‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 9 sur 56 · EN SAVOIR AVANT LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

EN SAVOIR AVANT LA REVOLUTION

ne le quittaient guère et avaient en quelque sorte droit de bourgeoisie.

Le marquis Pierre-Joseph de M urinais, père de la châtelaine, y était à demeure. Correct, pimpant, coquet malgré ses soixante et dix ans bien sonnés, il embaumait Versailles, oti s'était passée presque toute sa jeunesse. Le marquis était le type charmant des conteurs d'autrefois, charmants surtout parce qu'ils prêtaient leur esprit aux autres. On ne se lassait pas plus de Tentendre qu^il ne se lassait lui-même de dire ses aventures, les émaillant, à chaque édition nouvelle, de saillies et de mille traits plaisants. A la bataille d^Hochstaedt, une balle lui avait bizarrement contourné la tête : entrée par la tempe droite , elle était sortie par la tempe gauche; deux larges mouches de tafifetas en cachaient les cicatrices. M. de Murinais avouait être demeuré fort étourdi, mais, du même coup, absolument guéri des affreuses migraines dont il avait coutume. Il conseillait volontiers le même traitement, et, au moindre sourire d^incrédulité, on Tentendait invoquer à grands cris le témoignage de son ami, M. de Saint- Rémy. Celui-ci acquiesçait de lamine et du geste; car ces vieilles gens s^adoraient, bien que se querellant tout le long du jour. Ils avaient le même âge, et ne s'étaient jamais quittés, soit à la cour, soit aux armées. M. de Saint-Rémy était venu passer un mois en Savoie, pour assister son vieil ami au moment de la mort de la marquise de Murinais. Il était encore au Villard quinze ans après, et tout à fait chez lui. M. dé Saint-Rémy était au fond le

meilleur des hommes; mais morose, sans gêne, égoïste, ainsi quUl convient à tout célibataire qui a dépassé la soixantaine, il boudait le genre humain, et surtout Tordre de Malte dont il était chevalier profès. C'était avec de terribles bourrasques de bile que M. de Saint- Rémy interrompait parfois le récit de ses caravanes, pour énumérer toutes les commanderies que d'autres avaient eues; ces rages jalouses duraient depuis vingt ans! Mais il faut ajouter que ces grandes colères ne tenaient pas et se fondaient ordinairement dans certaine chanson pleine de gaillardises , où il prenait son patron saint Jean lui-même à partie de ses déconvenues.

Quand, avec une mine et un sourire qui ne valaient rien, on le voyait préluder à sa complainte, la marquise faisait disparaître les enfants et lui tournait le dos. Hélas] c'était en vain; la pauvre femme s'estimait bien heureuse lorsqu'elle n'avait pas à subir les dix couplets qu'allongeait encore chaque jour la muse voltairienne de l'implacable Saint-Rémy.'

En esprit émancipé , le notaire Girod riait sous cape, tandis que, profondément scandalisé, l'abbé Baret,se signait en entendant chanter de telles Horreurs. Cétait vraiment l'attelage le plus étrange que celui de ces deux êtres dévoués et bons à l'envi l'un de l'autre. Ils étaient nés dans la maison et ne l'avaient quittée que pour aller, l'un, se faire ordonner prêtre par Mgr l'évêque de Belley, il y avait de cela bien longtemps déjà; l'autre, pour aller chercher à Chambéry ses patentes de notaire royal.

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