CHAPITRE DEUXIÈME
Comment et pourquoi Henry fit à quatorze ans le voyage de Paris.— Sa politique à propos du jugement de M. de la Chalotais. — Aventure de Moulins. — . Arrivée à Paris. — Première échappée sur le grand monde. — Courses au travers des ateliers'en renom. — Greuze , Vanloo , Boucher. — Rencontre de M. Diderot. —Versailles. — Madame de Choiseul. — La ville après la cour. — Madame Geofifrin. — Marmontel , le président Hénault. «^ Retour au Villard.
Tel était le milieu où s'élevait Henry. Son esprit était si largement ouvert, qu^il avait à quatorze ans terminé ses études latines et françaises. Le bon abbé Baret, désormais hors d'état de lui rien apprendre, déclarait , non sans une nuance dbrgueil , « que son élève était fait pour donner à toutes les mères du monde les douleurs de la comparaison )>.
Dès longtemps aussi s'hélait révélée chez Penfant une véritable passion pour les arts. Un goût héréditaire avait réuni au Villard de nombreux tableaux flamands et italiens, les uns achetés en Hollande par Gaspard Costa (i), les autres apportés de Gènes par le président Jean-Baptiste (2) son père, qui vers 1644 était venu
(i) Bisaïeul de Henry.
(2) J. B. Costa, président du Conseil d'État, fut employé par Victor-Amédée I*' à plusieurs missions importantes en Espagne et auprès du cardinal de Richelieu. - ... .
l6 UN HOMME d'autrefois.
se fixer en Savoie. Chacune de ces toiles avait sa légende^ et les merveilleuses histoires que Ton contait sans cesse aux enfants sur la jeunesse des grands peintres avaient fait éclore la vocation de Henry dans les singulières circonstances que voici.
Sortant un jour de son cabinet, oti l'assourdissaient des cris joyeux que dominait encore le fausset de Tabbé, le marquis Alexis' trouva son fils qui achevait de barbouiller un panneau de la salle à manger. L*enfant avait juste cinq ans; il tenait à la main une queue de poire et s^en servait comme de pinceau pour mélanger et étendre tour à tour de la brique pilée et du charbon , les seules couleurs qu*il eût pu se procurer. Henry copiait un Caravage. . Si étrange que fût cet essai , le dessin et la couleur étaient incroyables pour un enfant, et Ten semble telleihent extraordinaire, que le marquis, moitié riant, moitié pleurant d'émotion, enleva son fils dans ses bras et le dévora de caresses. Le petit se laissait &ire et passait de mains en mains. L'abbé voulut le remettre à M. de Saint- Rémy; mais, plus maussade encore que de coutume, le chevalier lui tourna le dos.
(( Beau métier de gentilhomme que le métier de barbouilleur! » murmura-t-il en fermant la porte avec fracas.
« La pesté étouffe le fâcheux! dit une voix. — Ainsi soit-il », soupira charitablement le curé de Saint-Pol, qui détestait le .chevalier depuis Certaine mauvaise plaisanterie dont il avait été victime.
Hcfiry eut tous les honneurs de la journée; sûr sa
jolie figure mutine, on lisait la satisfaction que lui causait ce premier triomphe et une parfaite confiance dans Pavenir. A partir de cette époque, son goût pour la peinture ne cessa de se développer.
Il y aurait peut-être de charmantes choses à dire de l'enfance qui s^annonçait ainsi : « C'est une douce manie de béer aux choses passées; tout est plaisir, surtout lorsqu'on tourne les yeux vers les premières années de ceux que l'on chérit. On allonge une vie aimée, on étend Tafiection que l'on ressent sur des jours que Ton a ignorés et que Ton ressuscite, on embellit ce qui fut de ce qui est, on recompose la jeunesse (i). »
Mais, s'il est permis de refaire ces jolies légendes pour un homme de réputation, il- n^en saurait être ainsi de Texistence modeste que révèle témérairement peut-être aujourd'hui une affection filiale.
Les années se succédaient au Villard sans autres événements importants que les chasses, malheureuses ou les voyages à Beauregard. Une partie d'échecs mettait en jeu tous les amours-propres; on se désolait de laisser partir un ami par le mauvais temps, et plus grande encore était la peine, quand on n'avait pas bourré les fxKhes d'un créancier de tout l'argent qu'elles pouvaient contenir. Que dire de ces années, sinon qu^elles étaient heureuses, heiîreuses comme celles d'un peuple dont Thistoire ne parle pas? Mais,
(x) Chateaubrund, Mémoires d'outre-iombe.
iS UN HOMME d'autrefois.
hélas! le bonheur lui-même est impuissant à arrêter le temps qui s'écoule.
Les enfants grandissaient; Henry allait avoir quatorze ans , son visage était charmant. Sa physionomie reflétait Taisance et la grâce répandues dans toute sa personne. Son esprit était juste et gai, il parlait avec facilité, tout en demeurant un peu sauvage, de cette sauvagerie étonnée, à la fois craintive et hardie, de Tenfant de la montagne ou du désert.
Du fond de ses grands yeux bleus jaillissait une intelligence sans cesse mise en éveil; l'honnêteté de son âme comme la précocité de son esprit vivait dans ce regard que rien n'était venu ternir.
Henry s'était épanoui dans le rayonnement de ses nobles instincts; habitué par son père à regarder en face le bien comme le mal, il ignorait les nuances et les compromis entre la vertu et le vice qu'engendrent la peur ou l'hypocrisie.
De cette gentilhommière perdue dans les nuages, on avait sur le monde les plus justes perspectives. Voltaire, Rousseau (i) et leur philosophisme y étaient discutés et flétris. Il n'était pas jusqu'aiux scandales de Versailles , jusqu'aux discussions académiques qui n'eussent leurs échos au Villard. On n'y était, en un mot, étranger à rien : beaux-arts, philosophie, littérature, venaient tour à tour charmer les longues soirées.
(i) Le marquis Henry, qui ne pouvait souffrir J. J. Rousseau, disait plus tard que pour ne pas ternir sa gloire^ ce grand homme eût bien fait de mourir sans Confessions,
Les enfants s^intéressaient , chacun selon ses goûts ou ses inclinations, à ces choses lointaines qu'il leur était donné d'entrevoir. Quant à Henry, il s'était, nous Pavons déjà dit, pris de passion pour la peinture; il l'entendait comme il entendait toute chose, d'une façon absolument personnelle, trouvant en luimême ses inspirations, n'imitant rien, apportant dans ce qu'il faisait une originalité, une sûreté de goût, une intuition artistique dont témoignent deux petits tableaux qu'il achevait de peindre au printemps de 1766. L'un représente, car ils existent encore, l'atelier du Villard ; l'autre est un paysage au milieu duquel le peintre avait agréablement groupé sa mère, ses sœurs et quelques paysans.
L'heure du grand développement était donc venue pour Henry; un sentiment instinctif le poussait vers l'inconnu, et son esprit était impatient de prendre un plus haut vol. Le marquis son père sentait aussi qu'il fallait à son fils des conseils et des maîtres; pouvait-il, d'ailleurs, lui imposer la solitude éternelle à laquelle il s'était lui-même condamné?
Si quelqu'un, dans les derniers jours d'octobre 1766, était entré certain soir dans le petit salon de la marquise, il l'eût trouvée, comme de coutume, entourée de ses vieux amis, mais à la perplexité des visages comme à la vivacité de la conversation il eût été facile de voir qu'il se traitait là une question de haute gravité.
Il s'agissait en effet d'un voyage à Paris, auquel on pensait depuis quelque temps pour Henry. Le vieux marquis de M urinais y poussait fort, se sentant comme
un regain de jeunesse à la pensée des succès qui attendaient là-bas son petil-fils. Prévus par tous, à vrai dire, le marquis était presque seul à les désirer, car TafTection grossissait les dangers qu^allait courir Henry.
L^hésitation était donc grande.
Pour la centième fois, M. de Saint- Rémy s'offrait à chaperonner Tenfant; pour la centième fois, il était repolisse avec perte, quand la porte s'ouvrit brusquement et laissa passer un gentilhomoie botté, éperonné, en petite tenue des gendarmes du Roi.
