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CHAPITRE TROISIÈME

Le printemps dans les Alpes. — Mort de M. de Muiinais. — Voyage en Italie. — Henry renonce à la peinture et entre au service. — Le roi Victor- Amédée II de Sardaigne. ~ Mariage du marquis Henry. — Fête au Villard. — Émigration à Beauregard. — Vie intime. — Henry et ses enfants. — Ce que pensait M. de Maistre. — La meunière de Tougues. — Eugène et ses frê^res en pages du roi Charles VIII. — Un officier de quatorze ans.

Dans les Alpes, le printemps est d'une coquetterie sans égale; on Vy peut admirer et aimer sous mille aspects charmants ignorés ailleurs. Pendant que les rhododendrons rougissent les hauts sommets, mille fleurs inconnues émaillent les prairies accrochées au flanc de la montagne. De grands pins , tout frissonnants encore de la neige qui les couvrait naguère, jettent vers le ciel leurs pousses droites et aiguës. Sur les châtaigniers et sur les hêtres reverdissent et 9'élancent les lichens et les pampres flétris par les gelées de l'automne. Partout le bruit des cascades se brisant en gerbes étincelantes , pour s'échapper ensuite à travers l'herbe drue et serrée des ravins, oîi Ton entrevoit des rochers, gigantesques colonnes destinées à soutenir ces jardins suspendus.

Ce charmant printemps de la montagne était revenu au Villard avec les voyageurs , et Ton avait repris la

douce existence d'autrefois. Comme le soleil qui souriait à travers les croisées ouvertes, Henry avait ramené la joie à son foyer. Mille projets s'ébauchaient , mille choses étaient à entreprendre quand la mort de' M. de Murinais fit s'évanouir tous ces mirages heureux.

Le marquis mourut au mois de juin 1767 et finit, ainsi qu'il avait vécu, en bon chrétien. Pendant sa courte maladie, M. de Saint- Rémy prétendait être seul aie soigner et le voulait sans cesse distraire par des histoires un peu franches. Comme le bon sire de Joinville, le chevalier rCy entendait rien-, mais le chagrin du pauvre homme , après qu'il eut fermé les yeux de son ami, ne peut se concevoir. La place que M. de Murinais laissait vide à la table de famille, son fauteuil abandonné, sa chambre close, tout était pour M. de Saint-Rémy un poignant souvenir. On le vit , pendant quelques semaines, aller sans cesse du château au cimetière sans oser y entrer cependant, car le chevalier, si brave à bord de sa tartane , était superstitieux et avait peur des morts.

Rien ne put le retenir, il panit, et bientôt une lettre venue du Roussillon apprenait au Villard la fin du pauvre Saint-Rémy*

La mort de Taïeul est trop souvent pour les famiUes un signal de dispersion; lorsque l'intérêt vient y aider, c'est alors une société qui se dissout (i). Il en fut autrement au Villard.

(i) Chateaubriand.

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En entrant sous ce toit de paix, la mort resserra les liens qui unissaient la marquise à ses frères , le chevalier que Ton connaît et le comte Pierre-Augustin de Murinais, alors cornette dans un régiment de cavalerie. Tous deux étaient accourus auprès de leur sœur, plus malheureuse qu'ils ne Tétaient eux-mêmes , car depuis vingt ans elle n'avait pas abandonné un instant celui qui venait de la quitter pour toujours. MM. de Murinais n'étaient encore mariés ni Pun ni Tautre. Leur inexpérience des choses d'argent était grande et n'avait d'égale que leur désintéressement.

Il demeura convenu entre eux que le marquis Alexis réglerait toutes choses et se chargerait surtout de suivre les intérêts considérables que la succession trouvait engagés en Piémont. ^

C'étaient de nombreux voyages en perspective. Si , pour le marquis Costa, renoncer à sa chère solitude était un cruel sacrifice, Fltalie apparaissait à Henry comme le pays des rêves dorés.

Il en parcourut donc avec son père les principales villes pendant les premiers mois de l'année 1770, et , poussa jusqu'à Rome, oti tous deux furent reçus membres de l'Académie des Arcades; mais, chose étrange, sa correspondance pendant ce voyage nous montre Henry comme découragé à la vue des chefs-d'œuvre qu'il rencontrait (i).

