et dont les rameaux ont aussi leurs bifur-

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cations : ses feuilles sonl étalées en forme d'éventails.

J'ai pu observer, en cliciiiiiuiiil ;i Iravers les rulfures, le système d'irrigation employé parles fellalis. Quand la (enc, (pic le >(>\n\ a\ail dui'cie, a été légèrement remuée par le soc de la clianue, on divise la surface du cliamj) eu conipai-timents carrés, de trois à quatre métros de colc, formés par de petits sillons liants de (pi('l(pies centimètres. I/ean, élevée au moyen des clhidnufs et conduite au bord du champ par des rigoles, esl iiilrodiiite. après que la semence a été jel(''c, dan^ un de ces carres où une ou\erliire a été' ménagée. Ouand ce cai"r('' est sullisammeiif arros('', on le ferme, et l'eau est introduile dans un autre ; et ainsi de suite. Quel(|uefois . après cette o|)eiation , ils jettent sur la terre humide cette |)0ussiere salpêlrée qu'ils vont chercher dans les ruines. \o\\h toute l'agricMillnre ('jiA plienne : elle se résume en deux mois, semer et arroser; car le laltoiirage ne coinpie guère. Donnez de Teaii à celle lei're : Dieu cl le soleil feroni le lole. .1 "ai \ii là d(^s froments seines il \ a un iintis. (\i\\ oui dé-ja un

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demi-pied de liant, et qu'on coupera en mars ou avril. J'ai compté le nombre de tiges sorties , en touffe serrée , d'un même grain de blé : il y en avait vingt-deux. Cette terre rend, en moyenne, de quatre-vingts à cent pour un.

De temps en temps, se détachent, du milieu des travailleurs disséminés dans la plaine, des hommes nus et bronzés qui , du plus loin qu'ils aperçoivent notre caravane , accourent au-devant de nous pour nous offrir de prétendues antiquités. — Anlico ! antico! crient -ils tous à la fois. Ce sont des amulettes, des scarabées, des colliers, des statuettes en terre émaillée. Il faut se défier de ces marchands officieux. Depuis que les touristes abondent en Egypte et se montrent , surtout les Anglais et les Américains , avides de ces antiquités, non -seulement les fellahs les recherchent avec soin , mais la fraude en a fait une véritable indiistiie. 11 va, dans un des villages de Thèbes . un Arabe dont Tunique métier est de fabriquer des ;mti(juités. On m'a même assuré qu'il en venail d'Angleterre.

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Il était près de ciiKj hciiies {|ii;m(l le canot, qui nous attendait au rivaiic, nous ramena ii bord de la cange. Le soleil s'abaissait à l'horizon ; le vent était tombé : à une journée (|ui a\ait été chaude succédait une soii'ée délicieuse. Nous voulûmes diner sur le pont, pour jouir mieux et de cette charmante température et du beau spectacle que nous avions sous les yeux. Le couchant était comme inondé d'une poussière d'or; le Nil, large ici comme un bras de mer, semblait aussi rouler de Tor liquide. Les pylônes de Médinet- Abou et l'amas de ses palais (Haient déjà noyés dans l'ombre (pie |)rojetail ht chaine Libyque ; tandis que le iront mutile des deux colosses assis à leurs pieds brillait ciicoi-c (Mn])ourpr(' d'un dernier ravoii.

Le dîner s'est prolonge plus (pie d'habitude. La douceur du ciel, la graudeui- mclancolicpic du paysage, l'impression des choses (pre iiou> avons vues, tout invite à la rêverie. Le joui' tombé, nous descendons à terre, et nous nous promenons au bord du lleuve. La lune qui est dans son plein se le\ e dei'rière Karnac , et ses

rayons obliques glissent jusqu'à nous à travers les sombres colonnades du temple d'Aménophis. Dans ce ciel d'une sérénité et d'une transparence admirables, les étoiles brillent d'un éclat inconnu à nos climats. On lirait dans un liv re , à la clarté de la lune; et je crois en vérité que le soleil de Londres pourrait souvent être jaloux d'elle.

Depuis que nous sommes à Louqsor, nous ne ressentons plus ce froid assez vif que nous avons éprouvé la nuit, pendant tout le voyage. A dix heures du soir, nous nous promenons en vêtements d'été, avec un vrai sentiment de bien-être. Cet air tiède et en (jiiclque sorte balsamique semble dilater les poumons et rafraîchir les poitrines irritées. (]'est un fait constaté par la science que dans la liante Egypte, et surtout au delà d'Assouan. la phthisie est une maladie inconnue.

