GRANDE TEMPETE
guide, qui, inquiet de ne pas me voir, revenait avec Eisa Karolina. J'avais pris le mauvais chemin, comme je m'en étais douté. Les contours des collines à notre droite se profilaient aussi distinctement que pendant le jour, à cause de l'aurore boréale. Il y avait 26° au-dessousdu point de glace à trois heures du matin, quand j'arrivai à la ferme de Sikavuopio, où je trouvai tout le monde endormi. Les trois lits étaient occupés : les deux filles du fermier dans l'un; les enfants, entassés comme des lapins, dans l'autre, et l'homme avec sa femme dans le troisième. Quoique la chambre fût extrêmement chaude, ils étaient enveloppés dans des peaux. Mon ami le lansmann finnois occupait la chambre des étrangers et insista pour que je partageasse son lit, ce que je refusai poliment. La fermière se leva, étendit par terre deux peaux de renne et je me couchai dessus avec des peaux de mouton pour couverture; Eisa alla dormir avec les deux autres filles.
Depuis Sikavuopio, les pentes des collines n'étaient couvertes que de bouleaux. En une couple d'heures, nous atteignîmes Vittangi, auprès de la rivière qui forme ici un lac. La maison d'habitation et une étable basse pour trois vaches constituaient la ferme ; quant à la famille, elle se composait du mari, de la femme et de deux filles nubiles. Le fermier allait lui-môme à Skibotten pour y vendre du beurre, des souliers, des peaux et plusieurs centaines de ptarmigans qu'il avait pris au piège pendant l'hiver. Je m'arrêtai deux heures seulement pour laisser reposer les rennes, et aussi pour rendre de l'élasticité à mes membres, car la position accroupie, exigée dans les traîneaux lapons, est très fatigante pour celui qui n'y est point accoutumé, et je quittai la ferme, reconnaissant des bontés qu'on nous y avait témoignées. Lorsque nous approchâmes des sources du cours d'eau, ainsi que de la station de Mukkavuoma, le paysage devint déplus en plus beau. Notre course se dirigeait par le lac Kilpisjarvi , source de la Muonio. Plusieurs pieds de neige couvraient la glace. Évidemment nous étions les premiers, car nous ne vîmes point de sillons, ou bien le vent les avait effacés. Le ciel commença à prendre une teinte grise; une tempête se formait; le vent augmenta et des flocons neige tombèrent; les bourrasques s'accrurent en force et en fréquence. C'étaient les présages d'une série de grandes tempêtes, en réalité les plus grandes que j'aie jamais vues. Des nuages noirs roulaient au-dessus de nos têtes, et le ciel se couvrit d'une teinte
plombée toute particulière. J'excitai mon renne pour qu'il prît sa plus grande vitesse en le frappant sur les flancs, afin de suivre Pehr, qui, prévoyant ce qui allait arriver, désirait atteindre la ferme de refuge avant que l'orage crevât sur nous. Nous fîmes bien de nous presser, car à peine étions-nous arrivés à Mukkavuoma, que le vent souffla avec fureur; la neige tomba en masses floconneuses, les montagnes se cachèrent à notre vue et devant nous flottait une brume épaisse et noire.
Mukkavuoma se composait de deux fermes peu éloignées l'une de l'autre, et dominant le lac Kilpisjarvi. La maison d'habitation consistait en deux chambres, l'une pour les habitants et l'autre pour les étrangers; c'est celle qu'on nous donna. Eisa souffrait d'une fièvre brûlante que lui avait occasionnée ce voyage continuel et harassant ; c'était trop pour elle ; le lansmann lui-même était si fatigué, qu'il pouvait à peine bouger. On peut aisément se figurer le plaisir qu'éprouve le voyageur épuisé lorsqu'il atteint cet endroit en hiver, et son empressement à y chercher un abri quand il voit qu'une tempête de neige va fondre sur lui!
Un par un, les quelques Finnois que nous avions laissés en arrière firent leur apparition. Longtemps avant la nuit, la tempête avait atteint toute son intensité, et le vent soufflait en bise. Nous sentions d'autant plus vivement combien il est agréable de se trouver sous un toit prolecteur, auprès d'un bon feu, et de voir par notre petite fenêtre se déchaîner l'ouragan. Le spectacle était si grandiose, que je sortis ; car j'aime à sentir la tempête battre sur ma figure ; le vent impétueux produit sur moi un effet exhilarant. Nos traîneaux étaient ensevelis sous la neige, et nos rennes, attachés ensemble, se tenaient parfaitement tranquilles. L'hôtesse entra apportant quatre truites du lac Kilpisjarvi, qu'elle fil griller pour le dîner sur un bon feu de charbons ; de plus, nous eûmes deux ptarmigans que l'on avait fait rôtir dans la chambre voisine. Ces oiseaux abondent dans ces parages; l'hiver précédent, notre hôte en avait attrapé plus de deux mille. On apporta la bouillotte toute fumante, et on nous servit de grandes tasses de café. Après le dîner, on dressa un lit dans la chambre pour Eisa ; le lansmann insista pour que je prisse l'autre ; mais j'avais décidé que ce serait lui qui l'aurait, comme étant le plus âgé ; une peau de renne sur le plancher était tout ce qu'il me fallait ; je chaussai des bas propres et secs, je mis de l'herbe nouvelle dans mes souliers pour tenir mes pieds chauds et je passai une seconda