‹ Un hiver en LaponieChapitre 38 sur 228 · ABATAGE D'UN RENNE · texte numérisé non relu

ABATAGE D'UN RENNE

arrivé ; alors ils chantèrent des cantiques et se vêtirent pour la nuit d'une longue robe en peau de renne qui enveloppait même les pieds; on aurait dit un sac. Quelque rigoureux que soit le temps, on ne sent pas le froid dans cette enveloppe.

Il est rare que les Lapons retirent leurs habits pendant l'hiver ; ils ne le font généralement qu'aux changements de saison. Quand ils vont à l'église, ils passent leurs vêlements neufs sur les vieux. Naturellement la vermine grouille dans ces costumes de fourrure ; quand elle devient insupportable, ils exposent leurs vêtements à l'air par une température de 30 ou 40 degrés au-dessous de zéro, et tous les animalcules nuisibles sont détruits.

En été, on ne peut appliquer ce remède efficace ; mais les Lapons les plus propres portent en dessous des vestes de laine qu'ils peuvent laver. On comprend aisément que les bains soient impossibles en hiver ; ils n'en prennent pas beaucoup, même en été.

Plusieurs peaux furent étendues par terre pour nous servir de matelas et on nous en donna d'autres pour nous couvrir. Le feu s'étant éteint, nous fûmes plongés dans une obscurité complète ; l'air était parfaitement calme et, par moments, j'entendais les craquements de la glace sur les cours d'eau voisins. Un peu plus tard, je sortis ma tête des fourrures et je pus voir le ciel bleu et les étoiles étincelantes. Tout était silencieux; le vent ne faisait môme pas bouger les branches des arbres environnants et les rennes avaient été conduits plus loin. Je fus réveillé plusieurs fois par les chiens qui essayaient de se glisser sous nos couvertures.

Comme on craignait les loups, plusieurs hommes restèrent toute la nuit auprès des rennes. Quand nous nous éveiMmes, mon thermomètre marquait 37° au-dessous de zéro ; néanmoins j'avais parfaitement reposé. Immédiatement après notre lever, une des servantes fit du pain et prépara en notre honneur une petite galette qu'elle fit cuire dans les tisons. A l'intérieur de la tente et tout autour sur le terrain on avait placé de petites caisses, des colis et des peaux pour empêcher le vent de s'y introduire ; on avait empilé sur une épaisseur de plusieurs pouces de jeunes branches de bouleau sur lesquelles on étendit les peaux servant à la famille pour manger et se coucher.

Mes hôtes voulurent me faire voir de quelle manière ils abattaient

un renne. Dès le matin un homme partit dans les bois et en revint avec un daim qu'il avait pris au lasso. Au moyen d'une torsion des cornes, l'animal fut renversé sur le dos et demeura immobile; alors on lui enfonça entre les jambes de devant un petit couteau très affdé ressemblant à un stylet, qui lui percale cœur et qu'on laissa dans la plaie. La pauvre bête se releva, fit un ou deux tours sur elle-même, chancela, et tomba morte. On enleva le sang de la cavité de la poitrine où il s'était accumulé, et on le mit dans une outre ; après quoi, on nettoya les intestins pour les manger; on dépouilla l'animal ; on coupa séparément les parties de la peau entre les yeux, sur le front et le bas des jambes jusqu'aux sabots ; car, ainsi que je l'ai dit, on les considère comme les meilleures pour en faire des gants et des souliers; enfin le reste de la peau fut étendu sur un chevalet pour sécher.

Les Lapons sont très friands de sang séché pulvérisé, que l'on cuit dans une sorte de potage mélangé à de la farine, ou dilué avec de l'eau chaude et dont on fait une pâte. On coupe la viande en grands morceaux et on la met sur un chevalet pour geler. On conserve toujours les vessies, de même que les tendons, qui servent de fil à coudre; on met aussi de côté les cornes et les sabots, que l'on vend pour en faire de la colle forte. Après le repas du matin, hommes et femmes, excepté l'hôte et l'hôtesse, mettent leurs patins à neige, qui étaient beaucoup plus courts que les miens. Ils partent ensuite dans la forêt pour veiller sur les rennes et relever les gardes de nuit. Cette famille avait deux servantes qu'elle ne payait pas en argent, mais au taux de trois rennes par an. La moyenne de la paye d'un domestique mâle dans ce district est de cinq ou six rennes.

