UN HIV EH
Quand les Romains arrivèrent dans la Thébaïde , les tombes royales avaient été ouvertes et violées par les Perses de Carabyse.
Depuis lors, ainsi que l'attestent d'innombrables inscriptions, laissées par les visiteurs, en grec , en latin ou en copte , ces Syringes (comme les appelaient les Grecs) ont été pendant plusieurs siècles l'objet de la curiosité des voyageurs. Plus tard, enfouies sans doute sous les éboulements de la montagne , elles cessèrent d'être visitées et même connues. Belzoni, ce singulier et intrépide voyageur, qui fut successivement abbé, comédien, antiquaire, et (|ui le premier pénétra dans l'intérieur de la Pyramide de Chéfren, fut aussi le premier à attirer l'attention de l'Europe savante sur ces cui"ieii\ tombeaux, en découvrant le plus Ijeau de tous, celui du père de Rhamsès le Grand , de Sétiios 1" , qui a élevé la grande salle hypostyle de Karnac.
Vingt et un de ces tombeaux ont été retrouvés. Strabon dit que de son temps on en connaissait quarante : bien des découvertes restent donc encore à faire. L'avidité des chercheurs de trésors
y aidera au moins autant (jue Tamonr de la science.
Aucun ordre n'a déterminé l'emplacement des tombeaux. Chaque Pharaon, en montant sur le trône, choisissait le lieu où son sépulcre devait être creusé : les travaux se continuaient pendant tout son règne et cessaient à sa mort; si bien qu'on peut juger, par le degré d'achèvement de chaque tombe, de la durée du règne de chaque prince. Étrange peuple, qui avait toujours présente la pensée de la moit , et chez qui les préoccupations de l'autre vie marchaient ainsi de front avec les travaux de la vie actuelle ! Il semble que ce fût chez eux, comme l'a dit 31™" de Staël, « un besoin de l'àme de lutter contre la mort, « en préparant sur cette terre un asile presque (( éternel à leurs cendres. »
Les tombes royales sont toutes disjiosées sur le même plan. On entre par une porte assez basse, qui était destinée à être murée: un large corridor conduit, par une pente plus ou moins rapide, à une première salle ; cette salle est
suivie de plusieurs autres, reliées entre elles par une galerie. Sur les parois, à droite et à gauche , se déroulent de longues inscriptions hiéroglyphiques; ce sont des prières à l'intention du loi inhumé. Les salles sont décorées de vastes tableaux symboliques et religieux , qui couvrent non-seulement les murailles, mais même les plafonds et les piliers qui les soutiennent. Enfin, tout au bout de ces corridors et de ces salles qui ne sont en quelque sorte qu'une suite de vestibules, s'ouvre au plus profond de ces catacombes une salle plus vaste que toutes les autres, plus richement décorée, celle que les Égyptiens appelaient la salle dorée : c'est là que reposait le Pharaon dans son sarcophage.
Ce sarcophage était fait d'un seul bloc, haut d'une dizaine de pieds. Le corps, déposé dedans , était recouvert d'un couvei'cle massif , de la même matière. On a peine à comprendre comment ces monolithes, d'un poids énorme, ont pu être descendus à cette profondeur par des galeries qui ont strictement la largeur nécessaire pour leur livrer passage.
Avec le Pharaon mort étaient ensevelis, on le suppose, quantité d'objets précieux. Ce sont ces trésors qui ont fait violer leurs tombes. Tous les sarcophages ont été trouvés ou\cMts; le couvercle était brisé, le cercueil vide. Quand Belzoni découvrit l'entrée du tombeau de Séthos, la porte lui parut intacte. Il espéra trouver le Pharaon dormant encore dans son lit de fiianit. Les galeries, les premières salles semblaient navoii' jamais entendu des pas humains depuis le jour des funérailles. Vain espoir! Quand il arriva à la salle dorée, il vit avec douleiii- le sarcophage brisé et vide. Des lecherches [)lus attentives firent découvrir un boyau étroit , creusé dans la montagne par les violateurs inconnus, et (|ui, fl'une vallée voisine , a\ail donné accès dans la siillc où était le trésoi'.
il faudrait des volumes |)our décrire ces tombeaux , monuments unicjues dans le monde. Champollion, qui a habité pendant deux mois un de ces sépulcres, en a f;nt, dans ses Lettres sur l'Egypte, une description aussi complète et aussi fidèle que possible. Je ne veux donner ici qu'une
idée sommaire de leur décoration , qui , du reste , est dans tous systématiquement reproduite, et ne diffère que par la délicatesse du travail ou la richesse de la peinture.
