UNE NOCE EN DALECARLIE
lement d'une haute estime, et était propriétaire d'un grand nombre d'acres de terres et de forêts.
Le mariage devait être particulièrement agréable aux deux familles, une sœur du fiancé ayant épousé un frère de la promise. Généralement, c'est le père du prétendu qui se charge de la fête nuptiale ; mais, dans le cas présent, comme on devait la faire sur une grande échelle et que le père de la fiancée était un voisin , les réjouissances durent avoir lieu simultanément dans les deux fermes. On entendait continuellement le bruit des assiettes et des plats , le retentissement fies couteaux, fourchettes et cuillers, et le tintement des verres envoyés par les voisins et les amis, attendu que nul ménage ne pourrait fournir assez de vaisselle pour un tel festin. Les tailleurs et les cordonniers avaient terminé leur œuvre et l'on procédait aux derniers apprêts.
Ce n'était point chose facile que de loger tous les invités; mais les voisins s'y prêtèrent et chaque demeure du hameau se changea en hôtel garni. On met tant d'orgueil à offrir l'hospitalité aux hôtes que l'on honore, que chaque famille fait de son mieux; on retire des armoires les draps et les oreillers les plus fins, car on ne voudrait pas que les conviés s'en retournassent chez eux en faisant des remarques déplaisantes sur l'hospitalité de tel ou tel fermier, ou qu'ils pussent dire que lui et sa femme sont avares. Une petite maison, peinte en rouge vif et contenant une seule chambre, me fut assignée pendant la semaine des noces. Le mobilier consistait en deux lits placés visà-vis l'un de l'autre et séparés par une fenêtre; mais, à cause du grand nombre d'invités venus de loin, on y avait ajouté une couchette.
Je fus le premier à me retirer. J'étais à peine entré dans mon lit, que la fiancée et la sœur du futur entrèrent et me dirent : « Paul, dormez-vous? » Sur ma réponse négative elles ajoutèrent : « J'espère que vous vous amuserez bien pendant les noces ; » et, ôlant leurs souliers, en partie vêtues, elles se couchèrent dans le lit en face du mien. C'était la véritable hospitalité dalécarlienne : une marque d'honneur et de respect. On avait confiance en moi comme si j'étais un Dalécarlien ; elles me dirent : « Nous sommes venues pour vous tenir compagnie; nous ne voulons pas que vous vous sentiez isolé; il n'y a rien d'agréable a être seul dans une maison. » Peu après, un jeune
homme et une jolie Dalkulla à laquelle il était engagé entrèrent, et tous deux se couchèrent tout habillés sur le troisième lit et dormirent dans les bras l'un de l'autre sans que personne s'en étonnât.
A trois heures du matin je fus réveillé par la fiancée qui mettait ses souliers ; elle allait chez son futur beau-père pour commencer sa toilette ; car, en Dalécarlie, il faut plusieurs heures pour celte cérémonie. Je me levai bientôt après et je demandai à Cari, le fiancé, et à d'autres personnes, si je pouvais entrer dans la chambre où l'on habillait la mariée, et tous me dirent : « Certainement, Paul, allez ! »
La prétendue était assise sur une chaise, entourée de plusieurs de ses compagnes qui faisaient des observations et l'aidaient à se parer. Puis il y eut une pause et on rendit le jugement définitif. En face de la fiancée, une de ses amies l'admirait en tenant un miroir. De temps en temps, la vieille femme du riksdagman entrait pour voir comment se passaient les choses et pour rappeler à la compagnie que l'heure de se rendre à l'église approchait.
Le costume de noce ressemble à celui que portent ordinairement les femmes de la paroisse, excepté que l'on attache sur le corsage une grande quantité de fleurs artificielles et de grains de chapelet; pour la première fois, elle est coiffée du bonnet blanc, qui indique sa condition de femme mariée. Le prétendu ne se distingue que par un large col blanc tombant sur son habit; ce col, avec la chemise de noce, est le cadeau de la fiancée.
Comme le moment du départ pour l'église approchait, je revêtis pour cette occasion spéciale le costume que portaient les hommes de la paroisse de Leksand; en me regardant dans mon miroir, je ne pus m'empêcher de me dire que j'avais réellement lionne mine. Quand je parus sur la porte, on m'accueillit par des acclamations: « Voyez donc Paul, disaient-ils, il n'est pas fier: le voilà comme l'un de nous. » Je ne m'étais pas imaginé que ce caprice produirait un si bon effet sur mes amis dalécarliens.
Bientôt les chars arrivèrent l'un après l'autre. 11 faut qu'un cortège nuptial soit accompagné d'un grand nombre de véhicules; plus il y en a, plus on fait honneur à la famille ; on tient à ce que chaque ami vienne en voilure, afin que la marche à l'église soit digne de la position de la fiancée. La scène-sur la rouie et autour de Liss eut le caractère le plus
Garçon et fille d'honneur,
Toilette des filles d'honneur.
animé. On forma une procession dont l'ex-rifesdagman prit la tête avec une de ses filles mariées; la seconde voiture, tirée par deux chevaux, — chose peu habituelle, — contenait la fiancée, le prétendu et moi; plus de cent voitures suivaient. Quand nous passâmes devant les fermes échelonnées sur lagrand'route, tous les gens sortirent pour nous voir et je les entendis qui disaient : « Voyez donc Paul en tenue de dalkarl! »
Ce jour-là, l'église de Leksand offrit l'aspect le plus brillant : elle était littéralement comble et à peine y avait-il une place pour se tenir debout; les ailes mêmes étaient encombrées et plus de cinq mille personnes assistaient à la cérémonie. Le jour de la Saint-Jean étant très populaire pour les mariages, six autres couples devaient être unis aussi par les liens matrimoniaux. De la galerie supérieure, la vue élait remarquable. Les couples se tenaient près de l'autel et les filles d'honneur, au nombre de plus de cent cinquante, étaient réunies, mais en différents groupes, derrière les mariés. On les reconnaissait aux fleurs artificielles et aux grains de collier cousus sur leurs corsages, — quoiqu'en moindre quantité que sur ceux des fiancées, — et par leur bonnet rouge de demoiselles. Le service commença par une hymne chantée par des milliers de voix accompagnées par le grand orgue ; après quoi, tous les couples passèrent sous un dais rouge placé devant l'autel où allaient être accomplis la cérémonie du mariage et l'échange des anneaux. Quand tout fut terminé, les conjoints et les invités remontèrent dans leurs chars respectifs, et, après un peu de confusion, notre cortège, ayant à sa tête les jeunes mariés, repartit dans le même ordre que précédemment.
Arrivé à Liss, l'heureux couple reçut les félicitations de tous les amis, qui allèrent serrer les mains de la mariée , laquelle y répondit avec toute la modestie convenable. On avait préparé des aliments pour plus de cinq cents personnes et l'on tint table ouverte pendant toute la semaine. Comme il était impossible que tous mangeassent à la fois, on n'invita d'abord que les plus proches parents etles convives les plus honorés, parmi lesquels on me comprit. Alors vinrent les scènes habituelles et caractéristiques de la Scandinavie : les invités se tenaient dans la cour ou dans un coin de la chambre; quand l'hôte ou l'hôtesse appelait un nom, la personne devait être traînée à la place à elle as-