‹ Un hiver en LaponieChapitre 24 sur 228 · UN NEMROD · texte numérisé non relu

UN NEMROD

« Soyez le bienvenu! s'écria-t-il en me tendant la main, le très bienvenu! » Il avait dépassé l'âge moyen; son abord me parut aimable, ses traits décidés et sa manière franche. Il avait lu les récits de mes voyages et de mes chasses au gorille, et me reçut comme un confrère. La jeune personne revint, apportant des rafraîchissements. Son père me demanda si je savais marcher avec des patins à neige et me dit que je devais apprendre à m'en servir et aussi à conduire le renne. « Ma fille marche avec des patins à neige, ajouta-t-il avec une sorte d'orgueil, aussi bien que les Lapons ! — Oui, dit-elle, j'aime cet exercice, il est très amusant! J'adore l'hiver! — Voulez-vous, repris-je, m'apprendre à m'en servir? — Certainement, avec plaisir. Je suis sûre que vous apprendrez vite! — Il est nécessaire, dit le père, que vous appreniez à marcher avec ces patins, afin de pouvoir chasser l'ours, car la neige est très épaisse dans la forêt. — Je sais aussi manier l'aviron, dit la jeune fille avec une fierté enfantine; en été, j'éprouve un grand plaisir à ramer sur le fiord et à courir dans les bois à la recherche des fleurs sauvages. » En la regardant, je me disais qu'elle aussi était une fleur, une image de la santé, aussi fraîche qu'une rose printanière. Elle avait tissé et fait elle-même la robe qu'elle portait; le patron en était joli et la matière belle. Élevée au foyer paternel, elle avait appris à être industrieuse et à profiter le plus possible de ses heures ou de ses jours de liberté.

« Si vous revenez de bonne heure, peut-être pourrons-nous aller chasser l'ours; il y en a un qui m'est signalé à environ trente milles d'ici; mais, si vous tardez, il pourra bien, ou avoir été tué, ou avoir quitté ses quartiers d'hiver, » dit le garde général, dont la conversation avait roulé en grande partie sur la chasse à l'ours et la manière de le cerner. En Scandinavie, les ours dorment tout l'hiver; mais, en automne, avant que vienne la neige, ils cherchent les places dont ils auront besoin pour hiverner; ils sont extrêmement soupçonneux et passent souvent plusieurs jours à tourner autour des endroits qu'ils ont choisis. Au Nord lointain, ils demeurent cachés cinq et même six mois sans prendre de nourriture.

Avant de quitter le bon forestier, je dus lui promettre de repasser par chez lui en revenant du Nord et d'aller à son saeter; puis il ajouta : « En tout cas, revenez avant que je sois trop vieux pour chasser

avec vous. » Depuis lors, je suis venu deux fois à Aland et j'y ai toujours été admirablement reçu ; mais, jusqu'à présent, je n'ai pas réussi à aller au saeter, ni à chasser l'ours avec lui ; chaque fois la saison était passée. Je me souviendrai toujours d' Aland et de la maison blanche du jagmestare, et j'espère qu'un jour, qui n'est pas bien éloigné, nous nous reverrons encore et irons chasser l'ours ensemble.

Les grandes charrues à neige que l'on voit en été remisées sur les bas-côtés des chemins, étaient maintenant traînées sur la route par quatre, cinq ou six chevaux, conduits par deux ou trois fermiers, pour niveler la piste. Les lois relatives aux grands chemins sont très sévères, et, après une tempête, les fermiers sont tenus de fournir des chevaux, de préparer et d'aplanir la route pendant une certaine distance. Les charrues, en bois fort lourd, ont une forme triangulaire, huit à dix pieds de largeur sur environ quinze de longueur; le travail des hommes et des chevaux est très fatigant, et les hommes doivent marcher. Souvent, pendant la nuit, quand le temps était doux et brumeux, ou qu'il avait neigé, ou que le vent, en soufflant la neige sur la route, avait oblitéré les traces des précédents traîneaux, nous n'osions avancer qu'avec beaucoup de précaution; car, si nous nous étions trompés et si nous avions perdu la piste de la charrue, nous nous serions enfoncés

dans la neige.

En ce cas, nous laissions le cheval livré à lui-même, et l'intelligent animal savait ce qu'il avait àfaire; il s'avançait avec prudence, et, quand il enfonçait en allant à droite, immédiatement il faisait un bond à gauche, et vice versa. Sa sagacité était si remarquable, que j'oubliai en partie la fatigue du voyage. Parfois nous nous trouvions à quelque distance de la route, et nous ne nous en doutions qu'en voyant le cheval enfoncer jusqu'au col. Après avoir marché dans plusieurs directions, essayant la neige avec son pied, et s'enfonçant souvent, le conducteur trouvait enfin la route en sentant le sol ferme sous son pied. Nous nous étonnions alors d'avoir pu nous en éloigner autant.