(1) Pendant ce voyage, Henry eut la rare bonne fortune d*acheter pour un petit écu une des plus belles œuvres du Sodoma. Le panneau sur lequel le grand artiste avait peint un Portement de croix servait de table dans une boucherie.

6o UN HOMME d'autrefois.

Une sorte de transformation semblait s'opérer en lui; frappé de son néant, il se voyait condamné à un éternel mécontentement de soi-même; sa flamme vacilla un instant et s'éteignit. En revenant au Villard, il jeta loin de lui ses pinceaux et écrivit à la dernière page de son album de voyage cette phrase, qui trahit ses défaillances et ses tristesses :

a Je mets ici le signet; j'ai de l'humeur contre le Titien, je suis enragé contre Raphaël; ils sont trop au-dessus des hommes pour qu'après eux personne ose tenir un pinceau. Je sens en moi des choses que je ne pourrais traduire. Un sot persévérerait; moi, je m'arrête et ne poursuivrai pas plus longtemps un but que je désespère d'atteindre. »

Et ce fut fini de son charmant talent : sans goût désormais pour ces études qui avaient embelli ses premières années, Henry, qui avait alors dix-sept ans, voulut, selon l'usage de Savoie, entrer dans l'armée.

« En Savoie », comme il le disait plus tard, « la noblesse a toujours payé sa dette de sang , si parfois elle a laissé protester les autres (i). » Le drapeau royal était chez nous entouré d'épées fidèles, on avait le culte delà tradition dans FEtat comme dans la famille. Pour s'équiper, à chaque campagne nouvelle , on vendait un lopin de terre; mais, au retour, on accrochait son épée au-dessous de l'épée de son père; on ajoutait ainsi un

(i) Mémoires historiques.

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rameau à cet arbre généalogique arrosé de sang, dont toutes les branches s'entaient sur un même tronc d'honneur et de fidélité.

Il régnait d'ailleurs entre les princes de Savoie et leurs gentilshommes une facilité d'étiquette qui faisait de ceux-ci bien plutôt des amis que dés serviteurs. Les grandes charges étaient si mal payées, que les appointements d'un ministre piémontais au dernier siècle tenteraient peu certaines ambitions aujourd'hui (i).

L'exemple de la simplicité était donné par le Roi lui-même. Jamais prince n'aima moins le faste que Victor - Amédée II, s'il faut en croire ce ^singulier portrait :

« Victor-Amédée a toujours été de la plus grande sobriété d'ajustements », écrivait M. de Blondel, alors secrétaire de l'ambassade française à Turin. « Je n'ai jamais connu au Roi pendant sept ans qu'un même habit de drap couleur café, sans or ni argent; de gros souliers à deux semelles ; des bas de drap l'hiver et de fil l'été; jamais de dentelles ; de fortes chemises de toile de Guibert, garnies de batiste; il prétendait que

(i) Les secrétaires d*État n'ont que 8,000 livres fixes d'appointements; leurs places, tout compris, ne rapportent guère que i3,ooo ou 14,000 livres. Ils ne sont obligés à aucune espèce de représentation. Le surintendant des.archives est payé 3,ooo livres; le secrétaire de cabinet, autant. La dépense des bureaux est évaluée, en général, à 1,100,000 livres; celle des ministres dans les cours étrangères, à 25o,ooo livres. Il n*est pas de souverain qui soit servi moins chèrement que le roi de Sardaigne. (Relation de la cour de Savoie, par M. de Sainte Croix, 1777. Manuscrit de la bibliothèque de la Motte.) ,

02 UN HOMME d'aUTREKOIS.

c^étaient les seules convenables à sa santé. Son épéc était d^acier rouillé , garnie d^un cuir le long de la poignée, pour ne pas user les basques de Thabit. Pour canne , il portait un jonc avec une pomme de coco ; sa tabatière était d'écaillé garnie d'un cercle d'ivoire. Il n'avait de magnifique que son chapeau et sa perruque. Comme Victor-Amédée aimait beaucoup à se promener, il avait de plus dans sa garde-robe un surtout de drap bleu en forme de redingote, qu'il mettait les jours de pluie. Il faisait parade de cette simplicité et badinait son fils , qui aimait assez la magnificence des meubles , des habits , des dentelles et des diamants.

