TRISTE GITE
reux de voir que le lit en bois était nu. Il prit clans un coin une peau de renne propre ; si jamais elle avait contenu de la vermine, la gelée l'en avait sûrement débarrassée. Mon compagnon m'offrit de coucher à côté de moi: je déclinai son offre sans l'offenser ; il croyait que nous aurions plus chaud si nous couchions ensemble.
Au-dessus d'Utsioki, à une distance de 7 milles à peu près, j'avais vu un sapin solitaire sur la rive droite de la rivière , dans la i'orèl de bouleaux; je reconnus parla que les forêts de sapins ne devaienl pas être éloignées. En avançant, j'en rencontrai deux bosquets, ci d'autres devinrent plus nombreux sur la rive gauche de la rivière. De temps en temps, le long du chemin, on apercevait des fermes, et enfin nous arrivâmes au hameau de Segelnaes, le dernier avant d'atteindre Karasiok. Ici, la maison était confortable; mais la chambre des voyageurs offrait un aspect curieux. Sur les planches s'étalaient en grand nombre de bouteilles vides de vin et de bière, avec des restes de chandelles de cire, des assiettes d'étain, des verres et des soucoupes, des couteaux et des fourchettes; un miroir et quelques peintures grossières pendaient aux murs. Seules, une vieille femme et deux jeunes filles laponnes étaient au logis ; elles avaient assez bonne mine, quoique l'une eût des taches de rousseur et que leurs cheveux fussent d'un brun foncé. C'était la ferme d'un homme riche qui possédait un cheval. La vieille femme parut enchantée d'une bague que je lui donnai, et les filles, de colliers à gros grains dont je leur fis présent.
A une courte distance au-dessus de Segelnaes, IaKarasioki débouche dans la Tana. En remontant cette rivière pendant quelques milles, nous arrivâmes à Karasiok, qui, par la route du liord Tana ou Nyborg, n'est pas éloigné de plus de 120 milles. Notre arrivée fut annoncée par les aboiements furieux des chiens, et deux fois je faillis être dévoré par l'un d'eux, plus féroce que les autres. Les gens s'étaient déjà retirés et l'on ne voyait pas une âme ; mais la fumée qui sortait en spirales des cheminées prouvait que tous n'étaient pas encore endormis. Mon Lapon fit halte devant une grande maison de bois à deux étages, bien construite, demeure hivernale de herr F..., le marchand de l'endroit: il n'y avait personne à la maison et point de rennes; herr F... et ses filles étaient partis la veille pour le fiord Alten, emmenant avec eux vingt-cinq rennes. Il s'en allait généralement le I" avril et ne revenait
que le 1" décembre; mais cette année il était resté chez lui plus longtemps que d'habitude. Je remis la lettre que j'avais pour lui à un commis auquel était confiée la garde de sa maison. L'hospitalité habituelle ne me fit pas défaut ; je devins le seul occupant de ce grand et confortable bâtiment, me livrant à toutes les douceurs d'un excellent lit de plumes, qui, bien que désagréable en été, a beaucoup de charmes en hiver dans ce rude climat.
Karasiok est un village de L25 âmes, entièrement habité par des Lapons norvégiens ; son importance dérive de ce qu'il est un des principaux centres pour les Lapons nomades. Il a une église avec un presbytère que le pasteur n'habite qu'en hiver, et une école qui est ouverte six mois de l'année; c'est aussi la résidence d'un lensmaud. Depuis le sud, on trouve des chevaux au nord jusqu'à Karesuando ; du nord au sud, jusqu'à Karasiok. Comme l'homme, le cheval paraît prospérer dans tout climat. On s'en sert ici pour charrier le bois et on le nourrit de foin; mais, pour voyager, on utilise le renne. La taxe de Karasiok à Bosekop était d'un dollar pour chaque renne. Toutes les maisons étaient construites en bois. Les gens vivent ici, comme le font les Lapons des rivières, des produits delà laiterie, de l'élevage de quelques .chevaux, de la pêche du saumon, et de l'accroissement de leurs rennes. C'est le seul endroit de la Suède et de la Norvège où il soit permis de vendre des spiritueux, grâce à un vieux privilège possédé par herr F... Comme dans tous les petits endroits, l'arrivée d'un étranger causa de l'animation. Le maître d'école et le sous-lensmand, Lapons tous deux, vinrent me voir. Le dernier, nommé Johnsen, me plut particulièrement par son honnêteté et son obligeance; il avait reçu une bonne instruction primaire.
Le lensmand, pour lequel j'avais une lettre, n'était pas chez lui; mais sa femme me reçut avec toute la bonté norvégienne et insista pour que je vinsse prendre mes repas chez elle. Sa simple maison de bois était un modèle de propreté et, avec celle du marchand, elle aurait pu servir d'exemple à la population malpropre. Aux fenêtres du parsloir, des œillets et des roses en pleine floraison étalaient leur carnation et semblaient regarder la neige à travers les vitres ; un piano trônait dans un coin de la chambre. Une famille de jeunes enfants charmants faisait oublier son isolement à la maîtresse de la maison.