CHAPITRE X
TllEBES (suite) LES HYPOGÉES LES TOMBEAtX DES ROIS
KARNAC At CLAIK UE LUNE
ES joiirnres du "28 cl du tîU dr-
comhix' ont (Hé einployécs à
visilor les hypogées, ou toni-
hciiiix souterrains, (pii <oii!
->ur la ri\e tiauelie.
Ils se divisent en deux r^ groupes. Le premier comprend les tombeaux de la caste militaire et «le la caste ^ sacerdolah^ ; c(Mi\-la ^onl >ilues sur le liane oriental de la chaîne Lihytpie, faisant face
au fleuve; et cFici nous voyons la roche blanche trouée d'ouvertures oblongues qui , rangées à la file et à divers étages, simulent assez bien des embrasures de fortifications. Le second groupe et le plus important comprend les tombeaux des rois. Ils sont situés au fond d'une vallée qui s'ouvre derrière Gournah ; c'est la vallée de Biban-el-Molouk.
Quand on a traversé la plaine et atteint le pied des montagnes, on commence à gravir, par un sentier étroit et pierreux , des pentes inégales et profondément bouleversées. Ce lieu désolé s'appelle en arabe El-Assassif: c'est apparemment le nom du petit village formé par quelques familles logées dans ces décombres. Pas un buisson n'ombrage ce sol déchiré et brûlé. Çà et là apparaissent quelques vestiges de constructions; des restes de murs d'enceinte, et des portes qui conduisaient aux tombeaux par une sorte d'avenue. La montagne semble avoir été fouillée jusqu'aux entrailles: ses débris entassés forment comme des collines qui hérissent la pente.
La plupart des tombeaux sont creusés dans la
paroi verticale du rocher: il yen a quelques-uns cependant qui s'ouvrent au fond de vastes excavations, où il faut descendre comme dans une carrière. Presque toutes ces tombes sonl habitées. De misérables familles de fellahs sont venues chercher, dans ces demeures des morts, un abri qui a pour elles Tavantage d'être chaud rhi\er et frais l'été. Mais il en résulte que ces curieux monuments sont tout encomi)n's et obstrués d'ustensiles de ménage, d'outils d'agriculture, de tiges de dourah ou de maïs. On passe, pour y pénétrer, au travers des poules, des porcs et des enfants (pii se roulent pêle-mêle dans la poussière. Ce (pi'il y a de |)is, c'est que quelquefois les fellahs y font du feu, et (jue la fumée, en maint endroit, a lellcîuciit noirci les murailles, que les peintures qui les couvrent ont à peu près disparu.
Nous avons visité quelques-uns seulement de ces innombrables sépulcres. Ce sont tantôt de longues galeries formant ki croix, tant«')t une suite de salles carrées réunies par de hirges corridors. Tout cela est creusé dans une roche cal-
caire, médiocrement dure, très-blanche et d'un grain assez fin. Les parois et quelquefois les plafonds sont couverts de sculptures peintes , d'un travail plus on moins délicat, suivant l'importance et la richesse du personnage qui devait habiter la tombe.
Un de ces sépulcres est remarquable entre tous par son prodigieux développement : c'est celui d'un prêtre qui portait le nom de Pétemenof. L'étendue occupée par la demeure funèbre de ce prêtre est évaluée par Wilkinson à plus de vingt mille pieds carrés. C'est sans nul doute la plus vaste tombe que se soit faite la vanité d'un simple particulier. Dix ou douze salles se succèdent, reliées par des galeries, sur une longueur de six à sept cents pieds. Les sculptures et les hiéroglyphes qui ornent les murs sont d'une rare perfection; mais il faut braver, pour les admirer jusqu'au bout, des milliers de chauves -souris (^l'éveille la clarté des torches, et, ce qui est pire, l'odeur douceâtre et nauséabonde que répandent ces animaux dans les lieux qu'ils habitent.
