LE JOUR DE LAN
se marieraient au printemps ; suivaient alors les commentaires habituels : « Qui l'aurait cru ? » — « Gomme ils ont été sournois ! » etc.
H était tard quand je me retirai. On me conduisit dans une immense chambre à coucher fastueusement peinte, garnie d'un ameublement ancien et très confortable.
Le jour de lA'n — considéré en ce pays comme fête religieuse
- commença par une chute de neige fort épaisse. On me prépara un
traîneau pour me conduire à l'église. Une fille de laiterie vint sans
façon s'asseoir sur mes genoux et un ouvrier de la ferme, en bonnet
Vieille station montagneuse de Hieriin.
rouge flamboyant, se posta debout derrière et conduisit. Le mauvais temps avait empêché les fidèles de venir en grand nombre. Après le service je partis pour Tofte, où je fus reçu par Thord avec la cordialité franche, quoique peu démonstrative, qui caractérise le bon Norvégien.
Peu après mon arrivée on me servit un excellent repas, car c'est là une partie essentielle et inévitable de l'hospitalité offerte à un étranger. Une nappe blanche couvrait la table, où je mangeai seul: ainsi le voulait 1 étiquette, pour montrer que le repas a été préparé uniquement pour le convive. Mon hôte, qui était veuf, demeura présent pour voir si la jolie fille aux cheveux blonds qui me servait s'acquittait convena-
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blement de son devoir. Thord Paulsen (fils de Paul) était l'aîné de trois frères appartenant à l'une des plus anciennes familles de la Norvège, dont la généalogie remonte au roi Harald Haarfager, ainsi nommé à cause de sa belle chevelure blonde. Harald avait juré de ne pas la couper tant qu'il n'aurait pas conquis toutes les provinces de Norvège poulies réunir à son royaume. Il y a plus de mille ans qu'il régnait sur la Norvège. Ganger Rolf, un ancêtre de Guillaume le Conquérant, qui, au mépris des ordres de Harald Haarfager, avait commis des déprédations sur les côtes du royaume, fut banni, et mit à la voile avec ses guerriers pour le Sud; il toucha en France, où il fonda un royaume qui reçut plus tard le nom de Normandie.
Deux fermes appartenant aux Tofte étaient échues à la famille longtemps avant la conquête de l'Angleterre par les Normands, lors de l'établissement des Northmen (Norses) dans la vallée de Gudbrandsdal. Afin que la propriété demeurât intacte, les mariages s'étaient toujours contractés entre cousins. Dans la famille Tofte, les noms de Paul, Thord et lvor sont constamment donnés aux enfants, pour les perpétuer.
Cette ferme a son histoire d'amour et son roman. Vers 860 le roi Harald, alors en tournée, s'arrêta à la ferme de Tofte pour y passer la Noël. La veille de la fête un Lapon, nommé Swase, arriva au moment où le roi se mettait à table et l'invita à venir chez lui, où il avait fait préparer une fête pour Noël. Le monarque refusa avec colère. Sans être intimidé, Swase répondit que Harald lui avait promis de visiter sa hutte. Le roi céda, et lorsqu'il entra dans la hutte il fut accueilli par Snefrid, la jolie fille de Swase, qui lui offrit une coupe remplie d'hydromel. Frappé de sa grande beauté, le roi tomba éperdument amoureux de Snefrid, qui répondit à sa tendresse. De leurs amours naquit un fils dont les descendants constituèrent une des plus grandes familles de la Norvège septentrionale.
Toftemoen, la ferme d'Ivor, frère de Thord, est une des plus anciennes stations postales du pays. La Saga rapporte qu'en H 00 le roi Eysten et son frère, le roi Sigurd, s'y rencontrèrent et discutèrent pour savoir lequel des deux avait accompli le plus de prouesses. Sigurd, le plus jeune, à son retour de Palestine, avait apporté de grandes richesses à Eysten ; il parla de ses batailles, de ses conquêtes et de ses excursions dans les pays lointains. Eysten, au contraire, se vanta de ses belles
LES SEPT PILLES DE TOFTE ly
actions en Norvège, de la route qu'il avait ouverte de ïrondhjem au Uoyi , des auberges qu'il avait établies et entretenues pour la commente des voyageurs. Aux temps anciens les fermes-stations étaient rares ans le pays, et quand on voyageait il fallait dormir à la belle étoile ou chercher un refuge dans de petits abris. appelés bastestue, dont il existe encore des spécimens à l'extrême Nord, dans les districts inha-
Thord, âgé de cinquante ans, était de taille moyenne, avec les che-
2Z7ÎTT 1>air d0UX' Sa,1S beaUC0UlJ <^P«: on aurait va ment cherché une ombre de prétention dans sa conversation ou ses
con Zt T trôS PiGUX' S°Utien Zèïé de rÉ8'Iise et extrêmement iZTmi "T1* Pendant k Semaiûe UD l0"8 habit **• <"> Paate g r ^ fabrkfUé ChGZ Iui ; de PIUS un im« b« de du I v!Ug6' C° 'e ^ SmbIait être kpluS fashi^oable de cette partie * pays ; ses vêtements avaient été confectionnés par le tailleur de Dovre t es bottes dans sa ferme, avec son propre cuir. Mon hôte vivait d'une «*m patriarcale, comme tous les bônder de la Norvège ; aucun de ceux 1 ^ voyaient n'aurait soupçonné qu'il était de si ancien lignage. P servantes et cinq domestiques mâles vivaient chez lui, mais penanues mois d'été et au moment de la récolte il employait en sus un grand nombre de journaliers. Les servantes avaient l'air indépendant, car de ce qu eiies baillaient pour ^ ^ ^^ ^ ^