C'était le chevalier de Murinais, qui arrivait de Saint- Marcellin en Dauphiné et allait à Moulins, où son régiment tenait garnison. De là il devait continuer sa route vers Paris.
M. de Murinais semblait tomber du ciel : c'était un homme de bien et fort dévot, ayant quelques années de plus que la marquise Costa, sa sœur, qui Tadorait. Il proposa d'emmener Henry avec lui; l'affaire fut bientôt arrangée: le chevalier envoya ses chevaux à Moulins, sous la conduite de Pigache, son domestique, et passa le reste de la semaine au Villard, jurant mille fois le jour sur sa part du paradis qu'il ramènerait au giron maternel son neveu sain de corps et d'âme.
Quel événement que ce départi Les provisions s'entassent dans la voiture, les mêmes recommandations se répètent, on s'est embrassé pour la dernière fois, et l'on s'embrasse encore. Les pauvres parents regrettent la permission qu'ils s'accusent d'avoir trop légèrement donnée et qu'ils voudraient reprendre. Figurez-vous les domestiques effarés, les paysans, le bonnet à la main , voyant
partir leur jeune maître pour Paris, pour un monde dont ils n'ont jamais out rien dire, sinon qu'on n^en revient presque jamais.
Vieux et jeunes en partant promettent d'écrire, et bientôt cependant les mille riens , les plaisirs ou les fatigues du voyage'emportent un chagrin que Ton croyait éternel, et jusqu'au souvenir de ceux qui, demeurés à la maison, ont gardé la meilleure part des regrets. Ici les absents n'eurent pas tort, car, chaque soir, Henrv écrivit au Villard ses impressions de la journée.
Une main amie a conservé ces lettres, qui trahissent ' à chaque ligne les petits défauts comme les charmantes
qualités de celui qui les écrivait.
Voici la première de ces lettres ; elle est datée de Moulins :
ce Après que je t'ai* quitté, papa, le cœur bien serré, nous sommes arrivés à Lyon que nous avons traversé pour venir coucher à Tarare, et nous voici à Moulins. Mes tableaux, mon oncle et moi avons fait bon voyage; il n'y a que le pauvre sac de marrons qui * s'est déchiré et les a un peu semés le long des grands chemins; il en reste cependant encore une bonne quantité.
» Depuis que je suis ici, mon oncle m'a mené dans les plus briIJantes assemblées. Mais parlons de choses plus intéressantes.
» Je suis on ne peut plus content du mausolée du duc de Montmorency. Les deuit figures de l'Hercule et de la Charité sont de la plus grande beauté. Celles du duc et de sa femme sont aussi fort belles, mais les autres
n^en sont pas dignes. On voit que l'auteur était parfaitement au fait de Pantique; j^ai reconnu dans la tête de la Charité les traits et les caractères de la Vénus de Médicis; je croirais même qu'ils sont trop bien. Les proportions de l'Hercule sont les mêmes que celles de FHercule à la massue. La draperie de la Charité est la plus belle chose du monde; il m'a pris souvent envie d'appuyer le doigt dessus pour la faire plier; le nu se sent parfaitement bien, et les plis en sont jetés majestueusement. Enfin, ce morceau gagne infiniment à être vu de près. Je me suis mis à le co* pier tout entier; mais comme c'est un très-grand morceau d'architecture, et qu'il faudrait une opération de perspective longue et difficile pour le bien rendre, je prendrai du tout ensemble une esquisse à vue de nez, que je pourrai, dans la suite, mettre en règle; je dessinerai seulement les figures avec soin.
» Comme je rentrais de l'église oti j'avais passé une bonne partie de la journée à travailler, mon oncle me pria de lui faire des plateaux de sable coloré pour un grand souper qu'il avait le soir même. Il en fut content, et pour me récompenser me permit d'assister à une petite comédie de société qui termina la fête; le vrai est que je m'y amusai infiniment. On jouait le Légataire universel, pièce dans le goût du Malade imaginaire de Molière. — Nos acteurs y ont fait merveille. »
On hocha un peu la tête au Villard quand cette lettre y parvint. Mais ce furent bientôt de plus grandes inquiétudes encore.
DU VILLARD A PARIS. cS
ce Lundi dernier, écrivait Henry, comme mon oncle avait prié un des officiers de sa gendarmerie de me donner quelques principes pour monter à cheval, j'ai monté le Singe et me suis acheminé vers le manège ; mais, dès que mon cheval a passé près de l'endroit oti on le fait tourner pour le mener boire , il â enfilé au galop une grande allée qui s'est trouvée devant lui. Il faut noter que le cocher de mon oncle, qui venait avec moi, m'avait donné pour toute instruction que le cheval était extrêmement sensible à la bride et que, dès qu'on la lui tirait, il se cabrait; mais, comme il ne m'avait pas donné le secret pour l'arrêter, j'ai laissé à mon cheval la liberté de faire ce qu'il voudrait, pensant qu'après une petite galopade je lui persuaderais aisément par la douceur de venir oîi je prétendais aller.
» Point du tout; dès que monsieur le Singe a vu que je ne le retenais pas, mon peu de résistance lui donnant une fort mauvaise idée de mon savoirfaire, il a pris le mors aux dents et m'a emporté ventre à terre jusqu'au bout de l'allée, où il sauté l'une après l'autre six barrières de ma hauteur et, avec la dernière , un fossé de six pieds de large, où il a laissé mon chapeau dans un tas de crotte.
» Toutes ces cabrioles ne le rendant que plus furieux, il a franchi un' pont et m'a emporté cul par-dessus tête à perdre la respiration. Enfin, après m'avoir traîné ainsi près d'une demi-lieue de chemin ou plus, car le temps me durait bien fort, et m'avoir rudement froissé contre l'angle d'une maison, il s'est venu
24 UN HOMME d'^AUTREKOIS.
fourrer dans un petit jardin , fermé par quatre haies et un fossé ; comme il se préparait à franchir ce nouvel obstacle , j'ai sauté promptement à bas; crotté pardessus les yeux, j'ai pris mon cheval par la bride et me suis remis en chemin dans la boue jusqu'à mi-jambes.
» Le cocher de mon oncle , qui m'avait suivi en courant de toutes ses forces, m'a joint sur ces entrefaites et s'est chargé du cheval. Tous ceux qu'il rencontrait pendant qu'il me cherchait et qui m'avaient vu passer si en désordre l'assuraient, que je ne pouvais qu'être mort ou estropié. Quand je suis repassé, on ^ paru fort intéressé sur ma santé; chacun me demandait si je n'avais ni bras ni jambe rompus. La vérité est que je n'ai eu aucun mal, j'ai seulement perdu tout ce que j'avais dans mes poches. Au reste, j'ai acquis beaucoup de gloire; on ne parle à Moulins que de moi et de mon aventure. MM. les gendarmes et mon oncle lui-même m'ont assuré qu'aucun d'eux n'eût voulu se trouver à ma place.
» Ce matin, cependant, je suis retourné au manège, mais sur mes deux pieds de derrière. J'y ai appris à mettre le pied à l'étrier en règle , à mettre la main et puis le reste en règle sur la selle et à me tenir comme un Sancho, non pas en avant, mais en arrière, et à porter le nez au vent. »
Cette braverie du petit garçon amusait les gendarmes; lui se grandissait, tout heureux de son importance, et s'en allait prenant parti sur toutes les questions qu'il tranchait le plus gravement du monde.
« Aujourd'hui, jour de Noël, écrivait-il à son père, j'ai dîné en fort gaie compagnie, avec les gendarmes et un gros grand vicaire de Nevers qui leur faisait raison sur tous les points. Après le dîner, on a fait la partie d'aller au sermon d'un certain prédicateur qui tire ses sermons de V Emile de M. Rousseau. Il est de fait qu'accommodés à la sauce philosophique par ce pieux cuisinier, nos dogmes sont difficiles à digérer. » Passant ensuite à la politique : a En sortant du prêche, continue Henry, car c'est bien ainsi qu'il convient d'appeler les tirades du Père Ange, je suis allé chez madame de la Roche, qui avait, dans la journée, reçu des nouvelles dé Bretagne.
