‹ Un hiver en LaponieChapitre 86 sur 228 · LA CHASSE EN VOYAGEANT · texte numérisé non relu

LA CHASSE EN VOYAGEANT

car ils reviennent tout frais de leurs pâturages d'été ; le froid les fortifie et ils ne se fatiguent pas de creuser la neige pour se procurer à manger. La rapidité de leur allure dépend surtout de l'état du sol. Si la neige est bien foulée et durcie, et si les pistes sont tracées, ils vont très vite. La distance fait aussi beaucoup, de même que si le pays est montagneux ou non, et s'il y a une longue chaîne de rampes. Sur les rivières et sur les bonnes pistes, ils font de 12 à 15 milles la première heure et 20 milles et plus lorsqu'ils ont à descendre des collines. Ils peuvent voyager cinq ou six heures sans s'arrêter, la première heure rapidement, la seconde plus lentement, et, vers la cinquième, très doucement ; car alors ils ont besoin de repos et de nourriture. Au commencement de l'hiver, quand ils sont en bon état, on peut faire avec un renne rapide 150 milles en un jour, quand le pays n'est pas trop montueux et la roule bonne; plus le temps est froid, plus le renne va vite ; 70 ou 80 milles sont une bonne moyenne, mais vers la lin de l'hiver il va lentement.

Pour aller de Kautokeino à Karesuando, je laissai à l'est le pays que j'avais traversé en été. Le temps était si précieux, que je n'osai pas faire de visite au vieil Adam Triumf et à Chrislina, sa femme ; en outre, Henrik Pintha, mon guide, était pressé, car il savait qu'il n'avait point de temps à perdre. Nous traversâmes le plateau qui sépare les eaux de l'Alten de celles de la Muonio et les collines peu couvertes de bouleaux; déplus, comme en été, nous passâmes sur cette partie de la Finlande qui s'introduit entre la Norvège et la Suède. Sur la roule nous vîmes des ptarmigans par centaines; ils perdaient leur plumage blanc et devenaient gris ; les lièvres également.

Le Lapon est naturellement chasseur; dès sa jeunesse, il sait manier un fusil. Souvent, après une forte chute de neige, il poursuit le loup et l'atteint, car l'animal ne peut courir vite sur la masse friable ; il le tue, soit avec un fusil, un épieu, ou une massue. Les renards sont nombreux au nord ; il y en a de plusieurs variétés ; le rouge, le blanc, le bleu et le noir; le dernier devient moucheté de blanc et on le connaît communément comme le renard argenté; le bleu devient blanc l'hiver. Les ours sont superbes el varient quant â la couleur de leur fourrure ; il en est de noirs, mais généralement de différentes nuances brunes. Les oiseaux de proie sont assez communs; on compte parmi eux le célèbre

faucon chasseur (falco gyrfalco) ; cet oiseau esl très rare ; mais le plus beau de tous, c'est l'aigle royal (aquila chrysaetos). On connaît plusieurs variétés de hiboux, y compris le hibou des neiges (suis riyctea). Les statistiques suédoises, pour la seule province de Norbotten, démontrent que, pendant dix ans, le gouvernement a payé des primes pour 257 ours, 437 loups et 787 gloutons. Ces bêtes sauvages sont en assez grand nombre en Norvège : plus de 5,000 rennes et un grand nombre de vaches et de moutons avaient été leurs victimes.

Nos rennes n'avaient pas le moins du monde peur des fusils; ils demeuraient parfaitement calmes lorsque, de nos kerres, nous lirions des oiseaux. L'air était si raréfié et le bruit de nos fusils si faible, que je les crus insuffisamment chargés, jusqu'à ce que j'eusse vu tomber le gibier tiré à bonne distance. Les oiseaux ne paraissaient pas effrayés et nous permettaient de nous approcher d'eux à quelques yards. Le nombre des plarmigans en dedans du cercle arctique esl énorme; à Kaulokeino seul, les Lapons en prennent au piège plus de 10,000 qu'ils portent à la côle. Quand le soleil commença à fondre la neige, nous nous arrêtâmes à l'une des fermes solitaires que l'on trouve dans ces déserts septentrionaux, sur les bords d'un petit lac appelé Suajarvi, cl nous achetâmes quelques hermines qui avaient été prises au piège la nuit précédente. En descendant les talus de laMuonio, les sapins reparurent de nouveau. Nous traversâmes la rivière et, après un trajet de vingt-quatre heures, sans avoir dormi, nous atteignîmes Karesuando.