» Le roi Victor-Amédée avait une robe de chambre de taffetas vert, doublée d'ours blanc; Thiver, l'ours était en dedans; l'été, il était en dehors, La dépense de la table du Roi à Turin était fixée à dix louis par jour, dans les maisons de cappagne à quinze. Je ne rapporte tout cela à Votre Eminence, disait Blondel, en envoyant ce rapport au cardinal de Fleury, qu'afin que l'on puisse juger de ce qu'est l'économie et la règle de la cour de Turin (i). »

C'était le même prince cependant qui, en montant sur le trône, avait répondu au roi Louis XIV ces fières paroles : <c Vos menaces ne m'épouvantent pas , je prendrai les mesures qui me conviendront le mieux vis-à-vis de l'indigne procédé dont vous avez usé

(i) Cet extrait est emprunté aux pièces justificatives des Mé" moires historiques, publiés par le marquis Henry Costa.

envers mes troupes. Je n'ai que faire de me mieux expliquer et ne veux entendre aucune proposition. »

« Messieurs, avait ajouté le Roi en se tournant vers ses oflBciers, c'est en vous, après Dieu, que j*ai placé ma plus ferme espérance pour obtenir satisfaction d'une injure qui ne peut être supportée par des gens de cœur (i). »

Victor- Amédée avait raison , lorsqu'il comptait ainsi sur un dévouement qui n'était point acheté et, par conséquent, point avili ; Roi et gentilshommes, quand ils tiraient l'épée, la tiraient pour une cause qui leur était commune.

Le marquis Henry était digne d'un tel honneur; mais son goût passionné pour le travail lui faisait envisager avec un certain efifroi les loisirs inoccupés de la garnison.

Au moment même oti Henry se décidait à prendre du service, on formait, sous le nom de légion des campements , un corps de topographie militaire ; il subit avec succès les examens voulus et reçut, le 1 7 juin 1 77 1 , son brevet d'officier.

Le sous-lieutenant fit bien vite prévoir l'homme de guerre qui, pendant les désastreuses campagnes de 1795 et de 1796, devait, à Tarmée austro-sarde, remplir les fonctions importantes de chef d'état-major général. Les alliés furent battus, parce qu'ils eurent

(i) Le contingent des troupes de Savoie avait été désarmé par le duc de Vendôme, en 1702. Les officiers avaient été faits prisonniers de guerre , et les soldats incorporés de force dans l'armée française. (Mémoires historiques,)

affaire à Bonaparte, et cependant Bonaparte, ainsi qu'on le verra au cours de ce récit, signant avec le marquis Henry,, commissaire du roi de Sardaigne, l'armistice de Cberasco , se plut à rendre un éclatant hommage à la bravoure des troupes piémontaises et à Fhabileté de leurs chefs.

Mais qui donc alors pouvait entrevoir ces grandes guerres et Tutilité dont seraient pour la défense du pays les travaux topographiques auxquels on employait Henry?

Parmi ses plans et ses dessins , le meilleur est une carte militaire de la Savoie et du petit Bugey. La charmante fantaisie de l'artiste y côtoie la rigidité mathématique de Tofficier.

Dans un des angles de la carte, le Roi et ses aides de camp, dessinés à la plume, sont à cheval; ils écoutent les renseignements que leur donne un vieux paysan. Celui-ci, le bonnet à la main et le bras étendu, montre sans doute quelque passage de la montagne. Deux hommes se tiennent derrière lui, appuyés sur leurs fusils ; d'autres causent avec un groupe de femmes et d'enfants vêtus à la mode du pays. Cette petite scène s'encadre dans un paysage composé de rochers, de sapins et d'un admirable lointain : tout cela traduit merveilleusement la nature pittoresque et pour ainsi dire les mœurs du pays dont on a sous les yeux la configuration géographique.

