DESCENTE SUR LA GLACE
sous cette couche blanche, aussi dangereuse que les sables du Sahara.
L'objet que mes compagnons semblaient avoir en vue était de me protéger autant que possible contre la fureur des éléments ; ils voulurent m'entourer; l'un d'eux, Ephraïm Person, de Kuttainen, essaya de me couvrir d'une peau d'ours, mais ce fut en vain à cause de la violence de la tempête. Enfin, peu à peu, le vent perdit de sa force et nous pûmes continuer notre route. Comme nous devions franchir des sommets de montagnes et des ravins, l'un de nous proposa de nous tenir très près les uns des autres, afin de n'être pas séparés. En voyant nos bêtes presser le pas, je me doutai que nous approchions de la déclivité d'une colline. Je ne me trompais pas; nous descendîmes un talus avec une vitesse effrayante. Soudain, mon renne s'enfonça jusqu'aux flancs dans un tas de neige, et, avant qu'il eût le temps de faire un saut pour en sortir, mon traîneau le heurta et je fus lancé dehors; heureusement j'y sautai sans perdre un instant; je repris ma place, et l'animal repartit avec une rapidité encore plus grande.
Un des Finlandais qui me précédaient fut moins heureux. Son traîneau, allant plus vite que son renne, frappa les jambes de la bête et il fut jeté au loin; je vis le danger; mais, incapable d'arrêter mon coursier, je ne pus l'empêcher de prendre la même piste. Mon traîneau heurta le sien et la force du choc me fit piquer une tête dans la neige. Pour augmenter la confusion, mon renne devint fou et chargea sur moi ; mais je fus bientôt "sur mes jambes et je me jetai dans le traîneau, suivant le Finnois, qui était reparti et courait d'un pas rapide vers le bas de la colline. Ce fut ensuite au tour d'Eisa d'être renversée; mais elle eut vivement repris sa place, et nous atteignîmes le fond du ravin sans plus d'encombre. Au pied de la colline, la neige couvrait à peine le courant glacé ce qui rendit la scène presque risible. Il n'y avait pas assez de neige pour empêcher les sabots des rennes de toucher la glace, en sorte qu'ils ne pouvaient avancer d'un pas; leurs efforts maladroits les rendaient amusants. Nous nous vîmes forcés de sortir de nos traîneaux et de les conduire à la main; ce fut une difficulté considérable et une grande perte de temps jusqu'à ce que nous eussions traversé la rivière. Il est impossible aux rennes de marcher sur la glace.
En gravissant les montagnes de l'autre côté, la neige devint plus épaisse ; la route nous conduisit à travers d'étroits ravins dans les-
quels nous la trouvâmes si profonde el si friable, que nos traîneaux semblaient y plonger jusque par-dessus les bords. Je pus admirer combien le renne est précieux et bien adapté à cette locomotion. Les sabots de ces animaux, entre lesquels poussent de longs poils, s'écartent dès qu'ils touchent la neige, et, quoique, par endroits, elle eût de buit à dix pieds d'épaisseur, ils enfonçaient rarement jusqu'aux genoux. Ils se meuvent si rapidement, que leurs pieds n'ont pas le temps d'y entrer davantage. Par moments, cependant, lorsque nous passions sur des tas de neige friable, ils disparaissaient jusqu'au ventre.
Notre marche devenait fastidieuse à l'excès. En montant les collines, nos rennes se fatiguaient énormément et leurs efforts pour sortir de la neige les avaient enflammés; ils ouvraient la bouche, haletaient comme s'ils avaient besoin d'air, et laissaient pendre la langue. — Je les ai vus souvent si épuisés, qu'ils se couchaient dans la neige et demeuraient tellement inertes, qu'un étranger les eût crus sur le point d'expirer. Après un repos de quelques minutes dans cette posture, ils reprenaient haleine, se remettaient sur leurs pieds, mangeaient de la neige et repartaient de plus belle. Nous rencontrâmes plusieurs collines abruptes sur lesquelles il leur fut impossible de courir, et nous dûmes sortir de nos traîneaux pour les laisser reposer.
Nous étions arrivés à la partie la plus difficile de notre voyage, sur le bord d'un étroit ravin où nous fîmes halte ; car la déclivité élait tellement à pic, qu'il fallut prendre des mesures pour assurer notre descente. Je me sentis quelque peu ému quand je vis les difficultés qui allaient se succéder sur notre route presque toujours tortueuse; en quelques endroits, la crête sur laquelle nous devions passer était très étroite, les roches de gneiss nues, et la voie extrêmement rapide et dangereuse. La position ne 'paraissait pas des plus gaies. Je ne consentais pas à être précipité dans la neige, et je n'avais aucune inclination à bondir contre des rochers ou des blocs erratiques, au risque de me briser la tête. Je me rappelai pour la première fois la recommandation de mes banquiers lorsque je quittai Londres. « Vous devriez, me dirent-ils, voyager avec un écriteau sur le dos, ainsi conçu : « A expédier à MM. Baring frères. »
Pehr et les autres Finnois voulurent attendre les retardataires. Pendant la pause, je m'amusai à considérer nos rennes mangeant
Descente d'une déclivité dangereuse.
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