‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 10 sur 56 · EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION. II · texte numérisé non relu

EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION. II

M. Girod administrait les domaines, fauchait, moissonnait avec une ardeur quMi n^eût point mise à garder du soleil ou de la pluie ses propres récoltes. L'abbé s'appelait Just : jamais prénom ne convint mieux à son personnage; il baptisait les enfants, mariait les serviteurs, et,. à ses moments perdus, il instruisait quiconque en avait besoin. Mais, bien qu^il parlât comme un bon livre, la naïveté du petit monde qui gravitait autour de lui Tembarrassait parfois; il trouva, par exemple, un jour Clémentine, la dernière petite fille, fort en colère contre la femme de Putiphar , qui en avait mal agi, disait*elle, avec Joseph. Voulant savoir comment elle entendait Taflaire, Fabbé découvrit avec une satisfaction bien légitime que cette vilaine femme était une menteuse et une voleuse. Pour faire renvoyer Joseph , ne Tavait-elle pas accusé auprès de son mari de lui avoir dérobé un pot de crème (ce qui n'était pas vrai), pendant qu'elle-même cherchait à lui voler son manteau !

Quelque cinquante ans plus tard, on eût peut-être attribué cette leçon d'histoire au Père Loriquet; mais en même temps qu'elles contaient ainsi à leurs petites-filles les aventures de madame Putiphar, nos grand'mères disaient à leurs fils quUl ne fallait pas balancer entre la mort et le déshonneur. Elles leur disaient encore qu'il était beau de s'armer pour la défense de son pays et de montrer de la fidélité à son prince, que c'était une lâcheté de manquer à sa parole, enfin que l'on devait s'honorer du nom de ses pères.

Lès longues soirées de l'hiver se passaient à conter

Phistoire de la famille (car il n^est pas de famille qui n^ait, en bien ou en mal , de frappants exemples dans ses propres annales). Les belles actions et les vertus devenaient légendaires dans tous ces cœurs d^enfants. Groupées autour d'un grand ouvrage de tapisserie, les petites filles travaillaient, pendant^ que leur mère mettait de Tordre et de Téconomie dans les laines et dans les métiers. Le marquis de Murinais égayait le coin du feu en lisant un conte ou bien les gazettes qui venaient d'arriver par l'ordinaire; Fabbé marmottait, en attendant le souper, quelques patenôtres inattentifs; Henry, assis sur le bras d'un fauteuil, corrigeait les déplorables dessins de M. Girod, et le marquis Alexis, tenant son petit Télémaque sur ses genoux, jouait avec la croix de Malte (i) qui pendait au cou de Tenfaut, ou crayonnait, pour la lui faire comprendre, la fable du lendemain. Quelquefois les portes s'ou-* vraient bruyamment; c'était le vieux Saint- Rémy qui avait ajouté un couplet à son éternelle chanson, et demeurait foudroyé sur le seuil par un coup d'œil de la marquise. Gens heureux qui n'avaient point encore ouï parler de la révolution, et qui tous cependant devaient être emportés par elle !

La noblesse, en province, ne peut être accusée d'avoir déchaîné la tempête. Qui donc aurait jalousé ces existences bienfaisantes? La maison était grave et sans luxe, on y voyait peu d'argent, mais tout était

(i) Télémaque Costa était chevalier de minorité.

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commun entre le maître et ceux qui le servaient. Personne n'avait souci de Tavenir, car alors le Roi ne mourait pas , et le devoir avait ses horizons définis envers la patrie comme envers Dieu.

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