Ainsi passèrent dans un travail incessant les cinq années qui suivirent pour Henry son entrée au service; certes le travail l'absorbait, et cependant, à lire ses

lettres, la vie isolée et nomade qu'il menait, vie si peu conforme à ce que nous savons de son cœur et de son esprit, ne pouvait lui convenir longtemps. « Le ton gamisonnier de mes camarades m'ennuie, écrivait-il à son père, et ce n'est qu'avec effort que je me mets à Tunisson. Je ne m'étonne plus d'ailleurs que Dieu ait condamné le Juif qui donna un soufflet à Notre-Seigneur à errer en mauvaise compagnie pendant l'éternité; c'est une des plus grandes punitions possibles et je m'y verrais, à mon tour, condamné si vous ne parvenez à arranger ce mariage dont vous aviez jusqu'ici un plus grand désir que mor, mais dont, à l'heure présente, je me sens fort empressé. »

On agitait en effet au Villard des projets de mariage, et l'on songeait pour Henry à mademoiselle Geneviève de Murinais, sa cousine. Celle-ci vivait fort tristement en Dauphiné^ dans la maison du chevalier de Murinais, son oncle, qui l'avait recueillie, lorsqu'elle perdit son père, tué à l'armée du maréchal de Contades. Le chevalier était bon et tendre pour elle. Mais, si grande^que pût être son affection, il était, par métier, un peu errant et se trouvait fort empêché de soucis auxquels ses vœux de Malte ne l'avaient pas préparé.

Mademoiselle de Murinais n'était plus très-jeune ; la mauvaise humeur du chevalier croissait avec son embarras de la marier, quand tout à coup Tidée lui vint que Henry pourrait être pour sa cousine un mari fort acceptable.

La joie que cette découverte causa au chevalier se traduit par le tour galant qu'il sut donner au biUet que voici :

« Chère sœur, écrivît-il à la marquise Costa, si tu voulais de ma fille Geneviève pour fille, j'irais ces jours-cî te demander ton fils Henry pour fils. »

Henry avait vingt-cinq ans; sa figyre était la plus agréable du monde, si agréable même, que mademoiselle de Murinais se sentait à Tépouser quelque hésitation, car elle n'était pas jolie et avait l'esprit de le savoir. Dans une lettre à l'abbé Plouvier, son confesseur, elle traitait même de très-haut son mari à venir, qu'elle appelait un « jeune blanc-bec trop joli pour n'être pas gâté par les femmes ».

Mais ces appréhensions ne durèrent pas.

« J'ai bien lu votre lettre , disait-elle à sa belle-mère; Henry, en revenant du Villard, ,me l'a remise tout de suite pour me tirer d'embarras, car je fus surprise et déconcertée de son entrée dans le salon.

» On prétend que je fis même une grande révérence, et que je me mis à regarder une partie d'échecs trèsattentivement.

y> Je ne me souviens pas de tant de maussaderie; le vrai , c'est que j'ai été infiniment sensible à son empressement à me rejoindre.

» Ma mère Ta reçu fort tendrement, et lui a dit que, depuis son départ, il lui manquait fort. Cette phrase était celle que j'aurais dû dire ; pas du tout , je n'en ai pas eu l'idée, bien que nous soyons fort joliment ensemble, je vous assure. Je l'aime fort, et je suis per-

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suadée que le temps donnera à ma tendresse encore bien de la vivacité. »

La prophétie se réalisa, ainsi que le prouve un billet écrit quelques semaines après le mariage, célébré à Saint-Marcellin en Dauphiné, en mai 1777.

« Je t'écrirai bien courtement ce soir, le plus tendrement aimé de tous les maris depuis Adam.

» Ce premier de tous, malgré sa complaisance sans bornes, ne méritait pas d'être aimé aussi tendrement que toi. Tu es le mari le plus aimable et le plus aimé, m'entends-tu bien? Je voudrais que tu me mandes de t'aller trouver bien vite. Je trouve de la cruauté à' nous martyriser tous les deux par une insupportable absence. Voilà ce que renferme le coin le plus intime de mon cœur. »

Quel admirable discours fit lîabbé Baret , chargé de haranguer les mariés, lorsque, quelques semaines plus tard, ils arrivèrent au Villard, je ne le dirai pas; il suffira de savoir que le digne homme avait à pleines mains puisé dans le livre de Tobie; un texte n'attendait pas Tautre, et il les avait grandement traduits à sa façon pourleur faire célébrer, quoi qu'ils en eussent, les mérites de son cher enfant. Tout le pays était accouru au-devant de l^fennanovella (i). C'est ainsi qu'en Savoie une jeune femme s'entend appeler pendant la première année de son mariage. En l'honneur des époux, les cloches, bien loin à la ronde, tintaient

(i) Mot patois; littéralement : femme nouvelle.