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A côté de ces tombes où Torgueil posthume d'un homme s'étalait si à l'aise, il y avait des tombeaux communs où se rangeaient côte à côte un grand nombre de momies. Toutes ces momies ont été enlevées, ou brisées et mises en pièces par les chercheurs de trésors et d'amulettes. Le sol de ces sépulcres est jonché de leurs débris et pavé de leurs ossements; on heurte à chafpie pas des crânes, des tibias, des mains noircies et encore enserrées de leurs bandelettes.
Il y a ])(Mi d'années, on a découvert un tombeau qui |)our l'ctcndue ne saurait être comparé à celui du riche et puissant Pétemenof, mais (pii l'emporte sur tous ceux (pie Ton connaissait , |)ar la finesse des sculptures, et sui'tout par l'intérêt lùstori({ue des scènes (prelles reproduisent. Les sculptures de cette tond)e oITrent, en edet, avec plus de détail (jue partout ailleurs, la représentation de nombreuses scènes de la vie privée, de l'agriculture et de l'industrie des anciens Égyptiens. Ici on \()il le maître, reconnaissable au long bàlou (pi il tieni a la main (le bâton, dans
les bas-reliefs et dans la langue hiéroglyphique, est le symbole de l'autorité), entouré et servi par de nombreux serviteurs. Là ses fermiers lui amènent les bestiaux élevés sur ses terres, ou lui offrent des dattes, des figues, des ananas. Ailleurs il préside aux diverses opérations du jardinage ou de l'agriculture. Le labourage, les semailles , la moisson , la vendange , l'arrosage des terres , tout est minutieusement retracé : et ce qui frappe d'étonnement , c'est de voir qu'à l'époque où remontent ces sculptures, il y a trois mille ans, la civilisation était en Egypte ce qu'elle est aujourd'hui; il y a trois mille ans, les Égyptiens se servaient de la même charrue que nous avons vue ce matin conduite par un fellah; leur costume était ce qu'il est aujourd'hui; comme aujourd'hui , ils élevaient l'eau du Nil avec cette bascule qu'on appelle une chadovf; comme aujourd'hui, je remarque que les femmes du peuple portaient leurs petits enfants à califourchon sur lépaule.
Les arts, les métiers sont représentés, comme l'agriculture , dans une suite de tableaux du plus
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haut intérêt. Toute la vie, toute l'industrie de l'ancienne Egypte est là : on y y figuré des meubles de toute espèce, le plus souvent d'une exquise élégance, des vases du galbe le plus beau, des instruments do musi(|iio, harpes, flûtes et sistres; on y a représent('' (\q^ festins et des divertissements, la mnsicpie et hulanse, la chasse et la pêche, juscju'à la gymnasticpie et aux jeux d'échecs.
Dans (juchiues-uns de ces hypogées, on a trouvé les sculptures primitives recouvertes d'une couche de plâtre, sur laquelle étaient peintes grossièrement des images chrétiennes. Ces peintures modernes ont été tracées sans doute par la pieuse main des anachorètes qui , aux premiers siècles de l'Église , venaient chercher dans ces déserts et jusque dans ces caveaux funèbres louhli (lu monde , la |)ai\ des passions et les contemplations de leteinilé.
Nous avions passé de longues heiiies a examiner ces curieuses peintures. 1/air elail etoul-
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fant. Le soleil tombait d'aplomb au fond de ces excavations. Pas un souffle de vent ne s'y faisait sentir; et à la chaleur qui régnait dans ces gorges sablonneuses on se serait figuré être au mois de juin. Nous n'a\ions pas voulu croire Agostino , (jui nous avait conseillé de nous défier du soleil de Thèbes , et de cou^ rir nos chapeaux de mouchoirs blancs : nous comprimes alors la sagesse de ses avis. Lun de nous, grâce à son léger chapeau de paille, faillit attraper ce jour- là un roup de soleil, et rentra à la cange pris d'une violente migraine.