S sociale : c'étaient des filles de Northmen, et l'on avait coutume
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partie delaGudbrandsdaletqui continuera probablement à le demeurer, car on doit toujours nommer un enfant d'après un membre de la famille : les filles comme leurs grand'mères, mères ou tantes, et les fils comme leurs grands-pères, pères ou oncles. Ainsi, Ragnild Môsiordet était Peter h datter (fille de Peter), Ragnild Nyhaugen était Ols's datter, Ragnild Augaard était Marlin's datter, et Ragnild Ulen était Torstin's daller. Deux autres s'appelaient Marit, nom aussi très commun; la dernière portait le nom de Kari, diminutif de Catherine. Les cinq garçons de ferme, solides gaillards, s'appelaient Anders, Ole, John, Lars et Hans. La crête sur laquelle est bâtie la ferme descend en pente douce vers la vallée ; elle est située à un mille environ de la grand'route, près d'un torrent; derrière s'élèvent de sombres montagnes d'où sortent plusieurs cours d'eau. Sur le domaine, on a construit deux maisons d'habitation. Celle dans laquelle demeurait Thord datait de 1783, et l'autre de 1651. Dans celle dernière habitait la sœur de Tofte avec son fils Paul, garçon de seize ans ; Thord avait hérité de la ferme, mais il faisait à sa sœur une rente qui lui permettait de vivre à son aise. Thord habitait la plus moderne des deux maisons. Au premier éta*ge on entrait d'abord dans la cuisine, avec sa vaste cheminée, une table en bois, des bancs et des chaises également en bois. C'était la pièce de tous les jours, dans laquelle on cuisait et mangeait et où les ménagères filaient et tissaient. Deux chambres communiquaient avec la cuisine : l'une servait de chambre à coucher à Tofte et l'autre de laiterie en hiver. Au centre de la maison, derrière le hall d'entrée, se trouvait une chambre pour les ouvriers de la ferme, contenant des lits de paille couverte de peaux de mouton. La chambre des invités, basse de plafond, avec le plancher peint, aurait pu passer pour un modèle de propreté; on ne s'en servait que quand on voulait faire un honneur particulier à un étranger, ou dans des occasions de gala; un gros pilier rond, au centre, soutenait le plafond, cl sur l'une des solives transversales on avait gravé « 1783 », la date où la maison avait été terminée. Une grande table, un vieux buffet d'aspect bizarre, quelques chaises et un poêle constituaient l'ameublement. Cette mode d'inscrire la date ne semble avoir été en vogue que depuis l'année 1600. Cependant cette construction paraissait neuve à côté de celles qui l'environnaient. C'est dans cette ferme, et non à Toftemoen, comme l'ont supposé
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Le garçon et la lille
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des étrangers,. que le roi Oscar, père du souverain actuel, fut reçu par le père de Thord, pendant son voyage de Christiania àTrondhjem, où il allait se faire couronner roi de Norvège. Le vieux fermier écrivit au roi de ne rien apporter, pas même d'argenterie, car il en avait assez pour toute sa cour. Le roi et Tofte eurent une table pour eux seuls ; quant à la suite de Sa Majesté, elle mangea à une autre table, même le ministre d'État. « Cette table, aurait dit le descendant de Haarfager, n'est que pour ceux de sang royal? » Quoique cette histoire soit bien trouvée et vraisemblable, on peut douter de son authenticité. Il est probable que l'hôte voulut rendre un honneur spécial à son souverain — coutume habituelle avec les étrangers. Il mangeait tous les jours avec ses domestiques, et par conséquent il n'aurait pas refusé de s'asseoir à la même table que les grands dignitaires de l'État, en admettant qu'il les jugeât au-dessous de lui.
Une maison, comme c'est trop souvent le cas, demeurait non finie; sur le toit d'une autre on avait placé la javelle d'avoine de Noël poulies oiseaux. Ces bâtiments formaient une sorte d'enclos au centre duquel, sur une grande dalle ronde, on répandait du sel pour le bétail, auquel on permettait quelquefois de sortir par le beau temps. Le crottin de cheval était soigneusement mis de côté, séché, puis entassé dans la cour; je fus surpris de voir combien le bétail s'en montrait friand.
D'autres maisons contenaient les provisions, telles que viande salée, beurre, etc., à consommer pendant l'hiver; un troisième magasin renfermait la laine qui avait été tondue. Du même côté de la cour il y avait une haute maison avec un beffroi et une cloche. Ce bâtiment servait en été aux journaliers, souvent au nombre de trente ou quarante, et avait plusieurs centaines d'années d'existence. Un autre, élevé sur des murs de pierre, contenait soixante vaches; on comptait dans l'écurie vingt chevaux, dont quelques-uns fort beaux et ne ressemblant en rien à ceux que l'on donne aux stations de poste.
Les habitudes industrieuses des fermiers de cette partie de la Norvège sont très remarquables. Tout se fait avec une précision d'horloge. Dans bien des fermes, une cloche appelle les ouvriers à l'ouvrage ou leur donne le signal du repos. Ils se lèvent à quatre heures du matin, été comme hiver; à six heures on trait les vaches, on panse les chevaux, et les laboureurs s'assoient pour déjeuner sous la présidence de