UN PASSAGE DANGEREUX
gloutonnement de la neige. Le chemin par lequel nous devions descendre était entièrement nouveau pour moi. Lorsque nous fûmes tous réunis, les préparatifs commencèrent. On lia ensemble plusieurs traîneaux avec une longue et forte corde en cuir tressé, que l'on affermit à l'avant de chaque kerre; après quoi, on l'attacha au traîneau voisin de la môme manière, et ainsi de suite; on en lia quatre autres au mien. Souvent on en réunit ainsi huit et même dix. A 1 exception du chef de file, chaque renne fut attaché à l'arrière de son traîneau par une courroie en cuir nouée à la base des cornes. Les hommes demeurèrent dans leurs véhicules à petite distance l'un de l'autre. Pehr dut prendre la tête. Pour la première fois, on attela les rennes de rechange et les rennes fatigués furent mis derrière. Pehr allait diriger tout le train, qui, une fois mis en mouvement, le suivrait avec une grande vélocité ; il tenait les jambes hors du traîneau, un peu tourné en arrière et les pieds touchant la neige. Chaque homme s'assit de même , les pieds devant agir comme des sabots et des freins dans la neige. On ne me permit pas de m'asseoir ainsi ; car, assuraient-ils, je me ferais casser les jambes.
Éphraïm, de Kuttainen, attacha .son traîneau derrière le mien et eut ainsi un renne pour agir comme frein; de cette façon, il pouvait me surveiller et diriger mes mouvements. Quand tout fut prêt, Pehr jeta un regard derrière lui, donna le signal et fit descendre la colline à son renne dans une course en zig zag. Ceci exigeait une grande dextérité, car nous volions avec une rapidité vertigineuse. Parfois les traîneaux déviaient, mais nous allions si vite que nous étions bientôt hors de danger.
Je me sentais dans une anxiété indescriptible ; car, si une des cordes était venue à se rompre, nous aurions été précipités dans les bas-fonds, ou lancés contre les rochers bordant la route. J'admirai la simplicité des arrangements calculés sur le fait que le renne ne peut souffrir d'être tiré par les cornés ; chacun d'eux en conséquence faisait un effort pour se dégager et en agissant ainsi, opérait comme frein pour ceux en avant, en sorte qu'aucun traîneau n'était sujet à être renversé. Mais quelle vitesse, avec un précipice à notre droite! En deux ou trois endroits, nous passâmes à une faible distance des roches nues; je craignais. que les rennes ne perdissent la sûreté de leurs
pieds et j'étais vivement surexcité, car j'aurais pu être lancé au loin latête en avant. Pehr et mes autres compagnons, accoutumés à cette route, savaient ce qu'ils faisaient. Une fois arrivés au fond du ravin, nous accordâmes du repos à nos animaux pantelants. Nous étions maintenant sur le versant occidental des montagnes, et nous venions de finir la course la plus effrayante que j'aie jamais faite.
Quoique protégés contre le vent, nous l'entendions siffler à travers les branches effeuillées des bouleaux ; de nouveau nous venions d'atteindre le niveau de la végétation arborescente ; plus nous descendions, plus la forêt devenait épaisse et les arbres grands. Il faisait sombre quand nous arrivâmes à la ferme-refuge de Helligskoven. Avec quel plaisir nous nous y arrêtâmes ! Nous étions tous raides de froid et de notre position accroupie; de plus, nous n'avions rien mangé depuis le matin : c'est ma journée de voyage la plus dure de toute ma vie. Nous étions tellement éreintés que nous n'avions pas faim. Pehr sortit une bouteille de vin de Xérès qu'il avait emballée dans son traîneau, et les yeux de mes compagnons se dilatèrent lorsqu'il leur en donna un verre à chacun. J'en bus aussi avec plaisir et cela nous fit du bien, après avoir été ballottés dans la neige. Notre simple menu consista en pain noir, avec du beurre, du fromage et du café; mais ce dernier était salé.
Une seule chambre servait de logement à la famille et aux voyageurs ; il ne s'y trouvait point de cheminée, mais un énorme- poêle; on avait attaché des perches sous le plafond, et sur ces perches on suspendait les habits, les bas et les souliers. On but du café, tasse après tasse, avec un réel plaisir, et bientôt nous nous endormîmes profondément, les uns sur le plancher, les autres sur les lits nus, sans paille ni foin. La tempête, qui avait un peu cédé à notre arrivée, reprit avec fureur vers minuit et dura tout le jour suivant; mais, pendant une éclaircie, nous partîmes ; nous ne pouvions attendre, la foire ne durant que trois jours, et je ne voulais pas abandonner mes compagnons de voyage, qui avaient été si bons pour moi. De nouveau nos traîneaux furent liés ensemble, et nous dîmes adieu à Helligskoven, que le gouvernement norvégien à fait construire comme lieu de refuge. Non loin de la ferme, deux ou trois sapins rabougris levaient leurs têtes au milieu de bouleaux plus chétifs encore.
