‹ Un hiver en LaponieChapitre 26 sur 228 · L'HIVER DANS UNE PETITE VILLE · texte numérisé non relu

L'HIVER DANS UNE PETITE VILLE

ils envoyaient des rafraîchissements aux dames. Après ces intervalles de repos ils se remettaient à danser avec une nouvelle vigueur.

A partir de Pitea, la neige diminua sensiblement d'épaisseur. Après Lulea, les fermiers ne parlaient plus que le finnois. A ces stations, personne ne pensait à fermer ses armoires à clef ; ce procédé aurait passé pour outrageant. A Jemton, la servante m'apporta un médaillon en or qu'elle avait trouvé dans la cuisine. Je l'avais fait tomber de ma sacoche la veille pendant que je montrais les curiosités qu'elle contenait. Je lui dis en plaisantant : « Pourquoi ne l'avez-voUs pas gardé ? » Elle répliqua aussitôt: « Si je l'avais fait, je n'oserais plus regarder personne en face. »

Le lendemain matin, je venais à peine de quitter la station quand je m'entendis appeler: c'était un bambin qui courait après moi; j'arrêtai mon cheval. Il tenait en main mon mouchoir de poche qui était tombé sur la route. C'était assurément pour lui un objet cligne d'envie, mais il avait le cœur trop honnête; il mêle tendit tout hors d'haleine et se sauva aussi vite qu'il était venu. Quoique je l'appelasse pour lui donner quelques sols, le petit camarade, qui n'avait pas craint de rendre ce qui ne lui appartenait pas, avait peur de revenir pour recevoir une pièce d'argent.

A Saiwits, le maître de la station connaissait le suédois; sa ferme était très confortable : je me décidai à y demeurer une couple de jours; cet homme était considéré par chacun comme très heureux parce qu'il avait triomphé de ses rivaux en obtenant le cœur et la main de Maria Fredrika, qui lui avait apporté cette ferme; car, en Suède comme en Norvège, dès qu'une femme se marie, tout ce qu'elle a passe à son mari, de sorte que les filles qui ont à hériter, ou qui ont hérité, n'ont point de peine à trouver un mari. Une telle fille aura beaucoup d'adorateurs; car, ici, comme partout, la fortune a ses charmes. Mais, pour un étranger, cela ne paraît pas importer beaucoup , attendu que le propriétaire d'un bien travaille aussi durement qu'aucun de ses ouvriers , et la femme autant qu'une de ses servantes.

Pendant que je séjournais à la ferme, une femme vint me demander si je n'avais pas rencontré son mari, qui, parti pour la Norvège, y était resté : elle avait entendu parler de lui indirectement. Pendant mon voyage en Scandinavie, j'ai vu plusieurs pauvres mères de famille que

leurs maris avaient abandonnées sous prétexte d'aller en Amérique, pour voir comment on s'y trouvait avant d'y faire venir leurs familles, mais qui n'écrivirent jamais et ne firent plus rien savoir d'eux.

De Saiwits, nous arrivâmes à Nikkala, dernière station avant Haparanda. Je fus bien accueilli par le fermier, qui avait entendu parler de moi et s'étonnait que je m'arrêtasse chez lui. On jeta du bois sur le feu, et les flammes pétillantes éclairèrent la cuisine, où l'on fit du café qu'on servit dans le parloir. J'étais un commensal, et, pour le premier jour, il n'aurait pas été convenable que je demeurasse tout le temps dans la cuisine. Les fenêtres étaient garnies de pots de fleurs contenant des œillets, des roses, des géraniums, etc.

Quand j'eus demandé à la fille de la maison d'écrire son nom sur mon carnet, afin de juger de l'éducation du peuple, j'appris que les enfants des fermiers, dans ce pays septentrional, écrivaient mal, et quelquefois illisiblement ; cependant jeunes et vieux savaient lire.

De Nikkala à Haparanda, la distance est d'environ six milles; il y avait peu déneige: elle s'était amassée en différentes places, comme pour nous prouver que nous étions dans mie région venteuse; en d'autres endroits la route paraissait nue, et nulle part la neige n'avait un niveau de deux pieds de profondeur. La mer gelée, dans son manteau blanc, apparaissait lugubre, et les longs promontoires de granit, couverts de pins et de sapins, descendaient jusqu'au rivage ourlé de glace. Mais le ciel, d'un bleu pâle, était fort beau et contrastait avec la robe blanche dont la contrée était revêtue ; les pâles rayons du soleil ne paraissaient fournir aucune chaleur.

L'après-midi du 17 février 1873 était avancée lorsque j'arrivai à Haparanda, à l'embouchure de la rivière Torne, après un trajet de 740 milles depuis Stockholm, sur la neige la plus épaisse que j'eusse jamais foulée. J'avais été plus de cinq semaines en roule, mais le voyage ne me fit aucun mal. Je venais d'atteindre l'extrême nord du golfe de Bothnie. La côte était basse, frangée de bouleaux, et le golfe ressemblait à une vaste plaine blanche. Les fermes apparaissaient rares et séparées; une accablante tristesse régnait sur tout le paysage.

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