CHAPITRE XI
Tempêtes de neige continuelles. — Navigation difficile. — Ports de refuge. — Hammerfest en hiver. — Le détroit de Magerœ. — Établissements de pêche à Magerœ. — Nombre immense d'oiseaux. — Le flord Laxe. — Finkirken. — Le cap Nordkyn. — Vardœ. — Un vieux fort. — Réception au fort. — Vadsœ. — Surexcitation religieuse. — Capture des amorces. — Finnois en Vadsœ. — Arrivée des longs jours. — Le fiord Varanger. — Végétation remarquable et forêts. — La frontière norvégienne et russe. — Niborg. — Un lensmand obligeant. — Maisons laponnes.
L'excursion par steamer, à partir des Lofoden, fut une succession de bourrasques et de tempêtes de neige contre lesquelles notre navire eut beaucoup de difficulté à lutter et à suivre sa route. Parfois il nous fallut jeter l'ancre pendant plusieurs heures, le jour comme la nuit, car il n'était pas possible d'avancer. Ce trajet, qui n'exige qu'un jour par- le beau temps, dure souvent une semaine par la tempête. A Tromsœ, nous dûmes nous arrêter jusqu'à ce que l'ouragan se fût calmé. Il y avait là plusieurs milliers de pêcheurs attendant un vent favorable pour continuer leur route vers le nord avec leurs bateaux, ou sur des steamers, soit pour aller chez eux, soit à quelque pêcherie sur la côte de Finmarken. Beaucoup évidemment s'étaient déterminés à la vie solitaire qu'ils avaient à mener, et je pensai que ce brusque accroissement de population n'était pas très avantageux pour l'endroit. La partie basse de la ville, sur le fiord, était entièrement au pouvoir des nouveaux venus, dont beaucoup dépensaient libéralement leur argent, à la grande joie des cabaretiers et aubergistes.
en hiver en laponie
A l'important village pécheur de Skiarvœ, qui possède un port splendide, le meilleur entre Hammerfest et Tromsœ, nous fûmes obligés de jeter l'ancre à cause d'un vent violent et d'une tempête de neige. De là, nous nous dirigeâmes à petite vapeur vers la pêcherie de Loppen, sur l'île de ce nom; puis à Hasvik, sur l'île de Sorre, et enfin le long du détroit jusqu'à Hammerfest. Les rues de cette ville étaient remplies de neige et le port regorgeait de bateaux pêcheurs à l'ancre. Arrivés du sud et des Lofoden, ils attendaient la fin de la tempête pour pouvoir continuer leur voyage en suivant la côte. On ne voyait que pêcheurs oisifs et Lapons maritimes dans leurs costumes en peau de renne. Ils ne savaient que faire de leur corps en attendant un changement de temps.
Un coup de canon à minuit notifia à nos passagers de venir à bord du steamer; les étoiles brillaient; c'était le premier temps clair depuis plusieurs semaines et le dixième jour d'une tempête de neige presque continuelle. Mais celte amélioration ne dura que "quelques heures. Il nous fallut attendre une éclaircie dans la tempête.
En hiver, on fait route par le détroit de Magerœ, les steamers ne doublant pas le cap Nord. Sur la petite île de Fouholmen est situé le phare le plus septentrional du globe, qui guide le marinier le long de cette côte désolée et dangereuse et le prévient du danger. J'éprouvai un sentiment indescriptible d'angoisse en regardant ce pays glacial ; les rampes escarpées de la montagne semblaient rayées de noir et de blanc, ce qui rendait la scène encore plus sauvage. La côte, vue à distance' paraissait s'élever verticalement. Le ciel, d'un gris sale, avait voulu se mettre à l'unisson de ce triste paysage ; lèvent était froid et piquant.
Même sur cette île glaciale de Magerœ, les Norsemen ont des établissements. Sans que nous nous y soyons attendus, des mâts de navire frappèrent nos yeux; nous vîmes des bateaux pêcheurs à l'ancre et des maisons sur le rivage. C'était la station de pêche de Honningsvaag. Kielvig est la station la plus orientale de l'île; bientôt nous aperçûmes son église, ses navires et ses maisons. Quoique le détroit fût calme, lèvent soufflait en tempête au sommet de la montagne; la neige y volait en nuages épais, qui soudain se réunissaient en tourbillonnant comme une trombe, puis, formant une colonne en spirale, finissaient par se briser et envoyaient leurs flocons au loin sur la mer.
LE FIORD LAXE
C'est ici que se produisent les plus grandes marées de la côte Scandinave. Au Rattegat, les marées sont faibles, mais elles augmentent graduellement vers le nord. A Stavanger, elles montent de trois pieds; à Trondhjem, de huit, et au cap Nord et à Vadsœ de neuf pieds.