Huit ou dix canges sont amarrées au rivage en avant de la nôtre. Nos yeux ont cherché, dès le matin, le pavillon français. Nous ne voyions partout flotter aux mâts (jue les couleurs anglaises ,

américaines, prussiennes et russes. Enfin, tout à l'extrémité du quai, une llamme tricolore s'est montrée à nous. Le drogman nous apprend (juun domestique français est déjà venu s'informer de nous : c'est le valet de chambre d'un pauvre jeune homme, le marquis d'O***, qui est gravement malade. Nous allons, mon frère et moi, pour le visiter; mais il ne peut nous recevoir. Parti du Caire, il y a plusieurs semaines, sans précautions suffisantes contre le froid des nuits, il est arrivé ici très -souffrant. Heureusement un Français établi à Lou((sor, et qui habite la Maison de France, lui a offert une hospitalité dont il avait grand besoin.

Ce qu'on appelle la Maison de France est nn grand bâtiment carré, situé à l'extrémité du village, et dont Méhémet-Ali avait fait cadeau aux officiers de l'expédition française qui vint chercher ici l'obélisque qu'on voit aujourd hui j Paris. L'expédition finie , la maison que les ingénieurs français avaient reconstruite et restaurée est restée la propriété de la France : un petit pavillon tricolore flotte au-dessus. Depuis .quel-

ques années, un Français qui s'occupe dans le pays du commerce des blés, M. >!***, a été autorisé par le consul général de France a l'habiter. Il y offre une gracieuse hospitalité à ceux de ses compatriotes que la maladie ou les accidents du voyage lui amènent quelquefois réduits à une fâcheuse situation. L'année précédente, il avait eu pour ho le pendant deux mois M"* Rachel, qui, comme le mar(juis d'O'^**, était arrivée ici très-fatiguée du ne longue navigation et ayant beaucoup souffert du froid.

L'expérience m'autorise à le dire, et c'est l'avis de tous ceux (|ui connaissent ce climat, le voyage de Thèbes est un magnifique voyage, un des plus beaux qui se puissent faire. — pour ceux qui se portent bien ou ne sont guère malades. Pour ceux qui ont la poitrine gravement atteinte, il est, dans les conditions actuelles et avec les moyens ordinaires de transport , une imprudence, une folie. Ceux-là doivent rester au Caire.

Nous allâmes faire visite à M. M***, qui nous reçut fort poHment. lue jeune femme qui partage

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sa solitude, parut surtout licureuse de voir des voyageurs et des Français, llelégiiée dans ce désert depuis cinq à six ans, elle aspii'e ii retourne!' au Caire ou à Alexandi'ie, a drlaiil de la France. Ce climat que nous li'oiixoiis si beau, elle le trouve, elle, froid riii\er par comparaison, dévorant Tété. Ce paysage que nous trouvons splendide , lui paraît hien monotone, ces ruines bien mélancoliques, ces montagnes bien désolées. Il n'est pas jusqu'à cette éternelle verdure des palmiers qui ne lui soit devenue odieuse . et cette poussière, et cette aridité, et cette sérénité implacable d'un ciel d'airain, tout cela lui pèse. L'hiver encore, c'est peu; on s'ennuie, mais on vit: l'été, on ne vit pas, et l'été dure luiit mois. Pendant ces iiuit mois, on passe les nuits sur les terrasses, pour demander à la rosée du ciel une fraîcheur (pion trouNC à grand'peiue. On passe le jour étendu sur des divans, dans de vastes appartements où, en fermant toutes les ouvertures avec des nattes qu'on arrose sans cesse, on parvient à faire descendre le thermomètre à quarante degrés. Au mois de juin, l'eau du Xil

est à vingt-trois degirs. Un piano, que la pauvre exilée avait apporté pour charmer sa solitude, éclata en morceaux dans le premier été , et toutes les cordes se rompirent. Il faut qu'on songe que nous ne sommes ici qu'à quarante lieues d'Assouan, et qu'Assouan passe pour être, à raison de diverses circonstances climatologiques , le lieu le plus chaud de la terre, bien qu'il ne soit pas tout à fait sous le tropique.

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