WILHELMINA
moutons la laine nécessaire pour leurs vêtements. Elles semblaient satisfaites de leur nourriture commune mais saine, et, par leur économie, elles parvenaient toujours à avoir en réserve un peu de café pour un ami. Elles viraient de grossière galette avec du lait aigre, du fromage et quelcpiefois du beurre. A peine goûtaient-elles à la viande ; la chair séchée des moutons ou des chèvres qu'elles tuaient tous les ans, elles la conservaient pour les jours de fête, comme la Noël ou les dimanches, ou pour en offrir aux étrangers. De temps à autre, elles mangeaient du poisson qu'elles avaient pris et salé pendant l'été, ou du gibier offert à la mère par quelque jeune homme désireux de gagner le cœur de Wilhelmina, sa jolie fille aux blonds cheveux, que l'on considérait comme la fleur de la famille. Elles me firent toutes sortes de questions. En apparence au moins, elles étaient heureuses et aimaient leur simple foyer et leur climat septentrional ; elles ne murmuraient pas contre leur destinée ; car leur foi religieuse leur avait appris que ce que Dieu fait est toujours pour le mieux ; sur une planche spéciale elles conservaient une Bible et d'autres livres religieux, vieux de plusieurs générations. Elles se souciaient peu des attraits et de la richesse du monde. « Il y a une autre vie, me dit la vieille femme; soyons bons, et aimons Dieu de tout notre cœur. » Quand le temps était beau, elle ne manquait jamais d'aller à l'église, pourtant très éloignée. Je ne pus les quitter sans prendre une tasse de café mêlé d'orge grillé; car elles n'avaient pas le moyen de l'obtenir pur. Wilhelmina se servit de ses dents pour casser un morceau de sucre candi qu'elle me donna pour mettre dans ma bouche en buvant le café ; ses lèvres vermeilles et ses dents blanches me parurent un si charmant casse-sucre, que je n'eus pas l'idée de faire la moindre objection sur la manière dont elle l'avait brisé. Pendant que je prenais le café, elles me donnèrent toutes sortes de conseils : pour empêcher mon nez et mes oreilles de geler, je devais de temps en temps les frictionner avec de la neige et me servir souvent de mon masque ; je devais toujours suspendre mes bas pour les faire sécher le soir, afin qu'ils ne fussent pas humides le lendemain matin; je devais retirer l'herbe de mes souliers et la bien sécher, sans oublier non plus de suspendre mes chaussures. La gravité avec laquelle elles me firent ces recommandations prouvait qu'elles venaient du cœur. En leur disant adieu, je glissai un peu d'argent dans la main de la mère. « Non , s'écria-t-elle.
— Si ! réponclis-je ; » et je sautai dans le traîneau. « Adieu, Paul, revenez bientôt. » Telles furent les dernières paroles que j'entendis, et ces excellentes femmes disparurent à ma vue.
