‹ Un hiver en LaponieChapitre 58 sur 228 · FABRICATION DE L'HUILE DE FOIE DE MORUE · texte numérisé non relu

FABRICATION DE L'HUILE DE FOIE DE MORUE

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Les foies gras et sains paraissent blanchâtres, tandis que les défectueux ont une teinte verdàtre; les foies maigres sont rouges. Je fus surpris de voir le grand nombre de ces derniers. La saison pour obtenir les meilleurs allait être bientôt passée ; mais la morue arrive aux Lofoden quand les foies sont dans les meilleures conditions. Les hommes se montraient très minutieux pour choisir ceux de la première qualité. Quand les foies sont assortis, on les met dans une grande cuve, on les lave à l'eau chaude et on les place sur une toile métallique pour en faire égoutter l'eau. J'ai remarqué le soin extrême apporté à tous les apprêts pour la fabrication de l'huile. Il y avait cinq grands chaudrons ou vaisseaux, hauts et ronds, entourés de vapeur à une pression n'excédant jamais cinq livres. Par ce procédé, les foies cuisent très lentement pendant huit heures ; après quoi, on filtre deux fois l'huile à travers du coton et on la met dans de grands vases d'étain soigneusement soudés. Le produit était clair et blanc, et me sembla parfaitement pur ; mais le procédé ne finit pas là. L'huile est embarquée pour Christiania, où elle est soumise à un traitement chimique qui la délivre de ses globules microscopiques de sang et de stéarine ; puis on la filtre à travers du papier, et alors elle est prête pour le marché. Une sorte d'huile brune se fait en grande partie avec les résidus; ce qui reste après qu'elle a été manufacturée est converti en un engrais que l'on dit très riche. Ce procédé ne cause pas la répulsion qu'inspire la méthode avec laquelle on fait habituellement l'huile brune, c'est-à-dire en employant des foies pourris, en écumant l'huile et en la faisant ensuite bouillir.

Je désirais vivement visiter les îles les plus méridionales, dont on me disait les habitants très primitifs; mais les steamers n'y touchent guère que deux ou trois fois par an, et seulement durant la saison de la pêche; aussi préférai-je retourner à Henningsvaer, car, bien que le temps eût l'apparence de vouloir demeurer au beau, la chute du baromètre indiquait qu'un changement approchait. Je m'amusai à prendre des vues des Lofoden et des quartiers de pêche. Un soir, l'assistai à l'un des déploiements les plus grandioses de l'aurore boréale que j'aie jamais vus au nord ; le couronnement en était superbe, et sa brillante couronne rouge semblait suspendue au dessus do ces îles.

Il y a une église à Henningsvaer, et, pendant la courte saison de la

pêche, un ecclésiastique y réside. Le samedi, on ne jette ni les lignes ni les filets, la loi n'accordant pas assez de temps pour revenir et les lever le dimanche. L'achat et la vente cessent; les capitaines viennent à terre; les pêcheurs se rasent et mettent leurs meilleurs habits; tous sentent que le jour du repos est venu.

Le dimanche, 6 avril, eut lieu, dans l'île de Henningsvaer, le dernier service divin de la saison. L'église était comble; plus de trois mille pêcheurs y assistaient. Aucun d'eux ne portait d'amulettes ni d'images; ils ne se fient qu'à Dieu et à eux-mêmes à l'heure du danger. Le pasteur fit un sermon très émouvant. Réellement c'était beau de voir tant d'hommes, élevés parmi les rochers du Nord, au milieu des tempêtes et des privations, payer leur tribut d'hommage au Créateur. Je doute fort que l'on assiste à un semblable spectacle dans tout autre pays chrétien. Ce jour-là, pas un pêcheur d'Henningsvaer ne resta dans" sa cabine, à moins qu'il ne fût retenu par la maladie. Dans l'après-midi, la chambre du digne pasteur se remplit de pêcheurs qui venaient lui dire adieu, le remercier de ses enseignements, et lui poser quelques questions religieuses. Je lui fis aussi une visite et j'admirai son urbanité envers ces hardis fils de la mer; c'était, en effet, un gentleman. Pendant notre entretien, il me dit qu'en cette saison il avait vendu 15 grandes bibles, 15 testaments, et 150 psautiers. Le dimanche était généralement le jour où les pêcheurs venaient faire leurs achats, après avoir touché leur paye. Ils sont trop fiers pour demander un cadeau; cependant, le bon pasteur, de temps en temps et d'une façon délicate' disait à un homme chargé de famille ou qui n'avait pas été heureux pendant la saison de la pêche : « Je vous prie de donner cette Bible, ou ce Testament, ou ce livre d'hymnes, à votre femme, comme un petit souvenir de ma part. »

L'aprés-midi se passe en réunions joyeuses; les voisins viennent se visiter et parlent de leurs foyers. Les jeunes gens consacraient toute leur attention aux filles de herr D... et à deux autres demoiselles de maisons voisines. On faisait grand cas des femmes; car celles que je viens de citer en formaient la totalité, les pêcheurs n'amenant avec eux ni leurs femmes ni leurs filles; ces demoiselles avaient donc beaucoup d'admirateurs le samedi soir et le dimanche après-midi. Quant aux garçons, ils profitaient de toutes les occasions et de tous les pré-

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