‹ Un hiver en LaponieChapitre 53 sur 228 · DÉPART DE LA FLOTTE DE PECHE · texte numérisé non relu

DÉPART DE LA FLOTTE DE PECHE

n'est en haillons; ils portent des bas épais, un waterproof, des prélarts goudronnés et de bonnes bottes de mer. Ceci parle haut en faveur des humbles ménages de ces pêcheurs et de la prospérité ainsi que de l'industrie de leurs familles, car presque tout ce qui les couvre est fait chez eux. Ils ont des demeures, modestes à la vérité, soit sur les côtes des fiords, soit sur quelque petite île. Tous se retiraient de bonne heure. Je n'ai pas vu que la fermeté et la bonne conduite de ces hardis fils de la mer aient jamais été égalées en d'autres pays. Pendant mon séjour à Henningsvaer je n'ai entendu parler d'aucune querelle ou bataille, et le lensmand est cependant le seul homme pour maintenir l'ordre et faire observer la loi. Dans toutes ces stations de pêche on est aussi en sûreté qu'en terre ferme; on laisse les portes ouvertes, les armoires ne sont jamais fermées à clef, et personne ne penserait à dérober le poisson qui est à sécher.

On se sert de deux sortes de bateaux : ceux de Finmarken sont les plus longs. Ils ont un roof sur la poupe; une perche longue de plusieurs pieds est attachée au gouvernail et tenue par le dernier rameur, qui dirige en même temps qu'il rame, épargnant ainsi le travail d'un homme. Les cabines, d'environ huit ou neuf pieds de long, offrent une bonne protection contre la mer et des arrangements pour dormir, car les hommes ne retournent pas à terre tous les jours. La gravure suivante d'après une de mes photographies, présente la structure des bateaux. Il y a aussi de petites embarcations employées pour le transport du poisson depuis le rivage jusqu'aux navires : elles n'ont pas plus de neuf pieds de long sur quatre de large.

Le lendemain de mon arrivée j'étais debout à quatre heures du matin pour assister au départ de la flotte de pêche. Je me tins auprès du mât de pavillon, sur le point le plus élevé de l'île. Il n'est permis à personne de partir avant que le drapeau soit hissé. Les pêcheurs arrivaient un par un, et tous étaient assis dans leurs bateaux un peu avant que le signal fût donné. A cinq heures précises le lensmand hissa le pavillon et l'air retentit du bruit de plusieurs milliers de rames plongeant dans l'eau en même temps et agissant avec une étonnante régularité, qui continua pendant un certain temps. A mesure qu'ils s'éloignèrent les bateaux se disséminèrent, et lorsqu'ils atteignirent les bancs de pêche ils étaient largement espacés. De la hauteur où je me

tenais je pus voirie phare de l'île d'Hellandsœ, située en face et formant comme le port d'un canal. Les îles basses me parurent solitaires; le paysage, si beau quand on le voyait à distance, était sombre et mélancolique dès qu'on en approchait.

A dix heures les bateaux revinrent, et à midi toute la flotte était rentrée avec une incroyable quantité de poisson. La vie revenait à Henningsvaer. Les bateaux voguaient çà et là, allant d'un navire à l'autre, le s pêcheurs essayant de conclure les meilleurs marchés possibles : chacun semblait affairé. Sur les ponts des bâtiments on voyait des piles de poissons qui venaient d'être pris; on les nettoyait à bord, on les lavait, on les salait, et on les mettait dans le lieu de conserve l'un sur l'autre. Après la saison de la pêche ces navires vont se garer

dans une ferme solitaire près du fiord et font sécher leurs cargaisons sur les rochers. Le prix du poisson varie chaque jour, selon que la pêche est plus ou moins fructueuse ; ce jour-là, il était de sept dollars norvégiens par cent, mais sans les foies, les œufs et les têtes ; il est quelquefois à meilleur marché. On voyait des canards et des mouettes en grand nombre, se jetant avec voracité sur les débris jetés à l'eau. On disait que la prise faite ce jour-là atteignait 350,000 morues : je me suis laissé dire que quelquefois ce nombre arrive à un demi-million par jour. Beaucoup de bateaux débarquaient leurs chargements sur le rivage où des hommes étaient occupés à préparer le poisson. Les hommes engagés pour ce travail portaient de larges pantalons, des tabliers, et des parements de cuir. Un ouvrier coupe les têtes ; un autre enlève les intestins et les jette de côté; d'autres encore mettent ensemble les têtes, les foies et les œufs, qui sont déposés avec soin dans des barils salés : un baril contient les œufs de trois cents poissons ; on les vend neuf dollars. On les envoie en France ou en Italie, où l'on s'en sert comme d'amorce pour les sardines. Les foies aussi étaient mis dans des

Eider.

Station de pèche de Henningsvaer.

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