Quand je portais mes regards sur les belles et sombres collines que l'on voyait au loin, je me disais que jamais je n'avais vu de tels effets. Par moments, nous courions sur la Torne gelée pour raccourcir le chemin, passant devant beaucoup de petites fermes et de pauvres chaumières. Ici, on considère un fermier comme riche s'il possède une ferme évaluée de mille à quinze cents dollars ; les bâtiments seuls coûteraient en Amérique plusieurs milliers de dollars. La petite station de Niémis était presque enterrée sous la neige ; une énorme masse de glace entourait le puits, et, chaque jour, cette glace augmentait. J'entrai dans la sordide chambrette où vivait la famille. Le vieillard revêtit sa longue pelisse en peau de mouton, laquelle datait bien de vingt ou trente ans ; il était assez fier pour vouloir cacher ses habits usés et sales; il mit ensuite un bonnet fourré et sa toilette fut terminée. Sa femme passa une vieille jaquette en peau de mouton, pendant que Kristina, une fille de seize ou dix-sept ans, courut au puits tirer un seau d'eau pour se laver la figure et les mains : puis elle dénoua les tresses de sa chevelure, qui tomba sur ses épaules en masses épaisses, ondulantes et de couleur d'ambre; elle se peigna, se recoiffa, mil un corset et un jupon propre au-dessus de ceux qui étaient sales et termina sa toilette en chaussant ses souliers du dimanche. Entre temps, la mère balayait la chambre et jetait une brassée de bois dans la cheminée. Une nouvelle venue fit son apparition: c'était la mère du fermier, une de mes anciennes connaissances, vieille femme de quatre-vingts ans, dont les cheveux, encore presque noirs, tombaient négligemment sur ses épaules, mais n'avaient peut-être pas été peignés deux fois dans un mois. Elle me pressa dans ses bras pour me prouver combien elle était heureuse de -me revoir, et, malgré son grand âge, je lui trouvai encore bien de la force. J'eus beaucoup de peine à me délivrer de son étreinte, dont je me souviendrai longtemps. La vacherie était curieuse. Petite maison en bois, presque ensevelie dans la neige, elle contenait quatre vaches si maigres, qu'on aurait pu compter leurs nerfs et leurs os. La récolte du foin avait manqué. De même que dans les maisons similaires, un grand pot de fer enchâssé dans la maçonnerie
Lapon descendant une colline sur des patins à neige.
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servait à cuire l'herbe grossière des marais. Pendant les mois d'hiver les vaches ne sortent pas ; la moindre ouverture est bouchée pour empêcher le froid d'entrer. Je ne pus quitter ces bonnes gens sans prendre une tasse de lait chaud, pour laquelle ils ne voulurent pas accepter d'argent.
Je continuai ma route avec un cheval neuf et un nouveau traîneau ; mais plus j'avançais, plus la neige augmentait. A Ruskola, je fus reçu à bras ouverts par mes amis Garl John Grape et sa femme, qui désiraient que je m'arrêtasse chez eux pour apprendre à marcher avec des patins à neige et à parler le finnois. La ferme de Garl était très bonne. Je ne pus m'empêchcr de remarquer combien ces gens étaient industrieux; Selma Maria pouvait passer pour un modèle de fermière, une parfaite ménagère, toujours affairée, cuisinant, lavant, tissant, filant, faisant le pain, cousant, tricotant ou battant du beurre, depuis le matin jusqu'à la nuit. Elle avait aussi à surveiller ses sept enfants ; il fallait leur enseigner à lire pour qu'ils pussent apprendre leur catéchisme. Ces enfants formaient comme une série d'échelons, tant ils se suivaient de près. Une servante et deux domestiques mâles constituaient le reste de la famille, outre deux ou trois ouvriers payés à la journée. On engage souvent une pauvre fille pour faire l'ouvrage de la maison, ou pour tisser ou filer pendant quelques jours, afin qu'elle puisse un peu aider sa famille avec ses gages ; en été, Grape fait travailler souvent un ou deux ouvriers qui ne lui sont pas nécessaires, rien que pour venir en aide à ses voisins pauvres. E va Maria, la servante, passait dans tout le voisinage pour une belle fille ; ses pommettes étaient pourtant assez saillantes; mais elle avait le teint coloré, de belles dents, delajeunesseelde la santé ; de plus, elle savait se prêter à tous les ouvrages, et se chargeait de l'étable et de la laiterie. La chose la plus remarquable, c'est qu'elle était riche, car elle possédait de 1,800 à 2,000 kronor (2,500 francs environ) dont elle pouvait disposer à son gré, étant orpheline. Bien des jeunes gens déjà avaient essayé de lui faire la coin- ; plusieurs même lui avaient proposé de l'épouser, mais elle se moquait de tous ses adorateurs, voulant demeurer libre et indépendante. Elle ne voyait pas pourquoi elle se marierait pour être pauvre ensuite, puisque toute sa petite fortune appartiendrait à son mari. « Non, non, disait-elle, je ne veux pas me marier; je préfère travailler toute la journée. » Et elle