» Le Roi, paraît-il, ayant fait assembler son parlement, lui a déclaré qu'il voulait que cette affaire fût entièrement oubliée, qu'il lui imposait le silence le plus exact, qu'il ne voulait point trouver de coupable; qu'il ne rendrait point cependant ses bonnes grâces à MM. de la Chalotais père et fils, et qu'il les exilait, les uns disent à Saintes, les autres , aux Sables d'Olpnne. Madame de la Roche est fort mécontente de ce jugement, quoique sa lettre de cachet soit levée et qu'elle attende son rappel au premier jour. Je ne sais pourquoi tu me mandes qu'elle est à la Bastille; le gazetier d'Avignon le veut aussi. Tout le monde trouve beaucoup d'inconséquence dans ces affaires de Bretagne. Ou MM. de la Chalotais sont innocents, comme le public le croit, ou ils sont criminels; s'ils sont criminels, ils ne sont pas assez punis; s'ils sont innocents , ils le sont trop. On trouve aussi fort étrange
de voir arriver en poste tous ces témoins de Bretagne, que Ton renvoie aussitôt qu^arrivés , en leur défendant surtout de parler.
» C'est précisément fondre des pièces de 24 pour tirer avec des sarbacanes. »
Ici Foriginalité de Pexpression le dispute à la justesse du sentiment. Henry entrevoyait-il le danger de ces faiblesses, de ces demi-mesures aussi inefficaces à ramener les a£fections défaillantes qu'à réduire les ambitions qui sourdent? Toujours est-il que l'on peut répéter, devant cette impression si vive dafts un enfant de quatorze ans, qu'il n'est jamais trop tôt pour apprendre par quels hommes le monde est gouverné.
M. de Choiseul, tout-puissant encore, malgré ses sept années de revers, entreprenait alors de réformer l'armée.
La tactique de Frédéric l'avait emporté sur la valeur française, et l'on croyait remédier à tout en pratiquant la théorie prussienne.
Ce fut un bouleversement général ; la plupart des anciens officiers se retirèrent; la jeune noblesse, au contraire, adopta le nouveau système avec enthousiasme, et de partout affluèrent les demandes de service; ce fut une rivalité entre les régiments.
M. de Murinais et son camarade, le capitaine d'Orneval, avaient dès longtemps projeté de faire une apparition à Versailles. Leur carrière en dépendait. Ils se mirent en route quinze jours après l'arrivée du chevalier à Moulins.
On cheminait en carrosse et à petites journées.
A Nevers, ces messieurs, qui savaient leur monde, allèrent faire leur cour à madame du Châtel, la belle-mère de M. de ChoiseuL C^était une vieille personne, vivant fort en dehors de Versailles et affectant de n'y avoir nul crédit; mais on connaissait ces détachements, mis à la mode par madame de Maintenon, et Ton se confondait autour de ces vieilles femmes.
Chacun s^empressa donc et voulut paraître pendant un souper qu'elle donna ; Henry seul n'y avait rien à dire et se fût ennuyé si sa bonne étoile ne l'eût jeté dans les bras d'un gros M. du Tremblay, endiamanté à toutes les phalanges, ridicule des pieds à la tête, mais fort amateur de peinture et possesseur du plus riche cabinet qui fût à vingt lieues à la ronde.
Ce fut un vrai déchirement le lendemain quand il fallut quitter cet homme aimable. Comme son oncle le plaisantait sur cette amitié si brusque, Henry, pour se soustraire aux moqueries, voulut, malgré le froid horrible qu'il faisait, courir la poste à franc étrier. Mal lui en prit, il fut roulé dans la neige et eut trois doigts de la main droite gelés, et si bien gelés qu'il ne put s'en servir de plusieurs jours. Les épigrammes redoublèrent à l'adresse du présomptueux petit garçon, quand il vint humblement reprendre sa place dan? la voiture. Elles égayèrent la fin du voyage, et, le 1 2 janvier 1767, le chevalier de Murinais, Henry et M. d'Orneval débarquèrent à l'hôtel de Nevers, en face des mousquetaires gris. Chacun courut où il avait affaire.
« Enfin, écrit Henry, nou^ voici à Paris; je ne me trouve plus la même figure; ce qui me prouve cepen-
dantque je suis bien moi-même, c'est que j'ai voulu courir la poste et que j'en souffre cruellement. On m'a frisé, pomponné toute la journée, et le soir mon oncle m'a mené souper chez madame de Gastine; j'y ai vu son fils, qui n'est pas encore bien grand pour son âge , mais qui est de la figure la plus noble et la plus intéressante. Malheureusement, il y avait !à aussi deux ou trois brillants petits-maîtres, dont le ton m'a fort surpris : ils ne font que bâiller, prendre du tabac; quand j'ai vu au bout de quelque temps que j'étais dupe de mes honnêtetés, j'ai commencé aussi à me mettre à mon aise, à m'étendre, à coudoyer, à passer devant quand l'occasion s'est présentée. »
Mais faisant modestement un retour sûr lui-même, Henry s'en prend de son insuccès à sa toilette et à sa gaucherie provinciales.
a II faut en convenir, mon bel habit de velours et moi avions l'air un peu bête. Comme on ne me disait rien, j'ai prestement pris mon chapeau, mon épée, et m'en suis venu t'écrire, mon cher papa; si je meurs ici, ce sera bien certainement du mal du pays. Que tes lettres que je viens de trouver sont bonnes ! Il faudrait bien des cœurs à la française pour faire un cœur comme le tien. En vérité, tu as bien de la bonté de relire deux fois mes chiffons de lettres; ce sont les tiennes qu'il faudrait encadrer. Rien n'est aussi joli que la petite morale que tu tires» de mon aventure équestre de Moulins; je* n'ai jamais rien lu de plus juste, ni de plus agréablement dit.
7> Je t'adresse cette lettre au Villard, mon cher papa, pensant bien que tu as le bonheur d'y être, et que Ton a celui de t'y posséder. J'espère avoir dans quelques jours mieux à te mander, car mon oncle m'a fait de belles promesses. »
Ces espérances, cependant^ ne se réalisaient pas. Le chevalier de Murinais. avait mille choses à faire et négligeait un peu son petit compagnon.
a II faut avouer, papa, écrivait celui-ci, que je fais une triste figure; mon oncle m'oublie absolument; depuis quatre jours que je suis ici, je n'ai rien fait ni rien vu. M. de la Garde,- sur qui je comptais, est à Issy et n'habite point Paris; il y vient tout au plus une fois par mois. Les rues de Paris sont des torrents de crotte ; il est impossible de sortir à pied. Mon Dieu, mon Dieu, me sentir au milieu des plus belles choses et être réduit à dormir pour passer mes journées, cela me met la bile dans un mouvement affreux !
» Tout à l'heure, n'y tenant plus, je suis allé, sous la conduite d'un des laquais de mon oncle, jusqu'à la rue de Grenelle, toute voisine de la nôtre, pour voir une très-belle fontaine. Elle est ornée de sept figures de Bouchardon.
» La ville de Paris, représentée par une femme assise sur une proue de vaisseau, est élevée sur un massif orné de refends et dont la superficie est couronnée de glaçons pendants. A ses côtés, sont la Seine et la Marne penchées sur leurs urnes. Au-dessus, est un fronton soutenu par quatre colonnes cannelées d'or-
3o UN homme^d'autrefois.
dre ionique. Le corps avancé est accompagné de deux ailes qui décrivent une portion de cercle ; elles renferment des niches dans lesquelles sont quatre génies dus au ciseau de Bouchardon. Ils représentent les quatre saisons. Âu-^iessous de ces niches sont autant de bas-reliefs, représentant des jeux d^enfants analogues aux saisons.
