‹ Un hiver en LaponieChapitre 51 sur 228 · LES BATEAUX PECHEURS · texte numérisé non relu

LES BATEAUX PECHEURS

n'apparaît en immenses multitudes que depuis les îlesLofoden, au nord, le long de la côte de Finmarken. Tout au haut de l'établissement de pêche de Svolvaer deux rochers jumeaux semblent, comme le dit le peuple, se baiser mutuellement; ils inclinent l'un vers l'autre comme les bras d'un V retourné. Des établissements de pêche sont situés suide petites îles à la base de ces deux époux, mais tellement dominées par le rivage qu'on ne les voit qu'à une faible distance ; elles sont souvent si étroitement groupées qu'elles se protègent l'une l'autre contre le vent et ont ainsi d'excellents ports.

Nous ne restâmes que peu de temps à Svolvaer, et, après un trajet charmant, nous jetâmes l'ancre devant Henningsvaer , mon lieu de destination. Plusieurs coups de sifflet stridents prévinrent les gens de notre approche. Du pont du navire nous n'apercevions aucune habitation ; mais tout à coup des bateaux sortirent de derrière les rochers et s'avancèrent rapidement vers nous. Je quittai le steamer et bientôt j'entrai dans un canal naturel formé par les deux îles Henningsvaer et Hellandsœ, où un spectacle inattendu vint frapper mes yeux ; une flotte, composée d'un nombre infini d'embarcations invisibles jusque-là, reposait à l'ancre. Soixante-quinze voiles étaient venues ici cette année — sloops, schooners et cotres — avec des équipages montant ensemble à 328 hommes. La plupart achetaient le poisson directement aux pêcheurs ; plusieurs avaient des marchandises et vendaient du sucre, du café, du biscuit, du tabac et beaucoup d'autres choses. Il y avait 688 bateaux pêcheurs dont 351 étaient arrivés pour pêcher avec des filets ; le reste avec des lignes et des hameçons ; les équipages comptaient 3,337 hommes. Des embarcations chargées de poisson jusqu'à couler allaient et venaient, s'arrêtant devant les navires pour faire un marché, poussant leurs charges à bord, ou se dirigeant vers la terre. Sur le rivage on empilait d'énormes quantités de morues; les hommes étaient occupés à les ouvrir et à les nettoyer : suspendus à des perches pour sécher, on aurait pu compter les poissons par milliers. De nombreuses huttes en rondins étaient entourées de barils pleins de foies de morue et les rochers disparaissaient sous les têtes de ces poissons. Des centaines de bateaux côtoyaient les bords et encombraient l'étroit canal. Des eiders en grandes quantités, aussi apprivoisés que ceux des fermes, nageaient partout et semblaient convaincus que personne ne leur ferait de mal.

Nous fîmes force de rames jusqu'à ce que nous fussions arrivés en face de plusieurs grandes maisons et nous débarquâmes. Là se trouvait le plus vaste établissement de l'endroit, appartenant à un riche Norvégien du Nordland, et valant de 300,000 à 400,000 dollars pour le moins (environ deux millions). A bord, j'avais fait la connaissance de l'ecclésiastique et du lensmand, qui, à cette époque, résidaient ici; ils me présentèrent à l'hôtesse, qui m'offrit généreusement l'hospitalité dans sa maison, où, me dit-elle, je pouvais rester aussi longtemps que je le voudrais. Cette invitation était d'autant plus acceptable que je n'aurais pu trouver d'abri nulle part. On lisait sur le visage de cette dame la bonté de son cœur, et son mari était un de ces hommes qui se sont faits eux-mêmes, qui ont acquis une grande fortune et n'ont rien changé à leurs habitudes depuis qu'ils sont entrés dans la vie. Il passait sa journée dans son comptoir, à acheter ou à vendre du poisson. Il m'accueillit fort bien, mais ne parla pas beaucoup; son esprit semblait rivé à ses affaires, car nous étions justement en pleine saison, et luimême passait pour un des plus importants exportateurs de poisson. On me donna une grande chambre et peu après on servit le dîner. Par miracle, cette famille n'avait pas d'enfants. Une jeune nièce et une autre dame, amie de la maison, faisaient les honneurs et aidaient l'hôtesse dans sa lourde tâche de ménagère. Nous étions plusieurs convives à table, principalement des capitaines de navires arrivés dans les pêcheries. Le lensmand, l'ecclésiastique et le docteur étaient les commensaux de la maison pendant la saison de la pêche ; pendant le reste de Tannée l'île n'est habitée que par deux ou trois familles. Henningsvaer est la plus grande station de pêche des îles Lofoden ; il y a des années où plus de huit cents bateaux y viennent pêcher.

Le magasin de mon hôte valait la peine d'être vu ; de longues files de morue fraîchement salée, hautes de six pieds, étaient empaquetées pour être ensuite posées sur des rochers et séchées. On couserve la morue de trois manières : la première et la plus commune consiste à ouvrir le poisson, à l'aplatir, à le saler et à le mettre ensuite sur les rochers pour sécher; par la seconde, on ouvre le poisson, on l'attache deux par deux sans le saler, et on le suspend à des châssis ; par la troisième, on le divise en moitiés, réunies par les branchies; on enlève l'épine dorsale, et on le suspend à des châssis. Cette méthode est la

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