De Kielvig nous naviguâmes à travers le fiord Porsanger jusqu'au cap Svarholdklubben. Ce fiord s'étend au sud jusqu'au 70e degré de latitude, et il est le plus large en dedans du cercle arctique, où il a une longueur d'environ 85 milles; ses bords sont lugubres; çà et là, on voit une hutte de Lapon. Plus loin à l'intérieur, quelques mamelons sont couverts de petits bouleaux. Il y a deux ou trois établissements de pêche et deux églises. Le cap forme l'extrémité d'une longue péninsule; il divise le Porsanger depuis le fiord Laxe, donnant une moyenne de 1,000 pieds à son extrémité orientale. Le spectacle est sauvage près du cap; des montagnes crêtelées s'élèvent comme des murs auprès du bord abrupt, déchirées et tordues en plusieurs places, avec des masses de rochers énormes empilés à leur base. Pendant que nous tournions le cap, des multitudes innombrables de petites mouettes, effrayées par notre steamer, voletaient comme des folles au-dessus et autour de nous; l'air en était obscurci, et chaque crevas.se des rochers en paraissait blanche ; je n'avais pas encore vu d'oiseaux réunis en aussi grand nombre : il devait y en avoir des centaines de mille. Ici, les pêcheurs demandent : « Quel est le roi le plus grand du monde? » Ils répondent : « Le roi de Svarhold, parce qu'il a le plus de sujets. » — Cet oiseau, le Larus tridactylus, est de la plus petite espèce des mouettes, et la quantité d'œufs qu'il dépose dans les crevasses des montagnes et sur les plateaux est infinie. Le capitaine ayant tiré un coup de fusil, le spectacle devint extraordinaire : en certains endroits, ces oiseaux étaient si nombreux, qu'ils nous dérobaient la vue du ciel.
Nous arrivâmes ensuite à la petite pêcherie de Svarhold, qui tire son nom du cap et est protégée par lui ; avec un vent du nord ou du nord-est, le débarquement est difficile. Une seule famille demeure ici toute l'année. Au milieu de l'hiver dernier, leur maison a été incendiée et l'un des enfants s'est perdu ; on n'en a plus trouvé de traces ; jusqu'aujourd'hui, ces gens ne savent pas si, dans l'obscurité, il est tombé dans l'eau ou s'il a été brûlé.
Sur le bord oriental du fiord Laxe, près de son entrée, se trouve un
étroit bras de mer en forme de baie, appelé le fiord Eids. Du pont de notre bateau, nous pûmes apercevoir, au delà d'une étendue de terrain étroite et basse, le fiord Hops, petite branche orientale du fiord Tana; l'Eids est peu profond, mais le Hops Test beaucoup. La distance entré eux étant très courte, on a demandé au Storthing l'autorisation de creuser un canal pour les relier l'un à l'autre; ce serait un grand avantage pour les pêcheries pendant le mauvais temps. La configuration du sol me rappela celle de l'île de Mageroe; elle prouve que, quand la contrée se trouvait encore sous l'eau de la mer, le rocher massif, qui est dentelé de baies et de fiords, était une île.
Sur le fiord Laxe est située la pêcherie prospère de Lebesby, avec une église. La côte septentrionale est la plus sauvage dans Finmarken; les falaises sont extrêmement âpres. On voit distinctement les couches de roches ; des masses sont tombées sur le rivage et dans la mer en larges dalles. L'une des plus grandes vues est celle de la gammel Finkirken, située au pied de hautes collines, à deux pas delà mer. Je la pris d'abord pour les ruines d'une ancienne église de pierre ou d'un couvent dont les murs étaient encore debout, et je crus réellement que c'était une ruine antique dont les piliers et les murs avaient résisté aux ravages du temps. L'illusion demeura complète jusqu'à ce que j'en fusse tout proche; je pus alors remarquer une séparation entre les deux murs, quoique la structure en dalles lui donnât l'apparence d'une maçonnerie. C'était tout simplement l'œuvre de la nature qui ressemblait au travail de l'homme. Finkirken est certainement une des plus grandes curiosités de l'Europe septentrionale. A la pointe du fiord Kiœlle, une pittoresque église en bois et quelques maisons forment l'établissement; avec celle de Kielvig, ce sont les deux églises les plus septentrionales de l'Europe.
Dans l'éloignement, vers l'ouest, le cap Nord ressemble à une masse noire s'élevant perpendiculairement de la mer. A partir de Nordkyn la côte devient graduellement plus basse, et la glace était épaisse à la pointe des fiords. On continue de voir des stations de pêche où attendent quelques navires, pendant que des églises, peintes de couleurs éclatantes, attestent que la population maritime a des lieux de culte sur cette côte souvent désolée. On entre ensuite dans le fiord Tana, qui perce à travers la masse des rochers, pendant une distance d'environ 45 milles;
Le cap Nord en hiver.