SKIBOTTEN
Peu après notre départ, la tempête recommença et fut presque la répétition de celle de la veille. La neige tomba si dru et si serrée, que nous fûmes obligés de nous arrêter ; car nous ne pouvions voir notre chemin et nous avions perdu toute indication; le vent m'étourdissait. Quand la tempête eut cessé, nos hommes ne surent pas exactement où nous étions; ils s'étaient laissé tromper par les contours des montagnes. Ils mirent leurs patins à neige et s'en allèrent reconnaître le terrain; ils ne tardèrent pas à revenir avec l'agréable nouvelle que nous n'avions dévié que fort peu de la bonne voie. Le temps s'éclaircit tout à coup et se mit au froid. Ayant été obligé d'ôter un de mes gants, ma main devint instantanément comme du marbre et sans force; je la frottai avec de la neige et je remis mon gant. La neige diminuait de profondeur, et, lorsque nous arrivâmes à un petit lac, nous tentâmes en vain de le traverser pour raccourcir la distance ; nous fûmes contraints de côtoyer les bords, la dernière tempête ayant balayé toute la neige qui couvrait la glace.
Depuis quelque temps, nous avions des sapins autour de nous ; ils se montrèrent de plus en plus fréquents à mesure que nous descendîmes les montagnes pour arriver dans les régions plus chaudes. Il faisait tout à fait sombre lorsque, à quatre heures du soir, nous entrâmes dans le hameau de Skibollen, où nous mîmes pied à terre devant une grande maison sur le fiord. Nous avions été quatre jours en route. A travers une des fenêtres, je pus apercevoir un bon feu flambant dans la cuisine. J'entrai, et,m'adressant à deux jeunes filles, je leur dis : « Voulez-vous donner l'hospitalité à un étranger affamé et fatigué, qui arrive de Suède après avoir traversé les montagnes ? — Sois le bienvenu ! D'où viens-tu? — De l'Amérique. — Tu es à plus forte raison le bienvenu; car nous avons une sœur dans l'État de Minnesota. » De la cuisine, elles me firent passer dans la chambre voisine et m'aidèrent à me débarrasser de mes vêtements lapons. Le maître de la maison, leur père, entra sur ces entrefaites et me salua. On me servit un dîner substantiel qui me fit un vif plaisir, n'ayant rien mangé depuis que nous avions quitté Helligskoven. Ces gens me regardaient avec étonnement et me demandèrent si je ne craignais pas de voyager seul dans un pays aussi sauvage. « N'avez-vous pas peur d'être volé ou tué par les Lapons des montagnes? Comment aurait-on pu savoir si vous aviez été
tué et dépouillé de votre argent? » Ils me racontèrent ensuite une histoire d'un étranger dont on n'avait plus entendu parler et que l'on supposait avoir été assassiné; ils ne purent me dire son nom. Il va de soi que personne n'avait été tué, mais beaucoup d'habitants de la côte sont fortement prévenus contre les Lapons montagnards. Ils terminèrent l'entretien en me recommandant d'être attentif et de ne point me fier à ces épouvantables Lapons qui vivent dans des montagnes inaccessibles.
Le fiord était gelé à son extrémité extérieure et je demeurai ici deux jours.
Le hameau de Skibotten est situé près de la pointe du fiord. Trois foires s'y tiennent chaque année et celle de mars est la moins importante. Les marchands, qui ne viennent ici que pour vendre et acheter des marchandises, ont fait construire quelques maisons en rondins qui sont inoccupées dans les autres moments. Lapons et Finnois arrivaient encore; tous avaient éprouvé de grandes difficultés à cause de la tempête et on nous dit que plusieurs étaient retournés chez eux ou restés dans les fermes de la montagne, craignant la rigueur de la saison. La foire dura du samedi au mardi; les affaires étant suspendues le dimanche, les plus grands jours furent le samedi et le lundi; après quoi, on peut dire que tout fut fini.
On avait converti en auberges plusieurs maisons de fermiers et de pêcheurs, et la majeure partie des gens furent satisfaits de pouvoir dormir sur le plancher. Partout on faisait du café ; une grande tasse bien salée coûtait trois cents (environ quinze centimes), et les étrangers pouvaient se procurer à manger à très bon compte. Ce peuple a tant de peine à gagner de l'argent, qu'il ne le gaspille pas ; beaucoup avaient apporté leurs provisions avec eux et n'eurent à payer que le logement et le café. Je régalai Pehr et mes compagnons de plusieurs repas, attention qui parut beaucoup leur plaire.
Derrière les maisons étaient rangés de nombreux kerres chargés de viande gelée, de ptarmigans (chaque hiver, on envoie sur cette partie de la côte plus de dix mille de ces oiseaux), de beurre, de peaux, de souliers, de gants, et chaque propriétaire avait réuni ses traîneaux en un bloc. Les marchés se faisaient sur place, et les articles, une fois vendus, étaient emmagasinés dans les maisons en rondins. Quand les
Fiord Skibotten.
cm
mm
LE TRAINEAU D E LYNGEN
vendeurs avaient reçu leur argent, ils allaient de boutique en boutique acheter ce dont ils avaient besoin.