Sur le bandeau de la porte d'entrée est sculpté un bas- relief où le Pharaon est symbolisé dans le soleil à tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant et entrant dans l'hémisphère inférieur, image de la mort. A côté de lui est sculpté le scarabée, qui était chez les Égyptiens le symbole de la régénération ou des renaissances successives*.
Plus loin, et comme pour rassurer le roi sur le funèbre augure que fait naître son tombeau , on voit le dieu Phré , c'est-à-dire le soleil dans tout l'éclat de sa course , qui lui adresse des paroles de consolation et lui fait de magnifiques promesses: (f Nous t'accordons une longue série (( de jours , pour régner sur le monde et exer-
' Le scarabée est. dit -on, le premier insecte qui se montre sur la terre après que l'inondation s'est retirée. C'est là sans doute la raison qui l'a fait prendre pour le signe de la renaissance, ou de la \ie qui succède à lu mort.
« cer les attributions royales d'Horus sur la u terre. »
Partout, le long des corridors et des salles, aux prières et aux inscriptions pieuses se mêlent des tableaux symboliques. Ces tableaux représentent l'histoire de l'âme après la mort, les épreuves qu'elle traverse , les jugements qu'elle subit ; ce que les rituels funéraires appellent la vie après la mort. On voit , dans leur long et pénible voyage, la foule des âmes passer à travers l'eau et le feu; on les voit soumises à des supplices , mutilées , décapitées , puis rappelées à la vie. Ailleurs elles se reposent dans des champs couverts d'arbres et de moissons. L'âme, qui d'abord a fait seule sa pérégrination et a subi des transformations diverses , finit par se réunir à son corps, qui lui est devenu nécessaire pour la fin du voyage. C'est pour cette raison que , chez les Égyptiens , le soin de l'embaumement et la conservation des corps étaient choses si importantes : il faut que l'âme retrouve son compagnon intact et disposé à s'associer à ses dernières épreuves.
La salle (jui précède celle du sarcophage est consacrée aux quatre génies de l'Amenti, l'enfer des Égyptiens : c'est là que se prononce sur l'âme la sentence définitive. Les peintures représentent la comparution du roi devant Osiris assis sur son trône , et assisté de ses quarantedeux terribles assesseurs. Chacun de ces juges divins semble chargé de rechercher et de punir un crime ou un péché particulier, et chacun d'eux interroge à son tour le défunt. Au-dessous de ce tableau sont écrites les réponses ou justifications du roi , (|ui ])roteste de son innocence sur chacun des chefs d'accusation.
Ces apologies des morts qui plaident euxmêmes leur cause devant le tribunal suprême, nous donnent tout le code de la morale égyptienne; et l'on est stupéfait de voir combien cette morale était pure, élevée, humaine, et supérieure à celle de tous les autres peuples de l'an- .tiquité.
« .Te n'ai pas commis de fautes , s'écrie le « mort. Je n'ai pas blasphémé. Je n'ai pas « trompé. Je n'ai pas volé. Je n'ai pas divisé
« les liommes par mes ruses. Je n'ai traité perte sonne avec cruauté. Je n'ai i)as été paresseux. « Je ne me suis pas enivré. Je n'ai |)as rongé « mon cœur d'envie... »
Ce qui suit est encore plus remarquable : « Je « n'ai pas retiré le lait de la bouche des nour- « rissons. Je n'ai pas fait de mal à mon esclave , « en abusant de ma supériorité sur lui. J'ai fciil « aux dieux les otYrandes qui leur étaient dues. « J'ai donné à manger à celui (^ui a^ail faim; « j'ai donné à boire à celui (pii avait soif; j'ai « fourni des vêtements à celui qui était nu'. » Qu'on cherche dans tout le monde ancien : on n'y trouvera pas une })areille expression du sentiment et du devoir de la charité.
Dans le tombeau de Ritamsès le Grand, on remarque , à côté de ce tableau du jugement dernier de l'âme, de curieuses ligures, malheureusement elVacéespour la plupart , et (pii représentaient les sept péchés capitaux. La paresse, *
' Voy les Rituels funéruircii , Iraduilspar M.M. de Rouge et Ch. Lenormant.
la luxure, la voracité , qui sont encore reconnaissables , sont figurées par des personnages humains à tête de tortue, de bouc et de crocodile.
