CHAPITRE V
L'hiver entre le goli'e de Bothnie et la mer Arctique. — Je quitte Haparanda. — Un ouragan. — Une conductrice. — Tenue d'hiver des Finlandais. — Temps froid. — Un humble cottage. Wilhelmina. — Encore Niemis. — Un excellent accueil. — Vacheries. — Ruskola. — Cari John Grape. — Une terrible tempête. — Une riche servante. — J'apprends à marcher sur des patins à neige. — Pirtiniemi. — Une ancienne amie. — Sattajârvi et ses aimables habitants. — Eisa Karolina. — Sur la Muenio. — Arkavaara. — Une nuit à Muoniotialusta. — Les amoureux. — Accueil à Muoniovaara.
En hiver, la contrée entre le golfe de Bothnie et la mer Arctique est visitée par des vents violents qui soufflent vers le nord sur la surface glacée, sans un obstacle pour amoindrir leur furie. Nous quittâmes Haparanda par une tempête si terrible, que notre cheval pouvait à peine avancer, et, comme elle augmentait, notre traîneau fut souvent en danger de verser. La neige volait jusqu'à une grande hauteur en masses épaisses, tourbillonnant et se tordant en formes fantastiques. Le vent hurlait autour de nous et avait une telle force, qu'un des gros gants en peau de renne que je portais sur mes mitaines fut enlevé pendant que je changeais de main pour conduire, et si prestement, que je ne pus le retrouver. A la seconde station, j'eus pour conductrice une robuste fille de vingt ans, de taille à lutter avec un homme, mais timide, modeste et douce. Je ne puis faire son portrait, car sa figure, comme la mienne, était entièrement enveloppée. Quand j'entrai dans la station postale de Korpikyta, j'étais engourdi au point que, pendant un
moment, je ne pus mettre un pied devant l'autre. Le vent avait tellement augmenté, qu'il devenait impossible de voyager davantage ce jour-là. Pendant la nuit, sa fureur devint plus grande encore; il mugissait avec tant de rage, que je ne réussis pas à dormir. Vers le matin, la tempête céda pour quelques heures, mais non le vent. Grandiose était la vue, pendant que, sur le bord de laTorne, je regardais ce spectacle. L'ouragan se déchaîna sur le pays avec une incroyable furie ; la neige bondissait en épais nuages, formant des amas qui changeaient constamment de place. Cette tempête, la plus grande de cette année dans cette région, dura plus de trois jours, sauf quelques moments d'accalmie.
Dès que l'on put sortir et aller de ferme en ferme, le bruit se répandit que l'Américain était revenu, et, le dimanche suivant, les fermiers du voisinage vinrent en foule pour me voir. Leurs costumes d'hiver me plurent moins que ceux des autres endroits. Les hommes portaient de longs surtouts garnis de peau de mouton ; les vêtements •des femmes consistaient en un corps de drap noir avec un jupon de grosse laine, une longue et- lourde jaquette garnie de peau de mouton à l'intérieur et un capuchon. Plusieurs fermiers demeurèrent avec moi toute la journée et presque tous m'invitèrent à aller les visiter. Ils chantèrent, mais leurs voix me parurent inférieures à celles des paysans suédois. L'étonnement de ces bonnes gens fut grand lorsqu'ils apprirent que j'allais si loin au nord. Je n'étais plus un étranger pour eux, et il fallut descendre dans plusieurs fermes sur la route. Ils connaissaient le moment de mon passage devant leur demeure et ne voulaient pas me laisser continuer mon voyage sans que je me fusse un peu arrêté chez eux. On mettait devant moi du café, du pain beurré, du fromage, du mouton séché, et l'on m'accablait de questions sur mon projet d'aller si loin par une saison aussi rigoureuse. « Ce n'est pas une plaisanterie, disaient-ils, que de vivre avec les Lapons. Restez avec nous cet hiver, Paul; nous vous apprendrons à vous servir des patins à neige, et nous irons chasser l'ours quand le moment sera venu. »
Celui qui n'a pas voyagé en hiver dans les pays septentrionaux ne peut concevoir la limpidité de l'atmosphère quand la température est de 30° à 40° (Fahrenheit) au-dessous de zéro. On ne sent pas un souffle de vent ; pas un nuage ne trouble le bleu du ciel ; les con-
Costume des Finlandais.
tours des collines lointaines couvertes de forêts s'éclairent d'une lumière pourpre d'une douceur indescriptible ; ils apparaissent si distincts et si nets, qu'on croirait pouvoir les toucher, et pourtant la distance est plus grande que dans les contrées plus au sud. Le ciel aussi se teint de couleurs diverses : bleu pâle un jour, plus foncé le lendemain. Ce froid sec est tellement sain, que jamais il ne gerce les lèvres; pendant tout cet hiver, je n'en souffris pas; il semble donner de la vigueur aux poumons et bannir tous les maux de gorge.
Peu après avoir quitté Korpikitâ, en arrivant à une ferme sur le bord de la route, j'aperçus une petite fille qui avait l'air d'attendre quelqu'un. Dès qu'elle vit mon traîneau, elle sauta jusqu'à moi malgré la neige et me pria d'entrer. Elle s'appelait Hilda Karolina. A peine eus-je mis le pied dans une grande chambre , qu'elle me jeta les bras au col, me donna un baiser et me dit que, depuis bien des jours, elle épiait mon arrivée. Quoique nous ne pussions beaucoup causer ensemble, nous ne tardâmes pas à devenir de bons amis. C'était une vraie enfant du Nord, aux cheveux de lin, aux doux yeux d'un bleu profond qui rappelait celui du ciel, à la peau très blanche et aux joues rosées, bien portante, forte, et par conséquent heureuse, de beaucoup plus heureuse que tant d'enfants emmitoufflés dans de riches vêlements et tellement comblés de jouets, qu'ils n'y prennent plus aucun plaisir.
Un peu plus loin, dans une humble maison en bois, vivait une pauvre veuve avec ses quatre filles. Elles étaient debout sur le porche, à m'attendre, ne voulant pas me laisser passer sans m'inviter à entrer. La chambre était petite mais extrêmement propre, et, pendant que la mère et les filles filaient, nous causâmes. La vieille femme portail des lunettes, et l'âge l'avait embellie et dignifiéc. Les filles trouvaient de l'emploi dans les fermes, ou travaillaient à la journée. Toutes les femmes savent filer et tisser, et participent aussi au travail des champs. Greta, et ses filles alors avec elle, se suffisaient en tissant pour d'autres, en achetant un petit stock de coton filé et en faisant des mouchoirs blancs ou de couleur, ou en confectionnant des étoffes de laine. Elles se trouvaient bien, jouissaient d'une bonne santé, quoique n'ayant pas même une vache à l'écurie; quelques chèvres leur fournissaient le lait dont elles avaient besoin, et quelques