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leurs plus jolis carillons. Les boîtes faisaient rage , les coups de fusil ou de pistolet, sans lesquels on ne se marie pas là-bas, éclataient d'un bout à l'autre du cortège qui avait été recevoir les arrivants aux frontières des domaines.

On aurait pu compter Jusqu'à dix curés marchant à la tête de leurs paroisses et débouchant, les uns à pied, les autres à dos de mulet, par les sentiers de la montagne.

Après le discours de l'abbé, après la harangue du syndic et les mille poignées de main données et reçues, Henry finit par arriver à la porte du château; il présenta le poing à sa femme qui sauta lestement à bas de sa mule. La marquise vint alors, à pas comptés, frapper avec son éventail trois coups aux grandes portes demeurées closes; puis, donnant la main à son mari, elle fit une gracieuse révérence à la foule et s'en alla prendre place à Tune des tables dressées autour de la terrasse.

Chacun en fit autant et attendit , les yeux fixés vers le château. Tout à coup les portes s'ouvrirent, et le vieux marquis Alexis, en grand habit de cour, parut accompagné de sa femme, de ses enfants et de tous ses serviteurs.

Deux garde-chasse portaient sur un bassin d'argent une aiguière de vermeil.

Le silence se fît comme par enchantement dans cette foule houleuse; on n'entendait plus que les Joyeux alléluias du clocher voisin, lorsque le marquis, arrivé au milieu de la terrasse, fit remplir un gobelet, se

découvrit et porta la santé du Roi, la santé de sa belle-fille et la santé de tous les amis qu^il voyait réunis.

Trois fois ainsi le marquis vida son verre au milieu des vivat de la foule, et la fête commença.

Pendant huit jours, au Villard, il y eut table ouverte au château et sous les grands arbres de la terrasse.

Le huitième jour, ce fut la fête des pauvres : chacun reçut un vêtement et un petit écu. Ce jour-là, selon le vieil usage de la maison lorsque Paîné se mariait, Henry et sa femme servirent eux-mêmes leurs invités.

Ainsi commençait, douce, charitable et heureuse, la nouvelle existence du marquis Henry. Noble de cœur et d'esprit, chevaleresque, tout à la fois ferme et résolu, il avait inspiré à sa jeune femme ce sentiment qui tient à la fois de Tadmiration et de Tamour, Tabandonnement de tout son être; elle pensait comme il pensait, elle voyait par ses yeux, aimait ce quUl aimait lui-même. Il était sa force, son intelligence et son cœur; appuyée sur son bras ,' elle eût défié le monde, entier, sans soupçonner qu'elle-même était faite pour inspirer ce sentiment qui la ravissait. Dès sa première enfance, elle avait été formée aux douleurs de la vie : elle avait amassé dans son <îœur des trésors de tendresse et y puisait aujourd'hui à pleines mains. Un petit garçon, qu'ils appelèrent Eugénie, vint, après deux ans, dorer encore leur horizon. Tout enfin semblait leur sourire.

Mais la jalousie d'un vieux serviteur, la faiblesse du marquis Alexis, rendirent peu à peu la vie en commun plus difEcile; c'est Téternelle histoire de Lotb et d'Abraham.

Quelques années après son mariage, le marquis Henry quitta donc le Villard : il s'en vint, avec sa femme et ses enfants (i), habiter au bord du lac de Genève le château de Beauregard.

Beauregard est un endroit charmant : le beau lac, si capricieux de couleurs, si changeant selon l'heure, le soleil ou le vent, vient mourir sur la pelouse qui, de la maison , va se perdre dans ses eaux. L'horizon est peuplé de barques aux ailes blanches. Des chênes séculaires protègent les murailles enlierrées du château. Tout cela parle au cœur. Beauregard contraste avec les villas et les chalets qui l'entourent, et ses vieux murs ne peuvent renier leur passé.