Le mort s'est pleinement justifié. Son cœur a été mis dans la hjilance avec la justice, et on ne Ta pas trouvé plus lourd. Osiris rend sa sentence, que Thoth, comme greÛier du tribunal, inscrit sur son livre. Le mort entre dans la béatitude : la pérégrination de l'âme finit par son intime union , par son identification avec le soleil , ce dieu suprême de la religion égyptienne , (pie les prières et les hymnes appellent « le « dieu seul vivant en vérité,... le générateur (( des autres dieux ,... celui qui s'engendre « lui-même,... celui qui existe dans le com- « mencement *. » C'est ainsi, contradiction étrange î qu'une morale admirablement pure venait aboutir à l'absorption de l'àme en Dieu , ce qui équivaut à la négation même de l'individualité humaine.
' Hymne au soleil , traduit par M. de Rougé.
J'ai dit que la salle du sarcophage est ornée de peintures plus riches que toutes les autres. Ces peintures couvrent des plafonds immenses, creusés en berceau et d'une coupe très -gracieuse : il est impossible, à qui ne les a pas vues, d'imaginer (juel éclat, quelle fraîcheur ont conservés ces couleurs posées sur la pierre il y a trente siècles. Le tombeau dit de Belzoni offre surtout des peintures d'une conservation vraiment miraculeuse. Ces plafonds représentenl des figures symboliques , étranges, bizarres, qui semblent traduire ou des idées mystiques ou des systèmes cosmogonif|ues encore mal connus ou mal compris.
Comme tous les monuments égyptiens , ces admirables tombeaux, qu'il eût été si facile de protéger, sont en partie dégradés, mutilés, et cette dégradation fait tous les jours de déplorables progrès. Les curieux creusent la roche pour enlever des fragments de bas -reliefs ou de peinture, (pii un dieu, (pii un roi, (|ui un scarabée. Pour détacher une sculpture de ([uelques
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pouces carrés, ils entaillent la pierre sur une surface de plusieurs pieds alentour : ce vandalisme attriste et irrite. Ce n'est pas que les savants ne donnent l'exemple. ChampoUion a enlevé deux statues qui décoraient l'entrée du tombeau de Rhamsès. Depuis, M. Lepsius a véritablement dévasté celui de Séthos. Toutefois, il faut le dire , ce n'est pas une niaise curiosité , c'est l'intérêt de la science qui provoque ces enlèvements. Les objets ainsi dérobés à l'Egypte, ce sont les musées de l'Europe qui les recueillent. Enfin, et c'est là l'excuse sérieuse, ravir ces trésors, c'est les soustraire à une destruction certaine, c'est les conserver à la postérité. On ne saurait donc , sans injustice , comme quelques voyageurs lont fait, comparer l'illustre et courageux ChampoUion, ni même le savant Lepsius, à ce lord Elgiii, qui a démoli les frises du Parthénon pour les emporter dans les brumes de Londres, et que Byron a si justement flétri. Mais il n'en est pas moins triste qu'on soit réduit à de pareils moyens, pour sauver ces merveilles et de l'incurie des barbares qui les possèdent, et de
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la curiosité stiipidenienl fanatique des touristes qui les visitent.
Le soir de ce jour oii nous ('lions allés visiter les tombeaux des rois, fui uiarqué pai" un des plus grands souveniis que nous ait laissés notre voyage. Il y avait trois jours que nous étions à Thèbes, et nous n'avions pas encore vu Karnac: Karnac où se trouvent les restes les pins étonnants de la civilisation égyptienne; Kai'uac doni lous les voyageurs parlent comme (1(> la merveille de l'antique Orient. Notre impatience était extrême, et excitée plutôt que calmée [)ar ce (]ne nous avions vu. La journée du 30 avait été fixée pour cette dernière excursion; mais nous anticipâmes sur le programme.
Après le dîner, comme de coutume, nous nous promenions sur le (juai de Lou(|sor. La pleine lune montait lentement dans le ciel, inondant de lumière la campagne déserte et muette. Le village était plongé dans le silence et le sommeil. On n'entendait, dans le lointain, que les aboiements des chiens, cpii, la nuit, font la garde
autour des maisons pour éloigner les hyènes et les chacals. La promenade nous avait conduits hors du village; insensiblement nous avions pris la route de Karnac ; nous n'en étions plus qu'à un (juart de lieue. Voir Karnac au clair de lune et par une nuit aussi splendide , était une tentation trop forte pour qu'on pût y résister. Nous voilà donc doublant le pas, seuls, sans guides, et sans autres armes que nos bâtons, cherchant à l'aventure le chemin des ruines. Il est difficile de ne pas les trouver, car elles couvrent la plaine de leurs masses énormes: quant au danger, il n'y en a aucun pour le voyageur, au milieu de ces populations paisibles ; et l'hyène, seule bête féroce qui fréquente les bords du Nil, est trop lâche pour attaquer l'homme.