J'avais maintenant amené Eisa Karolina à une faible distance de sa destination, une de ses sœurs habitant non loin d'ici. Je lui fis quelques présents; je lui donnai un peu d'argent et une bague en or comme souvenir. Je me suis souvent demandé depuis ce qu'était devenue mon interprète, ma compagne de voyage sur les montagnes du fiord Lyngen ?
Je n'abandonnai pas mes compagnons des fields : la tempête avait cimenté notre amitié. Nous demeurâmes ensemble presque tout le temps de la foire; je m'intéressai à leurs affaires et j'étais aussi content qu'eux-mêmes quand j'apprenais qu'ils avaient vendu leurs articles à de bons prix. Je les régalai de tasses de café ; ils me rendirent mes politesses et nous passâmes le temps très agréablement. Je payai le fidèle Pehr plus généreusement que nous n'en étions convenus d'abord, et nous nous séparâmes en excellents termes, tous souhaitant un bon voyage à leur ami Paul, et Éphraïm me faisant promettre de venir à mon retour demeurer quelque temps dans sa maison, située à quelques milles seulement de Karesuando.
A quelque distance de Skibotten se trouvait le hameau de Lyngen. Le paysage qui environnait cet endroit était extrêmement pittoresque et les collines apparaissaient entièrement couvertes de bouleaux. Le presbytère touchait à l'église ; les chambres reluisaient de propreté. Je reçus l'hospitalité chez le pasteur, et sa famille se montra parfaite pour moi.
Non loin du presbytère, mais sur la hauteur et dominant le charmant paysage du fiord, on voyait la maison neuve du docteur que j'avais rencontré à Skibotten et j'allai lui faire la visite promise. Il n'avait été nommé docteur du district que peu de temps auparavant et venait d'acheter sa ferme. Quand j'y arrivai, il n'était pas chez lui; mais sa jeune et aimable femme me reçut avec beaucoup de bonté et me pria d'attendre le retour de son mari, qui ne devait pas tarder à revenir; il avait été voir un malade. Pendant qu'elle me préparait un plat quelconque, je jetai les yeux autour de moi. La maison aurait pu passer pour un modèle de propreté; partout régnait l'aisance dans ce foyer modeste et sans prétention, livres, musique, gravures, etc. Quelques minutes plus tard,
le docteur rentra; il avait froid et paraissait fatigué; car son malade demeurait à une assez grande distance de chez lui. Le district dans lequel l'avait envoyé le gouvernement était un des plus étendus de la Norvège.
Par toute la Scandinavie, il y a des docteurs de district cpii reçoivent annuellement de l'État une certaine rémunération variant selon les endroits : la population est tellement disséminée, que, s'il n'en était pas ainsi, de vastes espaces demeureraient sans secours médicaux, les docteurs ne pouvant en tirer un revenu capable de les faire vivre. Les honoraires qu'ils reçoivent sont taxés par la loi, selon la distance qu'ils ont à parcourir depuis leur résidence. Elle est dure, en effet, la vie des docteurs de campagne, surtout dans les districts touchant aux fiords et près de la côte maritime. Leur seul moyen de locomotion est par bateau. Souvent ils doivent naviguer ou ramer pendant vingt ou trente milles, quelquefois davantage et par tous les temps ; leur vie, toute de dévouement et d'abnégation, est cligne des plus grands éloges. Je ne m'étonnai plus de voir combien le peuple les estime.
Du hameau de Lyngen, une courte vallée conduit au fiord Ulfs, et l'on s'avance sur une bonne route charretière. Après avoir navigué à travers un panorama superbe et toujours changeant, j'arrivai le 25 mars à Tromsœ, l'une des plus charmantes petites villes de la Norvège, avec une population d'environ cinq mille âmes. Les maisons sont peintes et d'un aspect réjouissant; on y voit de très jolies villas et la situation de l'endroit est délicieuse; le paysage riant forme un contraste frappant avec les montagnes lugubres. C'est un port de mer en pleine prospérité, qui envoie tous les ans des expéditions au Spitzberg et au Nord lointain à la recherche des phoques. La ville renferme des négociants riches et entreprenants, plusieurs banques et de belles écoles. C'est la résidence du gouverneur et de l'évêque du diocèse.
Mon voyage dans les montagnes au delà du cercle Arctique était terminé. J'avais vu maintes tempêtes sur l'Atlantique; les tornados de l'équateur avaient souvent passé sur ma tète ou frappé le navire qui me portait ; mais, de tous les ouragans, ceux des montagnes que je venais de traverser étaient, sans contredit, les plus grandioses. Quand je reporte ma pensée sur ces jours-là, je crois entendre les sifflements et les gémissements de l'aquilon, et je me souviens comment je