UNE BELLE POPULATION
d'or à une jeune fille a une signification des plus sérieuses. Parmi les nombreux amis que j'avais faits à la foire de Mora, se trouvait une fille de l'un des hameaux de la paroisse d'Orsa, au doigt annulaire de laquelle, sans y attacher la moindre importance, j'avais passé une bague. Quelques jours après, j'arrivai au milieu de la nuit dans la partie de la paroisse où demeurait sa famille. A quatre heures du matin, je fus réveillé par un coup frappé à ma porte. Après avoir dit d'entrer, — tout en maugréant contre l'intrus, — je reconnus le père de la jeune fille à l'anneau. « Bonjour, Paul, me dit-il d'une voix amicale ; je suis heureux que vous soyez à Orsa. Il faut venir nous voir, nous ne demeurons qu'à un demi-mille d'ici. » Puis, s'approchant de mon lit, il ajouta confidentiellement : « Paul, on a bavardé dans notre village à cause de la bague que vous avez donnée à ma fille ; je viens vous demander ce que vous pensez faire. Voulez-vous réellement l'épouser? » Telle n'était pas mon intention et je ne croyais certes pas qu'un simple cadeau pût causer tant de surexcitation. Il est vrai que la fille était très jolie et que son teint magnifi<|ue et son port exceptionnel avaient appelé mon attention ; de ce que je lui avais donné une bague les gens crurent que j'en étais amoureux, et la famille n'aurait fait aucune objection au mariage, surtout que bien des gens du hameau avaient émigré aux États-Unis. « Nous ne nous marions pas si hâtivement en Amérique, lui répondis-je, et nous ne nous engageons pas de cette manière. Votre fille est fort belle, mais je ne lui ai donné cette bague que comme un simple signe d'amitié. J'ai déjà fait cadeau à d'autres demoiselles de souvenirs comme celui-ci. » Rien de plus ne fut dit et le brave homme me fit promettre d'aller le voir. Quand j'arrivai à sa ferme, on me reçut très cordialement; mais remotion était grande parmi les voisins, qui pensaient que je venais demander la main de la belle Dalécarlienne. A la suite de cet incident, je fus très circonspect lorsque je donnai une bague, je pris la précaution d'en offrir plusieurs dans le même hameau afin d'empêcher les commérages.
Le costume d'Orsa ne ressemble pas à celui des autres paroisses. Les habits des hommes sont en drap blanc et courts ; on en porte généralement deux; celui de dessous n'a point de manches. On y ajoute des culottes en cuir blanc et des bas bleu foncé. Tous séparent" leurs cheveux sur le milieu de la tète. Le corps de la robe des femmes est en
laine écarlale, avec de longues manches blanches descendant jusqu'au poignet. Le jupon est de gros drap bleu, sur lequel elles mettent un tablier de cuir jaune bordé de drap noir, ou en étoffe pareille à la robe. Les bas sont en laine blanche et elles se chaussent de souliers bizarres avec les talons au centre. Elles tirent tellement leurs cheveux pour les tresser qu'avec le temps ils s'amincissent et tombent; leur coiffure consiste en un mouchoir de couleur, toujours bien repassé, et dont le nœud est fait avec grand soin.
L'église paroissiale, touchant au village et très proche du lac Orsa, est distante d'environ 10 milles de celle de Mora; on y arrive par le pittoresque chemin qui traverse quelques-uns des hameaux déjà mentionnés. L'édifice est en pierre et d'un blanc éblouissant au dehors comme au dedans. Le cimetière qui l'entoure est aussi fermé par un mur blanc. Le dimanche est le jour où le touriste peut se faire la meilleure idée du développement physique des Dalécarliens.
A mon avis les gens d'Orsa sont les plus beaux de la Dalécarlie. Le gracieux costume des hommes fait valoir leurs superbes formes. Ils sont forts, grands et actifs, comme il convient au caractère accidenté de leur paroisse. Beaucoup de leurs Biles ont ce teint particulier à la Suédoise, qui, pour la limpidité, la beauté, la fraîcheur, surpasse tout ce que j'ai vu ailleurs. Ajoutez à cela des yeux bleus, des lèvres purpurines, de belles dents, des cheveux blonds soyeux, et vous aurez ce type de beauté que l'on ne trouve qu'en Suède. Dans aucun des pays où prédominent les blondes, la teinte rosée des joues n'a celle nuance exquise de l'œillet, qui se fond graduellement dans l'extrême blancheur de la peau. Ce teinl est probablement produit par ce climat tout particulier.
Mais, si les gens sont superbes, leur paroisse est pauvre ; les fermes sont petites et les familles grandes; il n'y a que fort peu de leurs maisons qui soient peintes ei elles ne sont pas tenues aussi nettes el aussi propres que celles de Leksand ; de plus, elles n'ont autour d'elles ni jardins ni vergers. Peu de fermes contiennent plus de cinq vaches; il en est qui n'en ont que deux, avec quelques chèvres, moutons et un pore ou deux. Pauvre, en effet, est la famille qui ne possède pas un cheval, el l'ambition de ceux qui n'en ont point est de devenir assez riches pour pouvoir en acheter un.