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LE FIORD VARANGER
ses montagnes sont très hautes; en certains endroits elles atteignent de 2,000 à 2,300 pieds. Ici, la formation géologique est principalement de grès quartzeux, de couches blanches, rouges et jaunes, s'émiettant partout. Son extrémité supérieure est remplie de bancs de sable formés par la rivière Tana. Ce fiord est remarquable par les forêts de bouleaux qui bordent ses rives au sud: il a plusieurs branches.
En traversant le fiord Tana, on navigue le long du Vargack-Niarg, autre monticule énorme, bordé à l'ouest par le fiord Tana et la rivière de même nom, la mer et le fiord Varanger. De Tana-Horn, l'élévation de la côte continue, va en décroissant et n'a pas plus de 300 à 400 pieds. On passe devant quelques stations de pêche, et l'on arrive à Vardœ, la ville la plus importante de Finmarken. Nous entrâmes dans le port au milieu d'une violente tempête de neige. La ville est bâtie sur deux baies qui s'étendent dans des directions opposées, séparées seulement par une étroite langue de terre formant un promontoire allongé ; une île, plus avant dans la mer, défend en partie les bords. Les deux havres offrent de la protection, l'un contre les bourrasques du sud-est et l'autre contre celles du nord-ouest. Le port n'est pas bon et l'on dit que la ville est la plus exposée de toute la côte septentrionale. A en juger par les coups de vent impétueux qui balayent les rues et les énormes amas de neige, j'ose dire que sa réputation n'est pas usurpée. C'est l'endroit le plus froid de Finmarken, la température moyenne de l'année n'étant qu'une fraction de degré au-dessus du point de glace; mais, dans les hivers rigoureux, il est encore surpassé par Kafiord et Nyborg, cette dernière située à l'extrémité intérieure du fiord Varanger.
Il n'y avait que peu de navires ; mais des centaines de bateaux pêcheurs étaient échoués sur la plage et un grand nombre avaient jeté l'ancre. La flotte n'avait pu sortir depuis plus de trois semaines à cause des tempêtes ni prendre des amorces. La ville renferme i ,200 habitants, mais sa population augmente considérablement pendant la saison de la pêche. Elle parait inachevée ; quelques maisons étaient peintes, d'autres ne l'étaient pas, et, grâce au terrain, aucune symétrie ne règne dans l'arrangement des rues. Elle est située sur l'île de Vardœ et à l'extrémité la plus orientale du Vargack-Niarg.
Ces grandes pêcheries présentaient un aspect singulier. Des centaines de perches, sur lesquelles le poisson séchait, étaient disséminées
un peu partout. Près de la baie, plusieurs manufactures fabriquent de l'huile de foie de morue brune ; et, faisant saillie sur l'eau, on voyait les magasins des marchands, bâtis en partie sur pilotis.
Vardœ est la seule place fortifiée sur la côte septentrionale de la Norvège. En nous rendant à la citadelle, lèvent soufflait si fort, que nous pouvions cà peine lui faire tête, et la neige volante nous aveuglait au point que nous ne distinguions plus notre chemin. Sur la porte principale je lus la date de 1737. D'un côté de la maison du commandant du fort, la neige montait au-dessus de la porte et l'on ne voyait pas les fenêtres du premier étage. Nous dûmes entrer par la cuisine, où nous trouvâmes cet officier en train de confectionner une paire de bottes pour l'un de ses enfants. Il avait une nombreuse famille à entretenir et une stricte économie lui était nécessaire. Il nous reçut cordialement et j'admirai son énergie ; car il ne parut pas le moins du monde honteux que nous l'ayons trouvé faisant le cordonnier. Le fort avait en batterie vingt canons de l'ancien style, et la garnison se composait de vingt soldats, — des marins, sans doute ; à cause de la modicité des traitements, six pèchent pour le commandant, trois pour le lieutenant, et deux pour le docteur; le poisson est partagé entre les pêcheurs et les officiers respectifs pour lesquels il a été pris. C'était assez primitif et montrait pleinement que les Norvégiens ne tiennent pas à ce que les dépenses de leur armée pèsent sur le peuple. Les casernes me rappelaient celles des Cosaques sur l'île de Tornea. De Vardœ, on peut voir, de l'autre côté de la baie qui forme l'entrée du fiord Varanger, le cap Niemetski, point le plus septentrional du Gikker-Niarg, le dernier niarg sur la côte, à moins que nous n'exceptions la péninsule Kola et ses bords, qui forment une des régions les plus désolées de la Russie au nord de l'Europe.
En continuant de suivre la côte, à 70 milles plus loin environ, on arrive à Vadsœ. Cette ville, sur le rivage norvégien, avec une population de 1,800 habitants, est divisée en quartiers finnois et norvégiens; d y a aussi quelques Lapons. Elle est le siège d'un tribunal et le juge est le principal fonctionnaire de l'endroit. Comme toutes les stations de pêche, elle est remplie de châssis servant à faire sécher le poisson. On y fabrique de l'huile de foie de morue, et du guano avec les têtes et les arêtes de poissons. Un petit steamer est équipé pour la pêche
Vardœ.
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