7> Le bâtiment fait un des côtés de la rue , qui n^est pas fort large, et c^est pourquoi Bouchardon a donné cette forme à son édifice. Ce qui m'a choqué, c'est qu'il n'y a pas de bassin pour recevoir les eaux, et que, s'il en sortait, elles inonderaient la rue. J'ai dîné seul à mon petit couvert, j'ai dit mes vêpres et demeure tout morfondu , ne sachant que faire. »
Ce premier coup d'aile avait enhardi Henry.
(c J'ai pris mon parti de voir seul, mon Voyage pittoresque de Paris à la main, les belles choses que l'on ne me montre pas. Mais il m'en a cui; comme je sortais de l'église de Saint-Sulpice, où j'avais vu le mausolée de M. Longuet, l'ancien curé, je me suis mis dans un fiacre pour revenir. Je n'ai pas été plutôt dedans, qu'un des chevaux s'est abattu; il a fallu un grand quart d'heure pour le relever. Pendant que j'attendais qu'on l'eût remis sur pieds, j'ai attrapé un coup de poing d'un vilain porteur d'eau , qui avait trouvé mauvais que je l'eusse un peu coudoyé. Paris n'est aujourd'hui qu'un nerf de glace ; si les chevaux ne peuvent s'y tenir, les porteurs d'eau, comme tu vois, ne s'y tiennent que trop bien. » . Le ma.lheur semblait s'acharner sur le pauvre enfant,
DU VILLARD A PARIS. Dl
et ce voyage à Paris ne lui apportait que des déceptions. Ses lettres trahissent un profond découragement Ne pouvant faire mieux, il visitait quelques églises dont il envoyait la description à son père. « L'architecture de Notre-Dame, dit-il, est fort estimée, quoique d'un gothique perfide. » L'église de Saint-Roch frappait l'enfant, « parce que M. Falconnet, qui en a dirigé la décoration, n'a voulu imiter personne et a donné un libre essor à son génie, qui se révèle dans tous les détails de l'ouvrage ))1
Mais qu'importait tout cela? Henry venait, en rentrant, de trouver un gros paquet de lettres de Villard.
a Ces lettres vont me servir de réveillon ; il n'est pas de tableau , de statue, d'église qui vaille ces chères lettres de mon adorable papa. Tes bontés me comblent; est-il donc nécessaire après cela que je t'assure d'une tendresse qui ne finira jamais? Quelle vilaine chose que l'exagération, surtout quand on est si loin! Pour un malheureux rudement que j'ai été mettre, «ans trop y songer, dans le récit de mon aventure de Moulins, je vous ai donné à tous d'affreuses inquiétudes. Non, je ne me suis fait aucun mal, croyez-le bien, je n'ai eu ni fièvre ni rien d'approchant. Mon oncle ne m'a point fait de mauvais* compliment; au contraire, il m'a semblé depuis avoir beaucoup plus d'estime pour moi. Je demande pardon à maman de mon style ; la vérité est que j'écris comme je parlerais et que je n'ai jamais relu mes lettres. Je ferai désormais attention. Je suis fort afHîgé de la maladie de la sœur de M. l'abbé et de l'inquiétude qu'elle lui
donne. A ce propos, Thistoire dé Pétable à vaches n'est point une plaisanterie. Ce remède a fort bien réussi à plusieurs personnes qui en ont usé. Madame la Dauphine y serait, si Ton pouvait trouver une étable à vaches assez magnifique et des crèches assez dorées (i). »
Ce. bavardage préludait à de plus grandes nouvelles.
M. Vissières, le précepteur de M. de Gastine, avait tout de suite jugé à sa valeur le petit provincial si mal traité par son élève. C'était un homme de bien que M. Vissières et en même temps un homme d'esprit; il s'était occupé jadis de littérature et -se trouvait ainsi vivre en quelque familiarité avec les beaux esprits et les artistes de son temps.
Il avait offert à Henry de le conduire chez Greuze, et l'on comprend si l'enfant était heureux, mais en même temps préoccupé d'une visite aussi décisive.
« Enfin, mon cher papa, écrivait-il en sortant de l'atelier de Greuze, mes affaires prennent un meilleur tour; quel homme, quel charmant homme que Greuze I
D Le gouverneur de M. de Gastine m'y a conduit ce matin; il nous a reçus avec toute la politesse imaginable , il parle comme un ange. Il nous a fait voir quelques esquisses qui sont sur le chevalet. Le but de la peinture, dit-il, comme je la regarde, est d'être
(i) Marie-Josèphe de Saxe, seconde femme du Dauphin, mort en 1765, avait contracté, en soignant son mari^ une maladie de poitrine dont elle mourut en 1767.
Utile à la société. Dans tous ses tableaux, il veut montrer le vice puni et la vertu récompensée. Il n'en est pas un qui ne soit un sermon. L'un est un avare qui ne songe qu'à accumuler et laisse sa famille dans rindigence. Il paraît endormi auprès d'un tas d'argent qui fait sa seule occupation. Ses deux fils, poussés à bout, conçoivent le dessein de Tassassiner, Us entrent dans sa chambre; à la vue du père, la nature se réveille, Tun laisse tomber son poignard et retient Tautre par la manche. L^expression de ces deux figures est étonnante. Un autre est un jeune homme qui s'enrôle contre le gré de toute sa famille; le vieux père, chargé d'infirmités, se désespère sur sa chaise qu'il ne peut quitter; la mère en pleurs et toutes ses sœurs l'accompagnent à la porte; lui d^un air libertin sort et semble leur insulter.
» Dans le pendant, on le voit revenir en fort mauvais équipage, au moment oti son père meurt. La mère semble Paccuser d^avoir, par sa mauvaise conduite, abrégé les jours de son père. Le prodigue paraît alors, à son tour, dans le plus profond désespoir. »
Henry continue, et c'est avec la même justesse d'es« prit, la même finesse de goût et toujours la grâce de son style qu'il poursuit son inventaire dans Fatelier du maître.
«c Le tableau que Greuze m'a ensuite montré représente un père de &mille vieux et paralytique, que ses enfants se pressent à l'envi de servir. Il paraît donner des avis à sa fiimille, tous l'écoutent avec
attention et respect. L'expression de cefte tête de
vieillard est admirable. Tous les accessoires ont rapport au sujet. Sur une armoire, dans le fond de la chambre, sont des armes rouillées, pour faii*e voir qu'autrefois il a servi TEtat. Une femme, dans la demi-teinte , met le couvert. Sur la table on voit une poule bouillie, allusion aux paroles de Henry IV; ce sont là de ces petites naïvetés qui mettent tant d'esprit et d'intérêt dans ses tableaux. Greuze n'est pas ami de Boucher, à ce qu*il m'a paru; il déteste et a bien raison de détester ces ordures qui sont aujourd'hui à la mode, qui déshonorent la peinture et font perdre les mœurs ! Tant il est vrai que les meilleures choses deviennent mauvaises entre les mains des méchants.
• Pourquoi faut-il que les pleurs de TAurore,
QjLii ne devraient enfanter que des fleurs,
AU même instant fassent édore Les sucs mortels et les poisons vengeurs (i) ?
» On prétend, du moins c'est ce que nous avons entendu dire en Savoie, que Greuze a le dessin tri* vial. Je ne le trouve pas; ce qui le distingue et, à mon avis, en fait un homme unique, c'est qu'il n'a rien d'héroïque dans le choix de ses sujets. Il a essayé je ne sais quel tableau d'histoire qui n'a pas réussi et s'est remis à la peinture ordinaire.
» Ce que je trouve admirable, ce sont les têtes; leur
(i) Grsssbt.
DU VILLARD A PARIS. 5d
coloris, leur modelé, sont inimitables; j^aime moins les draperies, qui sont lourdes et d'un coloris parfois douteux, n
La porte une fois ouverte, Henry retourna bien vite chez Greuze, et cette fois y porta ses tableaux.