Le 10 mai, je quittai Karesuando pour me diriger vers le sud. Le temps était orageux et la neige tombait épaisse. Mon pesh, ou vêlement de fourrure, trop chaud la veille, me sembla bien bon. Nous fîmes la rencontre de grands troupeaux de rennes sur le côté suédois et, de lemps à autre, de Lapons avec leur bagage. Les femmes marchaient comme les hommes , les unes portant leurs bébés soigneusement protégés contre le froid. C'étaient les derniers Lapons que je devais voir de celte tournée hivernale. J'avais déjà rencontré plus de 60,000 rennes; dans peu, ils ne pourraient plus tirer de traîneaux, et devraient porter le bagage.

J'arrivai à Kutlainen au milieu de la tempête. Je dus m'arrêler à la ferme du bon Éphraïm Person, qui m'avait été d'un si grand secours à travers les montagnes de Karesuando à la Norvège. Le lecteur se rappelle

ARRIVÉE A PAJALA

sans doute comme alors il eut soin de moi, comme il se priva de sa peau d'ours pour m'en couvrir, pensant que je souffrais dans cette affreuse tourmente. Je lui avais promis d'aller le voir à mon retour et je ne pouvais passer devant la demeure de ce brave camarade sans lui dire au moins au revoir. Son accueil fut cordial et rien ne lui parut trop bon pour moi.

Les craquements et les ruptures de la glace étaient déjà nombreux et en bien des endroits la rivière ne paraissait plus sûre, bien que la neige fût encore épaisseàla surface. Le soleil, déjà chaud, faisaitfondre la croûte supérieure et l'eau filtrait au travers. Il fallut faire beaucoup de détours pour éviter les endroits dangereux. Le cheval d'Éphraïm se débattait dans la masse friable, quoique, la nuit, le thermomètre se tînt à 22° Fahrenheit. Le voyage devenant hasardeux avec un cheval, je dus me séparer d'Éphraïm.

Je m'arrêtai à Songamuodka où, par bonheur, le fermier avait des rennes chez lui. J'eus là un autre exemple de la profonde honnêteté de ce peuple. Plus d'une heure après que j'eus quitté la ferme le lendemain matin, j'entendis de grands cris derrière moi et je vis un homme qui courait vers nous aussi vite que le lui permettaient ses patins à neige ; il était tout en sueur, car la surface ne se trouvait pas en condition telle que l'on pût marcher sans fatigue. Il m'apportait ma montre et ma chaîne d'or, que j'avais laissées sous mon oreiller; l'honnête garçon venait de faire huit ou dix milles pour me rattraper. J'eus de la difficulté à lui faire accepter une petite somme d'argent pour sa peine, et je n'y parvins qu'en lui démontrant que je le payais pour sa perte de temps et non pour avoir rendu ce qui ne lui appartenait pas.

Je voyageai vers le sud aussi loin que je le pus, craignant chaque jour la rupture de la glace sur la rivière. Nous avions cessé depuis peu de porter nos souliers d'hiver, qui ne sont bons que pendant les temps secs et froids, quand la surface de la neige crie sous les pieds; sans cela, la peau devient humide et molle. La chaussure d'été est en cuir préparé contre l'humidité et de la même forme que l'autre, avec un ruban pour l'attacher au-dessus de la cheville.

Le 17 mai, je traversai la Torne et je respirai librement quand j'atteignis Pajala et la grand'roule. Il y avait au moins quatre pieds de neige dans la forêt environnante, mais elle disparaissait promptement

au moment de mon arrivée; près du hameau, les champs étaient déjà nus. Il neigea le 22 mai; les flocons tombaient larges el humides. Le 23, il plut; ce fut la première pluie de l'année; un épais brouillard dura tout le jour, il annonçait le printemps qui arrive alors très vile.

J'avais environ un mois à attendre avant que le premier steamer de la saison arrivât à Haparanda. Je pouvais maintenant converser en finnois, mais pas aussi couramment que je l'aurais désiré; je parcourus les hameaux des bons et hospitaliers Finlandais. Je n'étais plus un étranger pour eux; pai'tout on me traitait en ami et en frère; j'appris plus en ce mois de leurs coutumes et de leur langue queje ne l'avais fait dans tous mes voyages précédents el mes visiies en celle partie du pays.

Page 1