SOMMEIL SUR LA NEIGE
gner pour chercher de la mousse. La majeure partie des rennes appartenant aux Lapons ne veulent pas manger de mousse qui a été engrangée, parce qu'ils n'y sont pas habitués. Nils et sa fille, qui avaient à peine dormi de trois jours, semblaient exténués. Je couvris ma figure de mon masque et je m'endormis sur la neige, où je reposai trois heures.
On ne voyait plus de sillons ; seulement, de temps en temps, nous apercevions les traces que Nils et son convoi funèbre avaient laissées pendant leur trajet vers Karasiok. Parfois notre piste se rapprochait des bords glacés de la rivière, et il fallait des soins infinis pour empêcher nos traîneaux de glisser et de s'enfoncer dans les profondes crevasses de la glace, sous laquelle nous entendions se précipiter l'eau. Les nombreux blocs erratiques du courant et les rapides avaient rendu la glace si inégale, que nous ne pûmes suivre le lit de la rivière. Après quelques milles, nous entrâmes dans le Giusiavre, lac étroit, dont la rivière est le déversement et sur les bords duquel se trouvait la ferme de Nils Piersen ; elle est à environ 63 milles de Karasiok et nous étions demeurés dix-sept heures en chemin. Le pays est accidenté et la scène sombre et déserte ; la neige avait plusieurs pieds de profondeur; on apercevait des bouleaux effeuillés dans les branches desquels le vent gémissait tristement, et au delà du lac glacé la ferme semblait solitaire. Il neigeait à notre arrivée, mais les flocons qui tombaient étaient fins et légers.
Il y avait quatorze vieilles maisons de bois, bizarres et battues par le temps, les unes soutenues par des pieux de plusieurs pieds de haut et toutes avec des toits couverts de terre. Plusieurs appartenaient à des Lapons et servaient de magasins. Près de la maison de ferme coulait la petite Vuodasioki. La maison d'habitation, très confortable, se composait de deux chambres assez grandes, séparées par un large hall où du bois de chauffage, des souliers, des vêtements de fourrure et d'autres habillements étaient pendus ou laissés à l'abandon. Dans une des chambres demeuraient la famille et les amis, et, pendant le jour, elle présentait un aspect animé. Un bon feu flambait dans la vaste cheminée sous un grand chaudron plein de viande de renne. Les Lapons étaient assis par terre, vêtus de fourrures et de peaux, les uns mangeant, les autres fumant. La nuit, les commensaux dormirent par terre, n'importe où.
La femme de Nils, beaucoup plus âgée que lui, semblait être le produit du croisement d'un Lapon et d'une Finnoise ; il avait aussi une fille nubile et presque belle; toutes deux portaient un vêtement de vadmal grossier, de couleur bleue, tel que je l'ai déjà décrit. Une vieille femme, âgée de quatre-vingt-dix ans, veuve de l'homme qui venait d'être enterré, demeurait avec la famille.
Avant de visiter cette partie du pays, j'étais sous l'impression que les longues journées de clarté continuelle, ou les courts jours obscurs, devaient faire dégénérer l'homme; c'est le contraire que je trouvai; plus je m'avançai vers le nord de la Suède ou de la Norvège, plus le peuple me sembla sain, les familles plus grandes et plus nombreuses, les naissances proportionnelles à la population. Il n'est pas rare de voir une famille de quinze h dix-huit enfants d'une seule femme, et quel quefois, mais rarement, vingt et vingt-quatre. Le poisson et le lait sont évidemment une bonne alimentation pour l'accroissement de l'espèce humaine. J'ai rencontré beaucoup d'hommes et de femmes très robustes encore à un âge avancé.
A mon arrivée, la mère et la fille firent un nettoyage général de la maison et particulièrement de la chambre des invités ; elles lavèrent aussi le plancher et les fenêtres; les articles disséminés un peu partout furent remis à leurs places ; elles sortirent de l'armoire des peaux de rennes fraîches, elles mirent du foin nouveau dans le lit, jetèrent pardessus des peaux de mouton blanches comme la neige, et empilèrent dans un coin les nombreux filets suspendus auxmurs. Elles allumèrent un bon feu dans le poêle afin que le plancher séchât vivement. Quatre vaches, dix moutons, un bœuf et un veau, composaient la subsistance delà ferme; Nils possédait aussi un troupeau de rennes. Déplus, il avait un petit magasin et vendait aux Lapons de la farine, du café, du sucre, du sel, du tabac et des allumettes, et leur achetait des peaux, des souliers et des gants. C'était un homme intelligent et énergique. « La pêche du saumon et la chasse à tir sont bonnes ici, me dit-il; il y a énormément de ptarmigans, et je voudrais que vous vinssiez et que vous demeurassiez avec moi. »
L'eau limpide du lac, la belle petite rivière Vuodasioki, les talus herbeux, le beau feuillage des bouleaux et les longues collines ondulantes, étaient sans cloute pittoresques, mais les moustiques détrui-