«Sa femme m^a reçu, dit-il; je Tai trouvée bien disante, ayant de l'esprit et du sens. M. Greuze est rentré quelques moments après mon arrivée; je ne sais si c'est par politesse, miais rien ne peut égaler son étonnement en voyant ma peinture : les bras m^en tombent, m'a-t-il dit, et je ne croirais jamais, si vous ne me le disiez, que ces tableaux sont de vous. »
Greuze pouvait se rappeler que pareille incrédulité l'avait accueilli lui-même, lorsqu'il présenta aux professeurs de TAcadémie son tableau du père de famille expliquant la Bible. Quelques-uns ne craignirent pas de dire que le petit peintre ne pouvait être Fauteur d'un pareil chef-d'œuvre et Tobligèrent à travailler devant eux (i). Grâce à ce souvenir, Greuze fut peutêtre moins difficile à convaincre.
« Je le priai de critiquer mes tableaux , continue Henry.. Après les avoir considérés longtemps, Je n'ai rien à vous dire , m'a-t-il répondu , sinon qu'il feut bien vous garder de vous écarter de la voie dans laquelle vous êtes; c'est sans contredit la meilleure, et c'est par là que vous parviendrez aux plus grandes choses. Papa, tu sais bien qui m'a mis sur cette
(i) Biographie universelle,
voie : Se ancKio son pittore. C'est à toi que s'adresse cet encens; pour moi, je n'en arrête qu'une bien petite partie en chemin. Tu sais d'ailleurs, papa, que ma modestie est fort trai table et qu'on peut la heurter, la froisser sans trop d'inconvénients. »
Si, comme le disait autrefois le bon abbé Baret, Henry tout en&nt aimait presque autant à dire ses petites Sautes qu'à les faire, il était bien demeuré le «même; mais sa vanité h'était-elle pas excusable? Ses tableaux et lui-même devenaient à la mode. Greuze avait parlé, les amateurs de peinture et les beaux esprits du temps se rendaient à l'atelier pour faire causer le petit artiste, pour critiquer ou admirer son œuvre. M. Diderot y vint comme bien d'autres et fut impitoyable; s'en prit-il à la peinture ou se moqua-t-il du peintre, je l'ignore. Henry, piqué au vif, en appelle lestement des arrêts du grand critique.
« M. Greuze, dit-il, m'avait prié de lui laisser mes tableaux; le surlendemain, je les ai trouvés sur un chevalet, entourés de M. Diderot et d'un autre connaisseur dont je ne sais pas le nom ; Greuze a mille fois insisté sur la nécessité de copier la nature : ce Gar- » dez-vous, m'a-t-il dit, d'embrasser aucun système, et. » vous serez un homme unique. »
9 Après cette charmante leçon du maître, M. Diderot a parlé de mes tableaux avec beaucoup d'esprit, mais peu de jugement, comme les gens de son espèce; l'autre homme a pris un air capable et n'a rien dit.
» Nous aurons Greuze au Villard, car il va faire un voyage en Italie et s'arrêtera sous notre adorable toit.
DU VILLARD A PARIS. ij
A propos du Villard, quand j'écris ce liom, je me sens mourir d'envie d'y: revenir, et d'embrasser tous mes concitoyens de là-bas. »
Au milieu des splendeurs de Paris , Penfant regrettait la maison solitaire, où, comme dit Chateaubriand , on est mieux à Tabri des hommes. Ce sentiment réveillait les autres nobles sentiments de son cœur.
a Je suis révolté de la statue de Louis XIV» que je viens de voir place des Victoires. La statue pédestre du roi et une Victoire qui le couronne sont colossales et en bronze doré. Le groupe immense avec tout ce qui l'accompagne est d'un seul jet; il est posé sur un bloc de marbre blanc. J'ai été indigné de voir cet orgueilleux vainqueur foulant aux pieds toutes les nations de l'Europe, et notre pauvre Savoie enchaînée, lui décrottant quasi ses souliers. Aux quatre côtés du piédestal, sont des bas-reliefs en bronze. Ils représentent la préséance de la France sur l'Espagne, la conquête de la Franche-Comté, le passage du Rhm, la paix de Nimègue. La figure du Roi et celle de la Victoire sont de seize pieds de proportion, celles des nations enchaînées, de douze.
i> Mon indignation a fait rire aux larmes le marquis de Gastine, avec lequel je traversais la place pour m'en aller voir le cabinet de M. de Julienne; M. de Gastine est bien décidément un sot.
3> Le cabinet dont je vous parle est immense, composé de toutes les écoles et enrichi de marbres antiques, de groupes de bronze, des plus belles porcelaines, de
morceaux de la Chine extrêmement bien choisis , trèsrares et trè&-curieux. Le tout est monté et arrangé avec beaucoup de goût.
» J'ai vu là un très-grand Wouvermans des plus composés et des plus finis qu'il ait faits : il représente une chasse au cerf; j'ai vu aussi un tableau capital de Berghem. J'ai, comme tu le penses, pris bonne note de tout cela, et t'en rendrai compte.
» M. de Julienne possède une trèsi-belle collection de terres cuites; tout autour des salles sont des tables faites des marbres les plus riches : sur la première, en entrant, se voit le buste d*un empereur grand comme nature et en porphyre; sur les suivantes, des urnes, des vases, des boîtes de glaces, des statuettes. Dans l'intervalle que laissent entre eux les tableaux, il y a des trophées d'armes.
3) Le milieu de la galerie est une longue suite de trépieds, de vases antiques; dans les trumeaux des fenêtres sont aussi des tables chargées de belles choses. Au plafond pend une lanterne, chef-d'œuvre de chinoiserie.
D La pièce la plus singulière est le bouclier de Scipion l'Africain , couvert de bas-reliefs en bronze. Il a été péché dans le Rhône et vendu ces jours-ci à M. de Julienne. Tout le monde court pour le voir. J'ai retrouvé là, autour du bouclier et l'ejcaminant curieusement, Greuze et Vien, gros peintre bourru et boursouflé au physique, mais infiniment correct dans sa peinture.
. » Ils causaient avec Gravelot le graveur qui , tu le
DU VILLARD A PARIS. 3g
sais, a enrichi de ses magnifiques compositions les si vilaines œuvres de M. de Voltaire. Tous trois m'ont fait mille amitiés et invitations à aller les voir.
» Mais je m'aperçois que ceci devient furieusement gazette et description de cabinet. Parlons un peu d'autre chose. On a reçu hier M. Thomas à P Académie; j'ai lu son discours et l'enverrai à M. Baret. Le discours est très-beau. Ma première lettre vous amusera, car mon oncle m'a promis de me mener demain à Versailles, pour y voir donner le «cordon bleu à M. {e Dauphin. »
Mais -Henry avait compté sans les distractions de son oncle.
a Je vous avais promis la cérémonie du cordon bleu.
Il faudra vous en passer ainsi que moi, mandait-il
tristement au Villard peu de jours après. Mon oncle
m'avait juré de me la faire voir, et il m'a oublié pour
• un souper à Paris. »
Heureusement, l'excellent M. Vissières et M. l'abbé d'Arvillard suppléaient le chevalier. L'abbé était compatriote de Henry, et même un peu son parent. Il • remplissait à Paris, pour le compte du roi de Sardaigne, je ne sais quelle mission secrète. Comme il était fort répandu dans le monde, Tenfant ne pouvait trouver un meilleur guide.