Nous avions laissé à gauche le chétif hameau de Karnac , bâti sur une éminence et entouré de beaux bouquets de palmiers. En sortant de l'ombre épaisse de ce petit bois , nous eûmes tout à coup devant les yeux un spectacle dont il est difficile de donner idée. Une avenue bordée de sphinx s'ouvrait devant nous; à l'extrémité,
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s'élevait une porte triomphale d'une hardiesse et d'une majesté singulières. Au delà de cette porte, à droite, à gauche, à perte de vue, un immense entassement de ruines, un chaos de constructions , de murailles écroulées, de pylônes, de temples, de palais à demi renversés; comme une ville entière qu'un tremblement de terre aurait jetée à bas; et au-dessus de cette plaine toute hérissée de blocs de granit, çà et là de longues colonnades émergeant dans hi liiniière, et de hauts obélisques dressant leurs aiguilles noires.
Nous avancions , muets d'étonnement , confondus d'admiration; et à mesure (jue nous avancions, de nouvelles masses architecturales, de nouvelles portes triomphales se levaient au loin dans la plaine, manpuuit, aux quatre coins de l'horizon, les limites d'une enceinte disparue. A chaque pas aussi, hi montagne de débris (jui était devant nous semblait grandir et monter sur nos têtes, et, par-dessus un premier étage de palais, les fenêtres d'un second palais se découpaient sur le ciel.
La grande porte fraiicliic . (mi marchant tout
droit devant nous, nous trouvons, ouverte dans la muraille qui se dresse comme un rempart, une petite porte basse, pareille à une poterne. Nous entrons ; nous franchissons un couloir obscui-, et , après avoir gravi des monceaux de décombres , nous pénétrons dans une vaste enceinte dont la lune n"(''claire qu'à demi les profondeurs. Nous étions dans la grande salle hypostyle.
Quand je vivrais mille ans , jamais je n'oublierais l'impression que ma laissée ce moment. I.a |)arole est impuissante à décrire de telles choses, et nul art au monde n'en pourrait reproduire l'effet. Qu'on imagine une forêt de colonnes , larges et hautes comme des tours , portant encore sur leurs chapiteaux évasés quelques-uns des blocs massifs qui faisaient le plafond ; leurs lignes serrées se prolongeant de toutes parts sans (pie l'd'il en aperçoive la fin; sur celles qui forment l'allée centrale , plus hautes et plus puissantes que les autres , une seconde ligne de piliers (jui portaient une seconde salle; çà et là (inclipies pierres énormes
du plafond à moitié ix'nclH'es ot s'arc-hoiitaiit mutuellement dans leur cliutc; tout au boul, en face de nous , une de ces colonnes gigantesques qui, ébranlée sur sa base et chancelani comme un homme ivre, s'est appuyée de Tépaule sur sa voisine qui a reçu le choc sans broncher: qu'on se figure foules ces colonnes couvertes de sculptures; ([u'on ajoute à l'elfet de cette prodigieuse architecture, dont la grandeur effraie l'imagination, le prestige de la nuit, le contraste des vives clartés et des fortes ombics dont la lune frappait tous les objets, la profondeur des perspectives, la solennité de l'heure, la majesté de la solitude; et l'on comprendra à peine quelle émotion nous causa ce spectacle aussi sublime (pTinallendu. (détail connue uik; vision d'un monde fantastique.
il y a presque de la terreur dans l'admiration qu'on éprouve en face de telles ruines. Ou se sent petit auprès d'elles. Il semble (jne ce soient des Titans, non des hommes comme nous, qui aient dressé ces colonnes sur leur base indestructible , et jeté sur leurs tètes, en guise de
poutres et de tuiles, ces blocs de quarante pieds de long qu'elles portent depuis trois mille ans sans fléchir. Nous qui sommes si fiers de nos arts, de notre industrie, de notre puissance matérielle, que sommes -nous auprès de ces bâtisseurs de palais géants? Que restera-t-il , dans trois mille ans, de nous, de nos temples et de nos cités? Comment les peuples qui ont élevé de tels monuments ont -ils disparu de dessus la face de la terre? Comment leurs empires se sont -ils écroulés, longtemps avant leurs sanctuaires et leurs arcs de triomphe? Assailli de tant de questions formidables, l'esprit plonge avec effroi dans les abîmes de l'histoire; et le souvenir des révolutions inouïes qu'elles ont vues redouble encore l'impression que font ces ruines.
