CHAPITRE XXII
Us fabodar on saeters de Suède. - Pâturages de Dalécarlie. - Les fabodar dalécarliens - Filles suivant le bétail. - Départ pour un fabod. - Arrivée à Hemrasenu - Vie aux
fabodar. - Existence près des prairies marécageuses. — Un dimanche ii Rattvik. - Costume brillant et pittoresque dp Rattvik. — Amusement de société. — Eskasen. — Départ
Les fabodar (saeters) de Suède ne se rencontrent que dans très peu de provinces, car le pays n'est montagneux qu'au nord de Stockholm. En Dalécarlie, ils sont nombreux sur les collines couvertes de forêts, parmi lesquelles il y a de riches pâturages, principalement dans les terres humides, qui se dessèchent quand l'été avance, et le long des bords des lacs ou des étangs. Quand l'eau se relire, la presle queue-decheval {Equisetum vulgare) pousse drue et le bétail en est très friand; on lui permet d'en manger, quoique cette herbe donne un goût peu agréable au lait. Dans ces petits lacs, il arrive parfois que le bétail enfonce dans la vase, ce qui nécessite vw surveillance constante de la part des filles. Dans bien des contrées de la Dalécarlie, les forêts sont presque inaccessibles à cause des marais ; là, l'élan (Akes malchis) erre a volonté et ne peut être chassé que pendant six semaines par au. A bien des égards, les fabodar de la Dalécarlie diffèrent des saeters norvégiens; ils ressemblent plutôt à des hameaux forestiers entourés de grands herbages clôturés; le bétail y demeure souvent avec quelqu'un de la famille jusqu'après Noël, pour éviter de transporter le foin.
KEMRASEN
Les maisons sont confortables et bien bâties, avec des cheminées, des lits et les communs nécessaires; en réalité ce sont des fermes forestières.
Pendant le jour, le bétail, moutons et chèvres, vont aux pâturages sous la surveillance d'une fille qui les conduit et les guide soit par la voix, ou par le son d'un cor ; on ne se sert pas de chiens auxsaeters en Norvège ni en Suède. Une poche contenant du sel pend à la ceinture de la gardienne; elle connaît chaque bête et si par hasard l'une d'elles manque, elle l'appelle par son nom et, quand elle revient, la récompense avec un peu de sel. Tout en marchant, elle tricote des bas, n'ayant pas l'habitude de passer son temps à rien faire. Quand elle a atteint un bon terrain de pâture, elle s'assied sur le tronc d'un arbre ou sur une pierre et elle tricote en chantant soit un psaume, soit une chanson d'amour; elle suit la marche du soleil et, lorsqu'il se couche, elle retourne au fabod où les vaches sont traites et le bétail abrité pour la nuit. En voyant, du haut des collines, les troupeaux paissant dans les marécages et les prairies, en entendant le tintement de leurs clochettes, l'esprit conçoit vivement les charmes de la vie pastorale.
La propriété fermière est extrêmement divisée en Dalécarlie ; étant distribuée également entre tous les enfants, la division est souvent si petite qu'elle n'a point de valeur. Avec les doubles mariages qui ont eu lieu dans les familles, elle est devenue si mélangée et chaque pièce de terre est si éloignée de la ferme principale, que l'on dépense beaucoup pour assurer une petite récolle. Le gouvernement a pris l'affaire en main et il essaye d'obtenir que les fermiers échangent leurs propriétés de façon à les réunir toutes en une. Quand une ferme contient de vastes marais et des prairies loin des fabodar, le seul abri pour les faucheurs est une hutte en écorce qui les protège contre la pluie. Les chèvres les suivent et les alimentent de lait; on emmeule le foin pour le ramener en hiver à la ferme sur des traîneaux.
J'ai vu au nord-est de la Dalécarlie quelques fabodar d'un caractère un peu différent. Une barrière enclôt plusieurs acres de terrain de pâture qui souvent produisent de très beau foin ; autour de cet enclos sont établis plusieurs parcs appartenant à différents fermiers qui s'entendent pour confier le soin de leur bétail, de leurs moutons et de leurs chèvres à des filles qui, alternativement, les mènent aux pâturages,
iU
lTN HIVER EN LAPONIE
ou demeurent au fabod pour faire du beurre et du fromage. Le prix est d'environ m\ krona et cinquante ore par chaque vache laitière pour la saison, qui va de juin à la fin de septembre; un prix est aussi stipulé pour le soin des vaches sèches, des chèvres et des moulons.
Notre société, en parlant d'Oljonsby, consistait en Per, sa femme et ses trois sœurs. Nous avions deux chevaux chargés de pain, de farine, d'ustensiles de cuisine, de sel pour le bétail, et de couvertures; dix chèvres et un porc. Per tenait la tête avec les chevaux, Margreta s'occupait des chèvres, Karen du porc, et Kirstin portait son bébé. A michemin à peu près, nous fîmes halte [tour prendre un frugal repas et boire une tasse de café. La roule, quoique très cahoteuse1 à cause de nombreux cailloux, était praticable pour les chariots ; on traversait les cours d'eau sur des ponts rustiques, et, là où le terrain était marécageux, on avait joint ensemble des branches ou des troncs d'arbres pour pouvoir traverser. Dans ces forêts, je trouvai la température fort chaude à midi, et je fus heureux de m'arrêler un moment à Grunneborg, au fabod de mon ami Agdur Anders ; en outre, c'eût élé un manque d'égards impardonnable (pie de passer sans profiter de l'hospitalité de sa famille. Avant la brune nous atteignîmes Hemràsen, qui n'est qu'une agglomération de maisons dispersées à droite et à gauche, avec des champs de foin clôturés fout alentour. Peu après notre arrivée, les voisins — rien que des femmes —vinrent nous souhaiter la bienvenue. Comme mes amis devaient se mettre au travail le lendemain, nous nous retirâmes de bonne heure dans la grange, où nous étalâmes des peaux sur un peu de foin et où nous dormîmes. Bien (pie les journées fussent chaudes, les nuits étaient fraîches.
La vie dans les fabodar est extrêmement laborieuse. A l'aube, Per et les femmes se levèrent et se mirent à. aiguiser les faux, et, après avoir pris en hâte un léger repas, ils allèrent faucher du foin à une distance de 3 milles et ne revinrent que le soir. H arrivait souvent que, du malin jusqu'à la nuit, pas une âme ne restait à Hemràsen, quoique toutes les maisons demeurassent ouvertes. Un jour, m'étant égaré dans une forêt marécageuse et me sentant harassé, je me retirai dans une des maisons inhabitées el tombai dans un profond sommeil. Grand fut mon étonnement quand, le lendemain malin, je fus réveillé par Jeml Anna Per'sdotter, de Maggas. Gommenl avait-elle appris que