M. d'Arvillard voulut dédommager son petit ami de sa déconvenue du cordon bleu et le conduire à Versailles, non certes que l'enfant fût d'âge 'k être présenté ; mais, curieux comme nous le savons, Henry ne laissait pas de repos à l'abbé qu'on ne lui eût monuré
la cour après la ville. Le chevalier de Murinais les avait accompagnés.
a Quel admirable lieu ! écrivait Henry dès le soir même. Je suis mort de fatigue, mais je veux te dire, papa, quel pêle-mêle d'hommes et de choses, de peintures, de statues, de femmes, de soldats, de car-
rosses, de majestés et de petits riens j'ai admiré depuis ce matin. Versailles n'est qu'un contraste depuis le Roi jusqu'au suisse de sa grille. Louis XV a l'air bon et méprisant , son suisse a l'air imposant et plat. Il s'en allait (le Roi, pas le suisse) à la bénédiction, enveloppé d'un grand manteau rouge avec la plaque du Saint-Esprit; il était suivi d'une longue file de cordons bleus et de gardes. J'ai vu la Reine dans sa chaise à porteurs , lorsqu'elle a traversé ses appartements pour aller à vêpres. Elle m'a paru bien laide et décrépite : son nez et son menton se touchent presque. J'ai vu M. le Dauphin et ses frères; ils sont tout à fait enfants, d'ailleurs d'une assez jolie figure. Mesdames ont passé très -vite. Elles étaient suivies des dames d'honneur, toutes extrêmement replâtrées, barbouillées de rouge et se pavanant en grands paniers qu'elles accrochaient, un peu partout. Elles donnaient le bout de leurs doigts à des seigneurs tout à l'ambre , comme on dit ici. »
Henry avait eu en effet, et plus peut-être qu'il ne l'aurait voulu, le temps de voir toutes ces belles choses, car M.d'Arvillard et son oncle l'avaient laissé au milieu des appartements pour aller dîner tous deux chez M. de Cambrai.
Ainsi abandonné, le pauvre petit fût mort de faim et d'embarras au milieu de Versailles s'il n'eût rencontré M. Tronchin, le célébré médecin genevois que Ton avait fait venir pour madame la Dauphine. M. Tronchin reconnut Henry et. Temmena dîner chez lui.
Quelques heures après , le chevalier et Tabbé eurent
• grand'peine à retrouver Tenfant, mais ils n'osèrent le
gronder. On lui fit au contraire nlille caresses, et Tabbé
d'Arvillard lui proposa de le conduire le lendemain
chez le peintre Boucher.
a Mon oncle, étant sorti en chenille, m'a laissé son carrosse qui nous a conduits chez le divin Boucher; c'est un vieux bonhomme, plus crevé, plus usé qu'on ne saurait le dire. 11 était occupé à bousiller un mauvais petit tableau qu'il a déjà fait cent fois; il a vu mes tableaux dont il a été dans le plus grand étonnement. Il a trouvé toutefois qu'il y manquait cet art, cette habitude qui caractérisent les maîtres. J'en suis convenu aisément avec lui. Boucher m'a conseillé de copier quelques bons tableaux flamands; cela serait assurément très-bien si je le pouvais. Il a un cabinet d'histoire naturelle immense. J'ai vu là des papillons qui , les ailes étendues, ont un demi-* pied de large. Il a aussi une collection merveilleuse de coquillages, d'oiseaux embaumés, de minéraux, de coraux et de morceaux de la Chine. Le tout est arrangé avec beaucoup d'art et de goût. Le maître s'est déridé pour me prier de revenir quand j'en aurais le temps, et m'a accordé presque gracieusement la
permission de dessiner à rAcadémie lorsque bon me semblerait. »
Chacune des lettres qui arrivaient au Villard marquait une étape de ce voyage entrepris à travers les ateliers en renom.
« Je suis allé aujourd'hui chez Vien, au Louvre, et je lui ai porté mes tableaux ; il en a été très-surpris, à ce qu'il m'a paru. En tout cas, s'il n'en dit pas son sentiment, ce n*est pas par politesse, car je ne le soupçonne pas d'en avoir à revendre. Il m*a prié de lui laisser ma peinture, pour la faire voir à ses adeptes et m'en dire leur sentiment. Puis il m'a montré un immense tableau qu'il fait pour Saint- Roch. Les figures en sont colossales. Le tableau est bien composé, a de bonnes parties, et le colons est frais ^ mais le blanc est trop peu ménagé. Vien n'a pas le précieux de Rubens et des Flamands.
» En revenant, je me suis arrêté pour visiter le cabinet de M. de Gagni; c'est un des plus nombreux . qui soient dans Paris. Les Flamands y dominent; on y voit douze Wouvermans, de très-beaux Berghem, Van Veld, Poter, Teniers et Ostaed; la galerie se compose de plus de quatre cents toiles. Les bordures sont d'une rarissime magnificence, les moindres valent cinquante louis. On trouve dans cette admirable collection les plus beaux bronzes et des porcelaines de toute sorte. Celles-ci sont plus chères que tout le reste. J'ai vu là des morceaux étonnants en mosaïque, en vieux laque, des pendules de bronze doré de la plus belle forme, des tables tant en vieux laque in-
crusté et en pierre de Lare, qu'en albâtre et en marbre précieux; des vases de porphjrre, de caillou d'Egypte, de granit montés avec toute Félégance imaginable. J'ai vu des montures simplement en or moulu de deux mille quatre cents livres, deux petits vases en porcelaine grands comme le doigt, valant dix -sept cents livres. La troisième pièce est tapissée d'une belle tenture des Gobelins sur les dessins de Boucher; la quatrième a ses panneaux copiés sur des tableaux d'Oudry.
» Je ne vous ai pas écrit hier, parce que toute ma journée a été prise par une visite chez M. de Cambise, où l'on m'a fait beaucoup d'honnêtetés, et par une course à la foire Saint*Germain. C'est, en ce dernier lieu, une foule et une cohue détestables. On y voit une quantité de bâtiments en planches, des baraques remplies de femmes malhonnêtes , qui débitent toutes sortes d'impertinences. Les rues sont couvertes de vitrages; il y a des salles de bal, des cafés, de la musique à assourdir. Les badauds de Paris s'y amusent moins, paraît-il, encore qu'ils n'y perdent leur argent. Je suis revenu de cette foire Saint-Germain tout pénétré de dégoût. »
La nature si fine de Henry répugnait à tout ce qui était bruyant ou agité; il avait horreur de la foule, fût-elle même de bonne compagnie, ainsi qu'on va le voir.
« Il faut que je vous rende compte de l'Opéra oti je suis allé pour la première et dernière fois de ma vie. On jouait Thésée; mon oncle m'avait placé au par-
terre, où, en me guindant sur la pointe des pieds et eh coudoyant de mon mieux, je suis parvenu à voir assez bien.
» La décoration est effectivement la plus belle chose du monde. Elle a changé sept ou huit fois , toujours plus étonnante à chaque changement. De ces métamorphoses , celle qui m^a paru la plus extraordinaire est un nuage à travers lequel s'envole Tenchanteresse. Ce nuage est d^une légèreté et d^un effet inconcevables. Les vêtements et les armures des héros et des héroïnes m^ont paru assez mauvais. On voit que Ton a voulu faire du grec, et cela n'est ni ancien ni moderne. Beaucoup d'oripeaux, des riiorceaux de verre, des plumets , voilà toutes leurs ressources. Je n'ai pas entendu un mot des fadaises que Ton chantait, et je n'en ai pas de regret, à te dire le vrai. Enfin je suis bien aise d'avoir vu l'Opéra pour en avoir une id^, mais cela ne m'a pas donné la moindre envie d'y retourner. Mon oncle est allé souper dehors, et me voici passant, à mon accoutumée, ma soirée à vous écrire. »
Le Luxembourg et les merveilleuses galeries du Palais- Royal plaisaient infiniment plus à l'enfant.
La nomenclature et les descriptions envoyées au Villard de tous les chefs-d'œuvre qu'il admirait pourraient former un charmant et instructif catalogue, mais les impressions du petit voyageur sont préférables encore à ses dissertations artistiques.
Quelle désinvolture, par exemple, dans cette sil* . houette de Michel VanloO; tracée à main levée au sortr' de son atelier :
; « J'ai été surpris de le trouver très-médiocre peintre de portraits. Il traite cependant bien les draperies, mais à force çle mannequin; pas ombre de perspective et pas de goût. Vanloo m'a parlé de mes tableaux on ne peut plus sottement : voilà peut-être la raison de mon impertinence. »
Or ces impertinences amusaient infiniment Pabbé d'Arvillard. Q)mme il avait dit un jour grand bien de Tesprit et du talent de Henry à la toilette de madame de Choiseul , la duchesse le pria de lui amener cette petite merveille.
Henry se laissait faire, mais toutes ces caresses ne le bouffissaient pas.
