CHAPITRE XV
Sortie d'embarras. — Ou me procure des rennes. — Kils I'iersen. — Giusiavre. — Je quitte Karasiok. — Rennes rétifs. — Voyage sur la Karasioki. — Assebagli. — Sommeil sur la neige. — Difficulté d'avancer. — Giusiavre. — Hospitalité de Nils. — Adieu à Giusiavre. — Campements lapons. — Une conversation intéressante. — Lapons aux États-Unis. — La rivière Alten Birki. — Kautokeino en hiver. — Place encombrée. — Toilette de bébés lapons. — Troupeaux de rennes. — Départ de Kautokeino. — Gibier sur la route. — Suajarvi. — Arrivée à Karesuando et départ. — Un accueil cordial a Kuttainen. — Songamuodka. — Un honnête garçon. — Arrivée à I'ajala. — La première pluie de l'année.
Nils Pièrsen Giusiavre, qui était venu pour l'enterrement, consentit à me conduire à Kautokeino. Le commis de herr F... lui aussi content de me voir sortir d'embarras que s'il avait dû lui-même entreprendre le voyage. « Je connais l'homme, me dit-il; on peut, se lier à lui. Le prix de 10 dollars est élevé; mais, lorsqu'il arrivera à sa ferme, il sera obligé d'envoyer au loin chercher des rennes. » Je savais que j'aurais à payer cher par toute la route, parce que l'un dirait à l'autre combien il avait reçu ; en outre, la saison du tarif était passée, le voyage devenait mauvais et il fallait le faire de nuit; pourquoi n'essayeraient-ils pas de conclure un bon marché, sans aller cependant jusqu'à l'extorsion?
La femme du lensmand ne voulut pas me laisser partir sans que j'emportasse deux ou trois miches de pain qu'elle avait fait cuire spécialement pour moi, et, avant de monter dans mon pulka, elle insista pour que je prisse une tasse de chocolat. Nils Piersen était grand, mais pas fortement sanguin ; il y avait dans sa figure quelque chose de si bon, que je l'aimai tout de suites Sa fille", qui l'accompagnait, me parut un vrai
spécimen de la Laponne montagnarde, petite, nerveuse et forte. Le renne que dirigeait Nils était un puissant et magnifique animal, aux cornes superbes ; mais on ne l'avait dressé que depuis peu et il était encore sauvage et rétif. Celui de sa fille elle mien, bêles splehdides, étaient brisés au harnais. Mon bagage et la fille occupaient le même kerres; nous n'avions point de renne de renfort. Nils tenait la tète; son renne partit comme un fou, à grande vitesse, mais ne voulut pas suivre la piste tracée. Deux ou trois fois il se retourna soudainement et voulut traverser la rivière; Nils dut mettre pied à terre et le conduire pendant quelque temps par les cornes. La course frénétique du conducteur avait rendu nos rennes rétifs et, comme nous ne pouvions continuer de marcher ainsi, il fut décidé que la fille prendrait la tête. Nous attachâmes nos kerres l'un à l'autre, en mettant celui de Nils à l'arrière; son renne refusa de suivre et prit la tête, heurtant mon kerres contre le premier avec tant de force que je fus en danger d'être renversé. Une ou deux fois le renne mil ses jambes dans mon traîneau. J'insistai pour changer l'ordre et laisser chaque véhicule libre. On attela la brute rétive au kerres de la fille, qui donna son renne à Nils. Ce moyen ne réussit pas mieux; car la fille ne put diriger l'animal, n'étant pas assez forte, et plusieurs fois elle fut renversée. Nils, qui avait eu quelque repos, le reprit en main et enfin ses sauvages cabrioles et la poigne énergique de son conducteur le fatiguèrent; il devint traitable.
Nous glissâmes rapidement sur la neige solidifiée par la gelée, en prenant notre course le long de la voie bien battue par la rivière Karasioki ; ses bords étaient flanqués de terrasses et les collines portaient des bouleaux effeuillés et de grands sapins. A quelques milles plus haul était situé Assebagli avec ses nombreuses maisons de foin. Beaucoup de Lapons du hameau de Karasiok viennent ici en été à cause du beau foin que l'on conserve pour les chevaux. Un cours d'eau, le déversement du petit lac Geinoiavre, se jetait dans la rivière à cet endroit. Plus haut, nous quittâmes la Karasioki et nous rencontrâmes la Jesioki, un autre de ses affluents. Les sapins devenaient plus rares; ils ressemblaient à des sentinelles veillant sur le pays et sur les forêts ,1e bouleaux qu'ils dominaient.
Nous nous arrêtâmes et nous permîmes à nos hèles de paître, tout en les lianl de longues cordes, de crainte qu'elles ne voulussent s'éloi-