Nous errâmes longtemps , perdus dans nos rêveries, au travers des longues nefs semées de pierres et de décombres. Le bruit de nos pas troublait seul le silence éternel des palais déserts et des temples vides. Il fallut s'arracher enfin à cette contemplation ; nous reprîmes lentement le chemin de Louqsor. Un chacal rôdait en glapis-
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sant dans les ténèbres ; an loin , les chiens de Karnac faisaient tonjours retentir l'air de leurs abois. Tout dormait: seuls, accroupis dans le sable, et nous regardant passer entre leur double file , les sphinx à tête de bélier semblaient veiller sur les derniers débris de la grandeur des Pharaons
CIIAPITKE XI
THEBES (suite) LOiysOR KARNAC
^ly! OLQSOR 011 ai'abe veut dire les J A Palais. Le village (jiii porte
s> ce nom est le plus considél'ahle (le lous les centres dlia- .-wt;;^-^ ^ '^^^^ hilaliun disséminés dans la plaine de Thèbes. (^onslruil autoiiidu j)alais d'Aménopliis , il rciivcloppe, il Tétreint de toutes parts : ses misé- ^ râbles Imites se sont adossées aux nm- ;ii railles, elles ont envahi les eneeinles, elles encombrent les cours, obsliucnl les colonnades
et les sanctuaires. Du côté du fleuve cependant, se détachent les grandes lignes d'un portique soutenu par de belles colonnes à chapiteau évasé : ce portique sert d'abri aux âniers et aux chameliers, qui y dorment pendant le jour.
La façade principale du palais regarde le nord. Elle était formée par deux pylônes, de deux cents pieds de développement , de soixante de hauteur, sur lesquels sont sculptés d'immenses tableaux représentant des scènes militaires. A droite et à gauche de la porte qu'ils encadrent, étaient deux colosses de granit qui sont aujourd'hui enterrés jusqu'au cou dans le sable : c'étaient des portraits de Rhamsès le Grand. Les figures sont brisées; à peine distingue- 1 -on les oreilles et la forme de la coitfure.
C'est au-devant de ces colosses qu'étaient placés les deux beaux obélisques de granit rose donnés par Méhémet-Ali à la France, et dont l'un décore aujourd'hui la place de la Concorde à Paris. L'autre est encore debout, à gauche de la porte. Il est d'une admirable couleur, et c'est ici que l'on comprend combien les monuments des
pays méridionaux perdent à être transportés sous notre ciel humide. L'ol)élis(|iie de Louqsor, vieux de tant de siècles, est aussi jeune, aussi brillant que le jour où la main de Sésostris l'a dressé sur sa base. Sa pierre a les mêmes teintes rriin lose pale ; et sous les flots de lumière (jue lui verse ce ciel de feu , on le dirait sorti d'hier des flancs de la carrière de Syène. J'avoue que je n'ai pu me défendre de quelque pitié quand j'ai revu, depuis, son frère jumeau , transplanté au milieu des brouillards de la Seine, revêtu par la pluie d'une teinte grise (pii le fait ressembler à du grès de Fontainebleau ; pâli , décoloré , et se désagrégeant déjà sous rinfluence d'un ciel brumeux et inhospitalier.
Les Égyptiens n'isolaient jamais les obélisques. On les trouve toujours accouplés deux a deux , au-devant des palais ou des tenqîles. En langue hiéroglyphique, ce signe voulait dire stabililé^\ mais la destination particulière des obélisques
* Ampère, Recherches mr l'Egypte.
placés à l'entrée des monuments, était d'annoncer, par les inscriptions gravées sur leurs quatre faces, par qui ces monuments avaient été construits, dans quel dessein, et en l'honneur de quelle divinité. Ces longues inscriptions, ces caractères bizarres, où l'imagination des hommes a si longtemps poursuivi en rêve les mystères de la religion et de la science antique , ne nous ont V\MV, quand le génie de Ghampollion les eut déchiffrés, que de fastueuses dédicaces où les Pharaons ont consigné le souvenir de leur gloire et de leur piété. Mais au point de vue historique, ces dédicaces, si vides qu'elles semblent, sont précieuses : elles donnent des dates irrécusables.