« Vraiment , je me fais l'efiFet d'un montreur de lanterne magique ; je fus hier, vers midi, chez madame de Choiseul; pendant qu'on allait nous annoncer, je suis resté dans le jardin. La maison est une maison de campagne, ayant des bois, des eaux, du lointain. L'appartement d'en bas et la galerie sont magnifiques ; le plafond est peint par Lafosse ; la décoration se compose de trophées d'armes et d'instruments de musique; les fauteuils, les canapés, sont des plus beaux Gobelins; les tapis sont de la Savonnerie. Aux deux bouts de la galerie, deux tables admirablement surmontées de bronzes antiques. Sur les fauteuils étaient étendues des tapissieries de Flandre, destinées à l'appartement du duc.
» Je pensais , en voyant toutes ces belles choses , à nos vieux murs , aux panneaux si malades de nos boiseries du Villard. Je ne jalouse rien de ce luxe, papa,
mais combien de gens nous rendrions heureux avec l'équivalent I
3» Au milieu de mon inventaire , on est venu me chercher, et j'ai été admis à la toilette de madame la duchesse, dans le plus ravissant boudoir du monde, où elle était fort entourée,
2> Maman serait bien embarrassée de tous ces empressements. La duchesse est une très-petite femme, d'une assez jolie figure , mais pâle comme un œuf frais. Je lui ai vu mettre son rouge. Entre autres choses aimables, elle nous a engagés à dîner, Tabbé d'Arvillard et moi. M. de Choiseul y a paru en costume de chartreux, ce qui ne l'a pas rendu plus charitable pour mes tableaux, qu'il a critiqués à platç couture et on ne peut plus sottement; mais je m'embarrasse fort peu pour eux dès louanges ou des blâmes de ces ignares importants.
» J'étais auprès de l'archevêque de Cambrai, frère de M. de Choiseul. Il m'a paru bien petit-maître pour un successeur de Fénelon. Le ton sarcastique et les épigrammes de ces messieurs en parlant du Roi m'ont blessé. Le duc est fort laid , très-gai, très-impoli.
» En rentrant chez l'abbé, nous avons trouvé une invitation à souper chez l'ambassadeur de Portugal. Il y avait très-bonne compagnie : l'ambassadeur de Suède, celui de Bâie, un envoyé extraordinaire de Suède à Madrid, un prince légitimé du feu roi de Suède, et l'ambassadeur de Danemark, grand connaisseur de peinture. Le célèbre Marmontel y était; c'est le plus aimable des hommes. Il a beaucoup parlé avec
esprit et bon sens. Ses mœurs sont, dit-on , très-douces et très-pures. Il parle avec respect de la religion. Il a parlé aussi avec, beaucoup dUmpartialité de Voltaire, qui pourtant le drape cruellement.
» Je voulais envoyer au Villard un exemplaire de son Bélisaire, il est trop cher. J'en ai lu les premières pages , elles m'ont paru superbes. On dit les autres chapitres bien inférieurs au premier.
» Je n'ai point été trop embarrassé de moi. Tous ces ambassadeurs sont lettrés , artistes et très-aimables. Celui du Danemark surtout est un connaisseur hors ligne.
» Quelle différence avec ces sots petits*maîtres auxquels j'ai voué une haine à mort ! »
Au milieu de ses succès, Henry allait avoir cependant une désillusion pénible. Pouvait-il comprendre un vilain sentiment et surtout imaginer qu'il inspirait à Greuze une sorte de méfiance jalouse?
Il en était pourtant ainsi.
c Je suis allé ce matin chez Greuze et l'ai enfin trouvé. Il m'a allégué de fort mauvaises raisons pour ne m'avoir pas répondu; puis il m'a donné l'heure à laquelle je pourrais le trouver, mais cette heure-là est celle où il ne travaille pas. Quand tu me- mandes qu'il faut beaucoup voir peindre, je suis de ton avis, mais je commence à croire que je ne verrai peindre personne et Greuze moins que tout autre. Quelle froideur et quel mystère I II m'a dit qu'il ne pouvait me donner certains procédés qu'il employait , que ce qui était bon pour lui ne saurait l'être pour moi. Je ne comprends pas com-
ment les belles âmes sont susceptibles de cette sorte d'avarice. »
Et, sans transition, Henry ajoutait :
« Madame la Dauphine est on ne peut plus mal, on croit qu*elle mourra au nez de M. Tronchain. On travaille ici à force à son deuil »
A peu de jours de là, Henry 'écrivait encore à propos de madame la Dauphine :
« Mon oncle, à son retour de Versailles, m^a donné les plus mauvaises nouvelles de la princesse ; la voilà ayant reçu tous ses sacrements pour nous mettre en noir. Mon onde m*a aussi raconté que Ton parlait de mes tableaux à la cour, et pour m^en récompenser il a voulu me conduire à Choisy, oii plusieurs dames de ses amies disaient avec lui une partie de campagne.
» n est monté dans leur-carrosse et m*a laissé dans le sien avec le marquis de Gastine, le sot petit-maître que tu sais; celui-ci a commencé fort poliment par passer le premier et me faire mettre sur le devant sans m^en dire un mot d'honnêtetés. Tout le long du chemin il a bâillé et dormi , tandis que je regardais par la portière; tu peux juger si je me suis amusé.
» Les environs de Paris sont charmants, mais on n^ voit nulle part la nature toute simple. Elle est méconnaissable, défigurée partout. On y voit de jolies petites maisons de campagne, de petits jardins, de petits chiffons. Les plaines r^orgent de gibier^ et comme la chasse y est gardée avec beaucoup d'exactitude, il y est on ne peut plus privé. Les perdrix, les levrauts, viennent jusque sur le chemin ; quand les vol-
tures passent, ils se retirent de quatre ou cinq pas. On dit que bien souvent le Roi, en chassant par là, tue à lui seul onze ou douze cents pièces de gibier dans sa journée.
» Nous sommes arrivés à Choisy vers midi , et nous nous sommes mis à courir les jardins. On voit là de magnifiques serres, des fraises mûres, des vignes feuillées, des figues presque à leur crue, des pêches et des abricots gros déjà comme le pouce. Les petits pois, les asperges, y foisonnent. Et puis quelles fleurs! tout ce qu'on peut avoir en plein été s'y trouve en massifs serrés (i).
D Les ananas sont en immense quantité. Dans de grandes caisses de glaces on fait mûrir et fleurir, quoi qu'ils en aient, des melons et les plantes les plus rares. L'entretien de tout cela est d'une dépense horrible; comme c'est le Roi qui paye, c'est un gaspillage incroyable. Mon oncle a demandé au premier jardinier qui nous conduisait combien coûtaient les belles plantes de jacinthe qu'il nous montrait. Le Roi les paye cinquante écus l'oignon, lui répondit l'homme. Comme, une demi-heure après, mon oncle lui redemandait s'il pourrait en avoir quelques oignons, l'autre lui offrit d'en faire venir tant qu'on voudrait à vingt sols la pièce. Le Roi est royalement volé.
» Mais voici une bien autre aventure que j'ai à vous conter. Un certain M. de Presle, auquel j'avais été
(0 Cette lettre est datée de la fin de février.
présenté, m'avait envoyé une carte pour TOpéra. Je n'avais en vérité pas la moindre envie d'en profiter, mais mon oncle m'a dit que cela ne pouvait se refuser et qu'il fallait que j'y allasse. A l'heure dite, je me suis donc rendu à l'invitation trop obligeante de M. de Presle. Trois dames et deux messieurs, que je n'avais jamais vus, se trouvaient avec moi. Mais voilà qu'au milieu du spectacle, M. de Presle eut un étourdissement et sortit, de telle sorte qu'à la fin du spectacle il m'a fallu donner la main à une de ces inconnues pour la mener à son carrosse ; elle m'a feit passer par une autre porte que celle par laquelle j'étais entré, et où un des laquais de mon oncle m'attendait. Quand j'ai été dans la rue , la belle dame m'a dit que j'allais souper chez elle et m'a enlevé. La voiture roula fort loin, et je ne savais trop ce que cela deviendrait. Quand nous avons été arrivés, j'ai donné de nouveau la main à madame pour la conduire dans son appartement.