A chaque mille vers le nord, la neige augmentait. Elle était si épaisse dans l'intérieur du pays, que des Lapons avaient dû venir sur la côte avec leurs rennes pour ne point périr; ils durent les nourrir de la mousse qui pendait aux branches des pins et des sapins. A la fin, les barrières, les buissons et les gros blocs erratiques furent cachés

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LE STADSKUSEf

à la vue ; on avait planté des branches de pin et de sapin pour indiquer la route; celles-ci, naturellement, sont toujours mises sur lesfiords, lacs et marais, et des milliers de jeunes plants sont ainsi détruits chaque année. On ne voyait pour ainsi dire plus les fils du télégraphe. Partout les charrues à neige nivelaient la route; plus loin, au sud, elles étaient tirées par trois chevaux, mais ici leur nombre montait jusqu'à six et chaque charrue occupait trois et même quatre hommes. Des rouleaux de bois les suivaient et tassaient la neige plus fortement. Les efforts des chevaux pour se tirer d'embarras devenaient si grands, que, dans certains cas, le sang leur sortait des naseaux. Plus au nord, les charrues avaient été mises de côté et on laissait la neige se tasser par son propre poids pendant un jour ou deux avant de s'en servir de nouveau. Les fermiers ne comprenaient pas que je pusse voyager pour mon plaisir par un tel temps, ni pourquoi je désirais aller si loin. Peu de personnes étaient dehors, et la fumée qui sortait des cheminées prouvait qu'il y avait là des feux réjouissants, autour desquels se réunissaient les familles. Pendant l'hiver, tout travail extérieur est suspendu; le traînage des bois depuis les forêts est arrêté. On le comprendra quand j'aurai dit que la neige avait plus de douze pieds d'épaisseur. C'est énorme, surtout si l'on considère que le maximum de ce qui tombe en vingt-quatre heures atteint à peine deux pieds. Ici, la grande tempête avait duré dans toute sa force pendant une semaine. Quelques maisons étaient ensevelies dans la neige; on avait été obligé d'ouvrir des galeries dans bien des endroits pour donner du jour aux fenêtres, et de faire des tranchées pour atteindre les portes ; d'autres étaient bloquées par des amas qui obstruaient les entrées et l'on ne pouvait sortir que par les fenêtres. Ici, nous avions atteint le maximum de la neige, qui diminua graduellement ensuite ; vingt milles plus loin , nous arrivâmes dans la petite ville d'Uméa, que je trouvai presque inabordable. Au relais m'attendait une carte sur laquelle un docteur en philosophie m'écrivait en français : « Si vous en avez le temps, faites-moi prévenir de votre arrivée ; car votre ami le docteur U*** m'a prié de faire tout ce que je pourrais pour vous être agréable et utile. » Nouvel exemple des nombreuses politesses dont m'accablèrent les Scandinaves.

Bien qu'un an et demi seulement se fût écoulé depuis que j'avais vu la petite ville, le temps y avait amené bien des changements. L'an-

cien gouverneur de la province était mort et avait été universellement regretté. A l'école d'agriculture d'Innertafle, mon vieil ami et sa femme me reçurent cordialement. « Vous ne pouvez aller plus loin aujourd'hui, » me dirent-ils; et, en même temps, ils m'aidèrent à me débarrasser de mon costume d'hiver; peu après, leur fdle, une douce enfant, m'offrit un petit portefeuille qu'elle avait brodé pour moi et qu'elle avait eu l'intention de m'envoyer en Amérique.

Depuis mon départ d'Upsal, de grandes variations s'étaient produites dans la température. A Innertafle, elle avait tellement monté, que je craignais que ce ne fût le présage d'une autre tempête de neige. Si une plus grande quantité venait s'ajouter à celle qui, déjà prodigieuse, n'avait pas eu le temps de se tasser, la perspective me paraissait redoutable. Généralement ces grandes tempêtes de neige n'ont lieu que quand il ne fait pas très froid. En février, le mois le plus glacial de l'année en ces régions, un temps si doux n'était pas habituel. La matinée suivante fut grise et le thermomètre ne marqua que 5° audessous de glace.

En quittant Innertafle, je voyageai toute la nuit, et, après vingtdeux heures de route, j'arrivai harassé et affamé à la station d'Innervik. Les deux stations précédentes étant remplies de voyageurs, je n'y avais pas trouvé de lit vacant. J'aurais pu dormir sur le plancher, ou sur un banc, ou sur une table, mais je préférai avancer. A Innervik, je trouvai des quartiers confortables et je tombai dans un sommeil de plomb, pendant lequel je rêvai que j'étais bousculé en traîneau. Le hameau d'Innervik reçoit ce nom de la baie, et il est distant de la petite ville de Skelleflea d'environ un mille suédois. De la ferme, je pouvais voir la mer prise par les glaces et ressemblant à un vaste champ de neige. Skelleftea n'a qu'un certain nombre de rues, mais les maisons sont grandes et commodes. En parcourant les rues, je fus frappé d'y voir une telle quantité de jolies femmes au visage ovale, aux joues rosées et à la taille fine et gracieuse. Elles étaient certainement plus nombreuses, eu égard à la population, que dans aucune autre ville où j'avais déjà passé.

Quelques petites villes du Nord ont un grand bâtiment appelé le Stadshiiset. C'est un hôtel contenant une grande salle pour les divertissements et bon nombre de chambres pour les voyageurs, avec un res-

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