BOURRASQUES SUR BOURRASQUES
grande robe en peau de daim ; puis je m'étendis par terre et je dormis parfaitement. Plusieurs fois pendant la nuit, je fus réveillé par le bruit du vent qui sifflait lugubrement autour de la petite maison.
Le lendemain matin, le temps était calme. Dans l'autre chambre, je trouvai Pehr .profondément endormi, son chien à côté de lui et plusieurs hommes couchés par terre et ronflant de toutes leurs forces. La femme du fermier faisait le café; la casserole d'eau bouillait sur le feu avec les marcs de la veille. Quand nos gens furent debout, on servit le café, et ceux qui avaient un peu de branvin l'y mêlèrent et en offrirent à ceux qui en manquaient; nous fîmes ensuite nos préparatifs de départ après avoir pris un repas substantiel.
La distance de Mukkavuoma à Helligskoven, en Norvège, comporte •environ trente milles. Le pays jetait montagneux, aussi la course fut-elle rude. Nous avions quitté l'hospitalière maison de Mukkavuoma malgré l'apparence menaçante du temps. Pehr semblait soucieux; il pensait que nous allions avoir une nouvelle tempête à affronter, et il savait quelle était la force du vent sur les points élevés que nous devions traverser; en conséquence, nous nous préparâmes aux plus rudes épreuves. Mes bas étaient secs et mes souliers avaient été solidement noués autour de mes pantalons en peau de renne; la ceinture entourant ma taille était affermie, Pehr lui-même avait présidé à ma toilette; je mis un masque et un capuchon; mes gants furent attachés à mes poignets; je pouvais braver le mauvais temps.
Nous n'avions pas quitté Mukkavuoma depuis deux heures, que les signes d'une grande tourmente s'amoncelèrent autour de nous : le vent augmenta de violence ; d'effroyables bourrasques fondirent sur nous en succession rapide, et enfin nous nous trouvâmes au milieu d'un ouragan complet. Cependant nous atteignîmes progressivement les hauteurs et nous approchâmes du sommet de la chaîne, bien que nos rennes n'avançassent que très lentement. Nulle part on ne voyait de traces de ceux qui nous avaient précédés, et Pehr n'était guidé que par les contours des collines et des montagnes qui se laissaient voir de temps à autre quand la tempête se modérait et que le vent soufflait avec moins de violence.
La tourmente continua de faire rage et se rua sur nous, depuis les hautes montagnes et les déclivités des collines, avec une force dont je
Il A
n'avais pas encore été témoin. La neige tombait si épaisse et si fine, que par moments l'atmosphère en était obscurcie. Je ne pouvais voir ni Pehr, qui conduisait, ni Eisa. A peine distinguais-je mon renne que je laissai prendre sa course et se diriger lui-même, sachant bien qu'il suivrait instinctivement son guide. Cependant, à la fin, je craignis que nous ne fussions séparés et perdus. J'avais fort peu de victuailles avec moi et rien qu'une petite provision pour le renne. Parfois se produisait un moment de calme et, dans les intervalles, le vent mugissait avec fureur. La poussière neigeuse s'introduisait dans les interstices du masque et m'entrait dans les yeux. Les particules, adhérant les unes aux autres, se réunissaient sur ma moustache, mes sourcils, mes cils, mes cheveux et formaient une couche de glace qui m'aveuglait. A chaque minute, j'étais obligé de la briser afin qu'elle ne devînt pas plus épaisse, car alors j'aurais été incapable de m'en délivrer. A peine l'avais-je enlevée qu'elle se reformait et me donnait plus de peine à la faire disparaître. A la fin l'inquiétude me prit; car depuis longtemps je n'apercevais plus mes compagnons. J'appelai de toutes mes forces Pehr et Eisa ; mais ma voix se perdait dans les rugissements de l'aquilon. Mon alarme s'accrut. La perspective d'être perdu dans une telle région et pendant une tempête n'était pas bien riante. Tout à coup, à travers le brouillard, il me sembla reconnaître des images d'hommes et de rennes. Ils s'étaient arrêtés, craignant de s'avancer davantage, et ma bête s'arrêta également au milieu d'eux. C'étaient des Lapons et des Finnois, mes compagnons de Karesuando, de Kuttainen et de Mukkavuona. Je fus heureux de reconnaître parmi eux Pehr et Eisa. Nous ne pouvions aller plus loin; car il était impossible de rien voir devant soi, et il eût été dangereux de se tromper de piste et de manquer les passages qui devaient nous conduire en Norvège; en outre, nos rennes avaient besoin de repos, et, dans leur soif excessive, ils dévoraient la neige avec avidité. Je n'oublierai jamais avec quelle frénésie éclata l'ouragan lorsque nous nous abritâmes auprès des rochers. Nous restâmes trois heures sans bouger, souvent à moitié ensevelis dans la neige et le thermomètre marquant 15° au-dessous de zéro. Le vent était si épouvantable par moments, que la neige, épaisse de plusieurs pieds, disparaissait du sol, balayée au loin. Elle s'envolait de tous côtés en masses très denses; nous avions peur d'être enterrés