» Cependant il est venu du monde, et bientôt il y a eu un cercle de figures à faire mourir de peur. Une tête grosse comme un seau, du menton de laquelle sortaient des jambes longues comme mon doigt, le tout composant une figure de deux pieds et demi de haut. Une autre vilaine perruque sur un cou de travers , des femmes effroyables, enfin des figures à la Callot, et moi tout seul au milieu de ce beau monde.
5) Enfin M. de Presle est venu, ce qui m'a fort tranquillisé; on a soupe, et j'ai prestement prié M. de Presle de me donner son carrosse. Je ne sais pas plus que vous ni où ni avec qui j'ai soupe.
DU VILLARD A PARIS. 5l
» Aussi malheureux que moi était le pauvre laquais qui, après avoir beaucoup attendu à la porte, a couru tout Paris pour me chercher et revint morfondu, crotté ^'usqu*aux oreilles, pestant contre l'Opéra, contre M. de Presle et moi. »
Chacune des lettres écrites par Henry rapportait ainsi Taventure de la veille, et chacune aussi marquait un progrès de cet esprit si fin.
c La satire n'est point un genre qui me plaise , écrivait-il à propos du bel esprit alors à la mode; outre qu'elle n'est pas agréable, je ne vois pas qu'elle soit très-utile. Toutes les satires de Despréaux ont-elles été capables de faire faire un bon vers à Chapelaiti? J'entendais dire l'autre jour à Marmontel que pendant une pièce oh l'on tournait en ridicule la confrérie des petits-maîtres, quelques aspirants à la petite-maîtrise étaient dans la coulisse, étudiant l'acteur, se formant sur lui et imitant ses gestes par le menu. Vous savez que j'ai voué à ces gens-là et à leurs œuvres une haine à mort. »
Mais Henry était trop sincère pour confondre avec les fats sur lesquels il s'exprimait si lestement, les gens d'esprit, qui à première vue le prenaient pour ce qu'il était en réalité, pour un enfant de quatorze ans. « Madame Geoffrin », disait-il gaiement au lendemain de sa présentation chez elle , « est une bonne grosse
femme qui m'a beaucoup appelé petit drôle, petit bonhomme , petit garçon, puis a fini par m'inviter à un dîner d'artistes, d'amateurs et de beaux esprits. A l'heure dite, le lendemain, je me suis présenté avec mes
tableaux ; madame Geofifrin m'avait prévenu qu'elle ne me recevrait pas sans cela.
» La dame se trouvait en compagnie de Vernet et d'un certain M. Mariette, possesseur d'une riche collection d'estampes.
» Ils examinaient un nouveau tableau de Vien, représentant une jeune fille, grande comme nature, donnant à manger à des moineaux qui sortent d'un pot suspendu à sa fenêtre. Tous admiraient; pour moi, je ne trouvais pas la tête d'ensemble; le coloris est sale, la touche grossière et négligée.
» Il y avait à dîner M. de Marigny, le duc de la Rochefoucauld, Marmontel, Cochin, le célèbre graveur, et plusieurs autres personnes dont je n*ai pas su le nom. Chacun y avait apporté quelque chose : Vernet,' un tableau nouvellement arrivé d'Italie et que Ton croit du Corrége; M. de la Rochefoucauld, un petit tableau peint en camaïeu sur marbre et incrusté par un procédé que personne ne connaît; M. Mariette, un petit portefeuille plein de ses plus belles estampes; M. Cochin, des dessins à la plume, et moi mes tableaux.
» J'ai été fort surpris que tout le monde me connût. Madame Geofifrin, en me présentant, disait : M. le comte de Costa, dont vous avez sans doute entendu parler.
» Quoi, c'est lui? — Oui vraiment, oui beaucoup.
y> Je n'ai point été trop embarrassé, et la maîtresse du logis ne m'a point si fort traité de petit bonhomme.
» Les dîners comme celui dont je vous parle se
DU VILLAUD A PARIS. 53
renouvellent deux fois par semaine ; c'est un pêle-mêle utile et instructif de grands seigneurs et d'artistes. Madame "GeofFrin a le ton brusque et vif; pour la fille d'un ancien valet de chambre de madame la Dauphine, elle m'a paru fort à son aise au milieu de ces grands seigneurs et de ces grands esprits.
» Le pauvre Marmontel faisait piteuse mine : on veut absolument rôtir son Bélisaire. Fréron , qui n'est point de ses amis, le déchire à belles dents; la Sorbonne et Monseigneur de Paris prohibent l'ouvrage.
» Sur la fin du dîner, est survenu le vieux président Hénault. C'est un bonhomme tout décrépit, sourd et que l'on porte à bras, mais avec cela d'une gaieté' charmante ; il n'y en a eu que pour lui. Il m'a adressé le plus gracieux sourire quand on est parvenu à lui iaire entendre mon nom.
» Madame GeofFrin a lu à table une lettre que vient de lui écrire le roi de Pologne Poniatowski, qui l'aime tendrement. Pour moi , cette lettre est bien ce que j'ai ouï lire de mieux écrit. Puis est venue une lettre de Voltaire; Fréron y est plus horriblement traité que jamais. C'est pitié de dépenser tant d'esprit en sottises.
» Tu sais , mon cher papa, que mes lettres ne sont destinées qu'au Villard ; ne leur fais pas, à force de tendresses paternelles, courir de grandes aventures; ton fils serait ridicule, et voilà tout. Du reste, j'y mettrai bon ordre, car nous allons partir, mon oncle ayant obtenu ce qu'il venait chercher ici. »
Se doutait-il, le pauvre enfant, que ses lettres courraient un jour les grandes aventures qu'il redoutait?
Henry quitta Paris et mit quinze jours pour revenir au Villard. Au pied de la montagne, quatre mulets et deux chevaux eurent mille peines à hisser la berline jusqu'au château. C'était tout un monde de malles et de paquets. On avait en route ramassé vingt amis qui attendaient l'enfant au passage pour l'embrasser et ouïr ses merveilleux récits. Il pendait des grappes de voisins , depuis le siège de devant jusqu'au siège de derrière , et si grande que fût la voiture, on ne l'aurait jamais pu croire accommodante au point de devenir Tarche de Noé.
Cette invasion d'indififèrents mit la marquise au désespoir; elle faillit embrasser le syndic de Saint-Pol dans son empressement à embrasser son fils. Le digne homme, tout interloqué, passa une demi-heure à faire ses excuses en pure perte ; la pauvre mère avait bien autre chose à entendre. Elle pleurait et riait, trouvait Henry grandi , maigri , engraissé , selon le côté oti elle le regardait; car elle tournait tout autour de lui sans se lasser.
Au milieu de ce:tte confusion qui remplissait la cour, répondant à tout le monde , Henry ne pouvait se faire entendre de personne. Il parlait de M. de Choiseul à Clémentine , de madame Geoffrin à l'abbé , de sermon au vieux Saint-Rémy et répondait peinture à son grand-père, qui lui demandait des nouvelles politiques A cela le mal n'était pas grand , car le marquis de Murinais était sourd depuis la fameuse balle d'Hœchstaedt.
La guerre pensa éclater le soir entre les vieux amis , lorsqu'ils se retrouvèrent •seuls autour du foyer. La
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conversation allait grand train, et chacun contait ses impressions. Saint-Rémy seul hochait la tête.
a On fait grand tort au diable quand on Paccuse de penser en ermite sur ses vieux jours », dit la marquise impatientée.
Uabbé Baret allait donner à son tour sur le mécréant, lorsque M. de Murinais emmena* Saint-Rémy pour lui conter une aventure que la semonce de sa fille lui remettait en mémoire,, et reprendre la partie de trictrac interrompue par le dîner.
Uabbé rayonnait! Entre deux portes, il avait dores et déjà acquis la certitude que ce voyage de Paris n^avait point compliqué sa besogne