Chaque chien suit son maître ou sa maîtresse. Ce sont d'utiles amis pour les Lapons ; afin de les maintenir forts, hardis et bien portants, on les traite durement ; jamais on ne les rassasie, et on ne leur permet pas de reposer avant leur maître ; souvent ils n'ont pour toute nourriture que celle qu'ils dérobent. Tout homme, femme, jeune garçon et servante, a son ou ses propres chiens qui n'obéissent qu'à la voix de leurs maîtres. Us sont extrêmement braves et ne craignent ni loup ni ours qu'ils attaquent hardiment, mais avec grande finesse, en ayant bien soin de ne pas se laisser mordre par eux, et en choisissant le moment et le lieu pour leur donner des coups de dents.

ÉDUCATION DES HENNES

Les chiens lapons ressemblent un peu à la race poméranienne ; ils ne sont pas grands ; leur pelage est épais et long. Quelques-uns ont l'air de petits ours, et j'en ai vu de la même couleur, d'un brun foncé et sans queue. On dit qu'ils appartiennent à une variété particulière et qu'ils descendent d'ancêtres qui n'avaient point de queue. Il est étonnant de voir comme ces chiens savent bien garder les rennes ; il arrive quelquefois, et sans que l'on sache pourquoi, qu'une panique s'empare d'un troupeau; les chiens alors mettent toute leur finesse en œuvre et courent de tous côtés pour empêcher les rennes de se disperser.

Nos amis craignaient beaucoup les loups et, pendant la nuit, ils faisaient constamment le guet. Il y a des années où les bêtes féroces sont excessivement nombreuses. Souvent un renne mâle se défend avec succès contre ses ennemis; mais, quand une bande de loups se jette au milieu d'un troupeau, il se disperse dans toutes les directions et les propriétaires sont obligés de se porter à de longues distances pour le réunir de nouveau; il n'est pas rare alors qu'il s'en perde beaucoup. Le loup et le glouton sont les plus grands ennemis du renne, et les Lapons font constamment la chasse à ces adversaires très rusés. Quand la neige couvre la terre et spécialement quand elle est molle et fraîchement tombée, ils poursuivent les loups sur leurs patins â neige, les atteignent aisément, et les tuent à coups de lance ou de bâton; les loups ne peuvent se sauver quand la neige est profonde.

La vie du Lapon n'est qu'une vigilance continuelle; jeunes et vieux ne cessent d'être au guet et marchent avec leurs chiens autour du troupeau. Si les loups ne sont pas poussés par la faim, ils n'osent pas en approcher; mais, s'ils sont affamés, ils attaquent un troupeau en dépit de toutes les précautions. Souvent, par leur odorat, les rennes découvrent l'approche de leurs ennemis; en ce cas, le troupeau s'éloigne. Les Lapons savent alors ce qui les attend, et, avec leurs chiens, ils poursuivent les loups, tout en s'efforcant de maintenir leurs bêtes réunies.

La manière de prendre le renne au lasso est intéressante ; on jette quelquefois le lasso à une distance de trente à quarante pieds, et, si l'animal est fort, celui qui le poursuit est souvent précipité par terre; mais plus le renne court, plus la corde se resserre, et il finit par tomber entortillé dans ses replis.

Les patins à neige des Lapons de ces régions étaient beaucoup plus courts que ceux des Finlandais ; — il est vrai que de longs patins seraient gênants dans les districts boisés ou montagneux ; ils ont habituellement six pieds de longueur, quatre ou cinq pouces de largeur, et environ un demi-pouce d'épaisseur. On se sert de peau de renne et quelquefois au printemps de peau de phoque pour faire des souliers; quand la neige devient molle, elle ne s'attache pas à la peau. On m'a assuré que, quand la neige est en bonne condition, un Lapon peut parcourir 150 milles en une journée de dix-huit heures; si le pays n'est que légèrement onduleux, ils peuvent parfois faire quinze milles en une heure, et même plus.

Le procédé usité pour apprendre au renne à tirer un traîneau ou à porter des fardeaux est fatigant et difficile, et même, quand cet animal

Rennes eu liberté.

est bien stylé, sa nature sauvage, timide et inquiète se fait jour fréquemment. L'éducation commence vers l'âge de trois ans et n'est complète qu'à cinq ans; ils peuvent travailler jusqu'à leur quinzième ou seizième année. On leur donne une leçon tous les jours pour leur faire connaître leur maître et les accoutumer au lasso, dont ils ont très peur au commencement. Pendant qu'on fait leur éducation, on les gratifie de sel et d'angélique, et on ne les soumet pas à de mauvais traitements. Deux hommes vinrent dans notre camp avec un jeune renne et bientôt après commença son apprentissage à tirer un traîneau. On attacha à la base de ses cornes une longue liane en cuir très fort et on

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