L'obélisque de Louqsor, comme celui de Paris, porte que le Pharaon Rhamsès II, « fils (( des dieux et des déesses , seigneur du monde , (( soleil gardien de la vérité, approuvé par Phré, (c a fait ces travaux en l'honneur de son père (( Ammon-Ra, et a érigé ces deux grands obé- (f lisques de pierre. »
C'est à Rhamsès le Grand, en effet, qu'est due
cette partie des monuments de Louqsor que je viens de décrire et qui regarde le nord. Elle est la plus remarquable pour la grandeur de l'architecture et la heaulé des has-reliefs. i.a partie la plus méridionale date, comme je l'ai dit, d'Aménophis : c'est une suite de cours, de salles et de sanctuaires , qui se prolonge à peu près parallèlement au fleuve, et dont il est difficile aujourd'hui de reconstituer l'ensemble par la pensée. On remarque dans cette partie du palais des colonnes qui afl'cclont une forme toute particulière: elles onl à la base de fortes cannelures convexes , sont rondes au milieu , et se terminent par un bouquet de boutons de lotus. Larges, trapues, massives, elles semblent indestructibles.
Après celte rapide inspection de Louqsor, nous avons repris la route de Karnac. Je n'étais pas, je l'avoue, sans (piel<|ue incpiietude de voir s'évanouir au soleil de midi ma vision de la veille. Les ruines vulgaires perdent à être vues au jour ce qu'elles ont gagné aux illusions de la iiuil.
Mais cette fois ma crainte était vaine. Karnac, à quelque heure qu'on le visite , étonne , émeut toujours autant. Tout y est si grand, tout y porte une telle empreinte de puissance et de majesté, que, sous la lumière limpide du soleil comme aux pâles et incertaines clartés de la lune, il semble aussi en dehors de toutes les proportions humaines, il excite la même admiration et le même enthousiasme.
S'ils étaient toujours francs , les voyageurs avoueraient que, neuf fois sur dix, devant les prétendues merveilles qu'ils sont allés visiter, ils ont eu une déception, et que la réalité leur a paru assez plate auprès du rêve. A Thèbes, et surtout à Karnac , jai éprouvé l'impression contraire. L'étonnement va jusqu'à la stupéfaction : l'imagination est vaincue; tout ce qu'on avait rêvé est dépassé par ce qu'on a devant les yeux; et plus on regarde, plus on étudie, plus cette sensation du gigantesque vous envahit et vous écrase.
Nous avons suivi le même chemin qu'hier soir.
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L'avenue de sphinx, dont on ne trouve plus (jue quelques restes en aiiivant aux ruines, s'étendait autrefois depuis Karnac jusqu'à Loucjsor, c'est-à-dire sur un espace d'environ une demilieue. Plus de si\ cents sphinx la bordaient : l'effet de cette décoration , reliant les deux groupes de palais, devait être des plus sévères et des plus imposants. Les sphinx sont de granit; ils ont une tête de bélier sur un corps de lion. En style hiéroglyphique, le sphinx à tête humaine était le symbole de la puissance; avec la tête de bélier, la tète d'Ammon, le grand dieu générateur, il était le symbole de la puissance divine. Pas un des sphinx de Karnac n'est resté intact : tous ont été mutilés ou décapités. Les hommes semblent s'être acharnés à briser ce que le temps seul n'eût pu (h'tniire.
Il y avait une autre a\enue de spiiinx (jui , partant du Nil et aboutissant à deux vastes escaliers, donnait, du côté de l'ouest, accès à la façade principale du palais. Des colosses qui formaient cette avenue, il ne reste (jue des débris informes, enfouis dans le sable.
La grande porte triomphale sous laquelle nous sommes passés hier, est au contraire admirablement conservée. Il semble bien qu'on a fait des efforts pour desceller les assises de sa base; mais la masse a résisté. Cette porte a vingt et un mètres de hauteur sur douze de large. Malgré ces dimensions colossales, elle est d'une grande élégance. Comparativement au reste , l'époque de sa construction est récente : elle a été élevée , comme les deux autres grandes portes du nord et de l'est , par les Ptolémées. La décadence à cette époque se montrait déjà dans la sculpture , mais l'architecture conservait encore pures les traditions anciennes.
