UNE MASCARADE
qu'eu m'embrassant. Quelques-unes firent, des façons et refusèrent d abord; mais il fallut s'y soumettre, à la grande joie de toute la société, qui parut s'amuser beaucoup de cette plaisanterie.
Ce qu'il y a de très caractérisque chez les bôncler, c'est un sentiment énergique de conservatisme , d'obstination en quelque sorte aux vieilles coutumes, une haine pour toute apparence d'orgueil. Souvent, lorsque Thord dînait avec moi, il n'avait pas faim. « Pourquoi ne prenez^vous pas vos repas avec moi? lui demandai-je; vous ne pouvez certainement pas manger deux dîners l'un après l'autre dans l'espace d une demi-heure. — Oh! répondait-il, si j'agissais ainsi, je craindrais que mes domestiques et mes voisins ne me traitassent d'orgueilleux; ils diraient que je rougis d'eux devant les étrangers; ils penseraient que je les méprise. »
J'ai souvent dit à Thord et à beaucoup d'autres fermiers : « Pourquoi ne peignez-vous pas vos demeures en blanc? elles paraîtraient bien plus belles et plus pittoresques. » Ils me répondaient tous : « Nous voudrions bien le faire, mais que dirait-on? On penserait que nous voulons paraître plus riches que nous ne sommes, que nous rougissons d'être bouder et que nous cherchons à imiter les gens de la ville. » Ce conservatisme intense est souvent un obstacle au progrès, car ceux qui aimeraient à faire ces changements n'osent pas commencer; de là vient que les formes sociales d'un état plus primitif, qui se sont perdues dans d'autres contrées, revivent encore ici.
J'allai d'une ferme à l'autre, dans les montagnes, dans la vallée, demeurant quelques heures dans une maison, passant la nuit dans une autre, bien accueilli partout ; buvant de l'aie dans des cornes aussi antiques que celles dont les adorateurs de Thor et d'Odin se servaient à leur retour de coups de main heureux, et à l'occasion d'un mariage, ou d'un enterrement, ou quand ils entonnaient des chants pour célébrer les vertus des braves tombés sur le champ de bataille et qui sont entrés tout armés sous les arceaux de la Valhalla.
Les anciennes cornes à boire, maintenant si rares, provenaient de l'aurocb , race aujourd'hui éteinte. La gravure (p. 29) représente celle que je possède et qui m'a été donnée par le musée de la ville de Bergen : elle vient sans doute de l'époque païenne. Il faut une adresse toute particulière pour boire dans ces cornes. Ce fut un grand sujet d'hila-
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rite la première fois que je bus à l'une d'elles et que tout le liquide tomba sur moi.
A côté des cornes à boire il y a les canettes en bois ; elles sont frettées comme de petits barils. Il en est de très joliment gravées, et quelques-unes datent de quatre ou cinq cents ans. Un autre genre de vaisseau en bois cerclé est très rare ; je n'en ai vu que deux, en forme de cafetière, et l'un garni de cercles d'argent. Ces deux vases à boire sont les pins curieux spécimens que j'aie obtenus. L'un est dans la collection de M. Joseph W. Harper, un de mes éditeurs, auquel je l'ai donné comme souvenir de longue et bonne amitié.
Dans plusieurs fermes on m'offrit l'aie dans de vieux et massifs pots en argent qui tenaient à peu près un gallon; mais ces vases, qui ont remplacé les anciens, datent de périodes plus récentes; ils ne remontent pas plus liant que le xvi° ou même le xvn° siècle. Ces pots sont quelquefois extrêmement lourds et pèsent plusieurs livres.
Le treizième jour de Noël je me trouvais à une ferme dans une de ces petites vallées transversales qui tombent dans la Gudbrandsdal. 11 était lard et nous avions pris place autour d'un bon feu. De temps en temps une grande coupe de bois remplie d'ale faisan le tour du cercle. Tout à coup nous entendîmes de la musique et, sans nous y attendre, nous vîmes la porte s'ouvrir pour donner passage à des masques qui remplirent la chambre. Tous portaient le costume féminin. Les violoneux et les joueurs d'accordéon firent entendre des airs nationaux, les masques déguisèrent leurs voix pour nous parler et commencèrent à danser. Beaucoup me connaissaient de vue; l'une des demoiselles me saisit la main, et, bien que je ne fusse pas danseur, il me fallut prendre part au divertissement. La danse terminée, les jeunes filles se mirent à nous faire la cour. Plusieurs me prirent pour point de mire de leurs traits. « Paul, qu'allez-vous faire cet hiver? C'est, gentil de votre part d'être venu passer la Noël parmi nous! — Paul, je vous aime! — Paul, venez nous voir! — Paul, est-il vrai que vous êtes allé en Amérique depuis que nous ne vous avons vu, il y a à peine deux mois? L'Amérique est si loin, est-ce possible? Emmenez-moi avec vous en Amérique quand vous y retournerez ! — Paul, pensez-vous que je sois vieille ou jeune? Me croyez-vous laide ou jolie? — Paul, je veux me marier avec vous ; dites oui ou non, sans voir ma figure ! — Paul, je suis sûre que vous ferez