Les Européens s'étonnent toujours , quand ils arrivent en Orient, de la coiffure qu'y portent les hommes. Le turban leur parait ce qu'il y a au monde de plus mal approprié au climat : il est lourd et chaud, et il n'a pas de visière pour protéger les yeux; — double contre -sens, à ce ({u'il semble. Mais comment croire qu'un tel usage n'ait pas sa raison d'être et sa convenance? Un peu de réflexion et surtout d'expérience les fait bien vite apercevoir. Ce n'est pas contre la chaleur, c'est contre l'action directe des rayons
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du soleil (juii importe de se défendre en Orient. La chaleur, même extrême, n'est qu'une gêne; le soleil frappe et tue. Un homme est comme foudroyé et meurt on (pielques heures, pour s'être exposé sans précaution au soleil d'été, même du printemps. Voilà pourrpioi, par-dessus une calotte de loilc hlanclic . les Orientaux mettent l'épais larboiiclie de laine rouire , cl pardessus le lai'houche enroulent les i-eplis nombreux du (iirhaii. Ouaiil a Tahscncc de visière, c'esl anair(^ (riiahiliide cl ricii de |)lu>. Il n"cn résulte aucun inc()u\(''iiiciil , cl beaucoup d V.wroj)éens s'y accoulunicul même assez vite.
20 Décembre.
ba joui'Uf'c d'hier a clé lalijiantc. PourlanI il nous l'iuil anjourdliiii parlir Ac bonne lieur<' ; il \ a uuc lieiirc cl denn'e de marche d'ici aux Tombeaux des Rois.
On passe par Gournali. Bientôt après, on entre dans la vallée de Biban-el-Molouk : mot dérivé de l'arabe , qui siprnifie Portes des Rois, mais qui parait une traduction altérée de l'ancien mot égyptien Biban-Ouroou, Hypogées des Rois.
La vallée, large d'abord, se rétrécit promptement et ne forme plus qu'une gorge sinueuse entre deux chaînes de montagnes escarpées. Dès qu'on a dépassé Gournali , toute végétation cesse : le désert commence, un désert de sable et de pierres, le plus nu, le plus affreux qui se puisse voir. Pas un arbuste, pas un brin d'herbe, pas un lichen n'a germé sur cette terre qu'on dirait maudite. Il semble que le feu du ciel ait passé sur elle et l'ait calcinée jusqu'aux os. Le sol est couleur d'ocre; les pierres, jaunes et d'un éclat métallique, sont noircies en dessus comme par la flamme d'un incendie. Nul animal , nul oiseau ne se montre dans cette désolation. Toute vie est absente; un silence de mort règne dans cette funèbre solitude. Le lieu était bien choisi pour y dormir en paix le sommeil de la tombe.
En suivant le sentier (|ui serpente au pied de
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la montagne, je remarquais, non sans étonnement, que le fond de la vallée avait l'air d'avoir été raviné par les eaux : on eût dit du lit de quelque torrent desséché , où le sable s'est accumulé par places. Ce sont appai'emment les vents violents qui soufflent parfois dans ces gorges, qui ont soulevé et en quelque sorte charrié ce sable comme auraient fait des eaux torrentueuses.
Tout au fond de cette gorge sauvage, les Pharaons thébains de la dix -huitième et de la dix- neuvième dynastie ont ci'eusé, dans l'épaisseur de la roche, les tombeaux destinés à recevoir leurs dépouilles; tombeaux plus durables encore , ce semble , que les Pyramides ellesmêmes, et qui, cachés dans les flancs de ces montagnes où pas une goutte d'eau ne tombe, où ne fdtre pas une source, devaient paraître à la fois inviolables et indestructibles. Et pourtant, pas plus que les constructeurs des Pyramides, les Pharaons de Thèbes n'ont, suivant le mot sublime de Bossui't , joui de leurs sépulcres.