Les bas -reliefs représentent Ptolémée Évergète faisant des offrandes aux dieux. Nous remarquâmes que les têtes de toutes les figures ont été systématiquement effacées et piquées au marteau. Déjà nous avons eu lieu de faire cette observation sur plusieurs monuments de la rive gauche, surtout à Médinet-Abou. A qui attribuer ces mutilations? Peut-être aux premiers chrétiens, qui poursuivaient dans ces sculptures les images
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des faux dieux à peine renvers(:'>s de leurs autels. Peut-être aussi aux Arabes , à qui le Koran inspirait la haine non -seulement des idoles, mais de toute image religieuse, et qui, aujourd'hui encore, croient en brisant ces figures se préserver du mauvais œil.
Au lieu de pénétrer directement dans la grande salle, nous prenons à gauche pour commencer, par la façade qui regarde le fleuve, l'examen de cet immense amas de palais dont il semble assez difficile, au premier coup d'œil , de reconujiîlie le plan général. Essayons d'en esquisser rapidement les grandes lignes.
La façade du palais est formée de deux énormes pylônes, les plus grands qui existent. Ils ont (car des mesures exactes peuvent seules donner idée de telles masses) un développement de trois ceni cinquante pieds sur cent (|uai-anle de hauteur. Par la porte (|iii les sépare, on entre dans une vaste cour entourée de galeries : au milieu , douze superbes colonnes formaient une avenue. Toutes sont tombées, excepte uiu>, dans un irendjKMuciil
de terre; les monstrueux tambours, couchés l'un sur l'autre, figurent à terre comme des piles de dames renversées.
En face de cette allée de colonnes , s'élève un second pylône : c'est celui qui donnait entrée dans la salle hypostyle. L'un de ses massifs s'est écroulé dans le même tremblement de terre; ses débris ont roulé au loin ; on dirait d'une montagne foudroyée, et qui a couvert la plaine de ses ruines. Au seuil de la porte est une statue colossale , à demi brisée ; c'est l'image de Rhamsès le Grand, qui acheva ce monument commencé par son père.
On escalade un amas de pierres qui obstrue la porte: arrivé sur le haut, on est dans la grande salle, et l'on a en face de soi la nef principale formée des plus hautes colonnes. Ici encore il faut des chiffres : ils en disent plus que toutes les paroles.
La salle renferme cent trente-quatre colonnes , encore debout , et égales en grosseur à la colonne de la place Vendôme. Douze grandes forment la
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nef du milieu : celles-là ont soixante-dix pieds de haut, et trente-six de circonférence. Sur leur chapiteau évasé , (jui a soixante-quatre pieds de tour, cent hommes pourraient s'asseoir. La salle a trois ou quatre fois la superficie de Notre-Dame de Paris.
M. Wilkinson , le savant égyptologue anglais, n'a rien exagéré quand il a dit que la salle hypostyle de Karnac est la ruine la plus vaste et la plus splendide des temps anciens et modernes. De l'aveu de tous les voyageurs, il n'y a rien de semblable sur la terre. Balbek même et Palmyre, dont tant de récits enthousiastes nous ont été faits depuis un demi-siècle, sans compter qu'ils sont relativement modernes, puisqu'ils datent de l'époque romaine , n'approchent pas de cette grandeur et de cette magnificence. J'ai vu , depuis, les ruines de Rome: j'avoue que l'Egypte me les avait un peu gâtées d'avance, et (ju'elles m'ont semblé, le dirai-jo? un peu mesquines au premier abord. Le Colisée seul m'a rendu quelque chose de l'impression profonde que Karnac avait produite sur moi.
Toutes les colonnes sont, de la base jusqu'au faîte, couvertes de bas- reliefs gigantesques et d'hiéroglyphes. Les murailles sont pareillement revêtues de vastes tableaux représentant les conquêtes de Séthos V\ qui a construit presque entièrement la salle. Là, le Pharaon est représenté, comme son fils Sésostris sur les murs du Rhamesséum , monté sur un char, et accablant de flèches ses ennemis. Plus loin , les vaincus font leur soumission. Puis le roi rentre triomphalement dans ses États, et reçoit les hommages des grands, des prêtres et du peuple.
Cette circonstance singulière, que les prêtres sont, dans les bas -reliefs, confondus avec tous les personnages de la cour du Pharaon, ne se remarque pas seulement ici ; on l'observe sur la plupart des monuments de Thèbes ; et Ton en a tiré cette conclusion, qui parait très -légitime , à savoir que nos idées sur le gouvernement tout théocratique de l'Egypte, sur la prépondérance originaire de la caste sacerdotale, sur la subordination enfin du trône à l'autel, sont complètement erronées. C'est l'histoire même, en
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eiï'et, ce sont les institutions mêmes de l'Kgypte qui sont gravées sur ces murailles; et son organisation sociale, politique el religieuse s'y lit en caractères frappants. Or pailout les Pharaons sont représentés comme recevant directement et sans intermédiaire le pou\ oir royal des mains de la Divinité. Partout ils font eux-mêmes les offrandes et les dédicaces aux dieux. Partout les prêtres, comme les chefs de l'armée, sont représentés dans l'attitude du respect et de l'hommage du sujet au souverain. 11 semble enfin résulter de toutes les cérémonies figurées sur les monuments , que le Pharaon , image et délégué de la Divinité sur la terre, réunissait en sa personne le double pouvoir de roi et de |)()ntife, les doubles fonctions du commandement et t\\i sacerdoce. Si cette organisation paraît (|U('l(|uefois modifiée, c'est [)ar suite de véritables usurpations consommées par des prêtres ambitieux. La vingtième dynastie oW'w un exem})!*.' de ce genre : dans la série de ses rois, on voit, après RhamsèsXIII, apparaître le cartouche d'un grand prêtre d'Ammon, qui s'eiujjare t\u pouvoir poli-
tique et militaire, et dont les descendants occupent le trône pendant un certain temps.
Parmi les tableaux militaires de Karnac, il en est un (jui a une importance historique particulière. 11 représente un Pharaon traînant plusieurs chefs ennemis aux pieds des trois grandes divinités thébaines. Sur la poitrine de l'un de ces chefs, Champollion a lu ce mot Royaume de Juda, et le cartouche du roi égyptien lui a donné le nom de Sésonk. Or le Lm^e des Rois raconte que, dans la cinquième année du règne de Roboam, c'est-à-dire neuf cent soixante -cinq ans avant notre ère , un roi d'Egypte nommé Sésac envahit le royaume de Juda, pilla Jérusalem, et emmena le roi en captivité ' . Il est impossible de ne pas reconnaître dans le Sésac de l'Écriture le Sésonk des cartouches de Karnac; et l'hésitation est d'autant moins possible que, dans la figure du roi juif emmené prisonnier par le Pharaon , le
' m Rois, ch. XIV, V. 25 et 26. — Voy. aussi 11 Parahpoménes , ch. xii, v. 2 et suiv.
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type de sa race est crime vérité IVappante et aussi reconnaissable que sur le laïueux bas- relief de l'arc de Titus à Rome.
J'ai dit que le palais de Karuac, commencé par Séthos P"", avait été achevé par son fds Rhamsès le Grand : aussi les exploits de ce dernier occupent-ils, à la suite de ceux de son père, une place considérable sur les murailles de la jjartie orientale. Un tableau, entre autres, nous montre le char du roi entouré de tous côtés par ses ennemis, et le prince s'ouvrant un passage sur le corps des guerriers qu'ont percés ses flèches. A côté de ce tableau , est gravée une grande inscription qui contient le récit de l'exploit ainsi figuré sur la muraille. Ce récit, complété par d'autres inscriptions et par des papyrus, a été récemment traduit et publié par M. de Hougé , à cpii les études égyptologiques doivent tant. C'est le bulletin, en style poétique, d'une campagne de Rhamsès en Asie, et le récit détaille du fait d'armes par lequel , engagé seul au milieu des chars de guerre des ennemis, il parvint pai-
sa valeur personnelle à se tirer de ce pressant péril. 11 \ a dans cette sorte d'épopée une grandeur et une simplicité dont il est impossible de n'être point frappé. Les peuples que combat le roi sont des peuples de race scythique qui avaient envahi toute l'Asie occidentale, la plaie de Schéto, comme les appelaient les Égyptiens, et comme ils s'appelaient eux-mêmes, de la même façon que plus tard Attila s'appelait le fléau de Dieu\ Au début du récit, deux espions de l'ennemi, arrêtés dans le camp, sont amenés devant le roi et interrogés. Ils répondent avec une fierté sauvage.
(( Voici la parole des deux pasteurs, la parole « qu'ils disent à Sa Majesté : En multitude est le (( Schéto ; il se hâte pour s'opposer au comman- « dément de Sa Majesté, car il n'a pas peur de (( ses soldats... Elle s'est levée, la plaie de (c Schéto, ô roi, modérateur de l'Egypte, pour u une parole orgueilleuse prononcée par vous
* Ces Schétos ou Srhétas sonl sans doute les mêmes que ceux qui, dans la Bible, sont appelés les peuples de Chet ou les Chétim.