Mais c'était là une terre de revenu , depuis longtemps inhabitée; tout était donc à créer pour l'installation qu'y projetait le marquis Henry.

a Je suis ici (2), écrivait-il à sa femme, pour faire les logements, et Dieu sait si j'ai à faire. Par quel bout commencer?

. » Pour me dépiquer, je vais tenir ces jours-ci table ouverte sur mon guéridon. Nos voisins de Corsy doivent venir dîner ici dimanche; soyez tranquille sur

(i) Le marquis Henry avait alors quatre enfants : Eugène, Victor, Camille et Sylvain.

(2) A Beauregard.

mes magnificences, tout cela se passera fort doucement. J'ai un brochet que je tiens à Pépinette dans un coin du jardin , et des pigeons que j'ai été dénicher dans les trous de mes murailles. Mes hôtes feront bonne chère sans que je mette trop profondément la main dans ma poche. Cependant il me faut acheter tant de choses, que je me ruine en bons marchés.

i>Je n'ai même pas de bois, tant on a fait main basse sur les taillis, les arbres en bordures, les poiriers, les noyers, les pommiers, dont les domaines étaient pourvus.

» Les paysans disent que celui qui a conseillé à mon pire de couper ainsi ses meilleurs arbres devrait, en bonne justice, être pendu au sommet de ceux qui restent.

» J'ai pris mes mesures pour avoir la messe dans la maison pendant notre séjour; enfin je raccommode, je rassemble, j'approvisionne centriste endroit, n'ayant comme compensation à tous mes embarras que le bonheur de vous y voir. Le local est fort beau, les promenades infinies, le château épouvantable en totalité, mais agréable dans plusieurs détails ; enfin nous jouirons de nos œuvres.

» Nos petits, dites- vous, sont charmants; je les vois du même œil que vous, ma chère, ma bonne amie! En attendant que l'âge ou quelqu'un nous rende durs et injustes envers eux, livrons-nous au plaisir de les aimer. »

Cette tendresse du marquis Henry pour ses enfants se fait jour à chaque page , à chaque ligne de sa corres-

pondance : u Ne perdez pas une occasion, disait-il à ce propos , pendant que vous influez, directement sur vos enfants, de leur épargner un dégoût, de leur préparer un plaisir; ne courez pas le risque d'attrister leur enfance, »

De semblables théories, si elles étaient généralisées, pourraient devenir dangereuses, car bien des parents ne sauraient les pratiquer, qui craignent d'être trou- . blés dans leur quiétude égoïste, ou qui, par une sensibilité peureuse, tolèrent, s'ils ne les favorisent, de coupables instincts.

Mais ces dangers n'étaient point à redouter ici; les leçons du marquis Henry ressemblaient « à ces brises qui, pour hâter leur développement, agitent doucement les arbustes au printemps sans faire tomber ni leurs bourgeons, ni leurs fleurs (i) »; aussi avec quelle tendresse ' ne parle-t-il pas de ces chers petits êtres !

a Je vous dirai, ma chère amie, écrivait-îl à sa femme^ absente depuis un mois de Beauregard, que je viens de trouver en rentrant tout à Theure tous mes garçonnets en bonne santé; ces pauvres petits m'ont fait le plus charmant accueil : ils étaient venus à ma rencontre de toute la longueur de leurs petites jambes , et leurs cris de joie en me. revoyant m'ont bien été ^ jusqu'au cœur. Vous ne croirez jamais combien vous leur manquez; nous nous accoutumerons bien diffici-

(i) Pope.

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lement à ne pas vous voir, car vous êtes bien véritablement Tâme de la tribu.

» Avant-hier, pour comble de disgrâce, continue le marquis Henry, après avoir détaillé les mille petits ennuis de sa vie quotidienne, la grande table, placée dans Pembrasure de la salle à manger, sMcroula avec un fracas épouvantable, entraînant toute la faïence de la maison que Ton y avait posée et dont il ne resta miette.

» Eugène, présent à ce désastre, se mit à pleurer amèrement ma ruine, qu'il crut devoir en être la suite; j'accourus tout épouvanté de ce bruit, des cris, surtout, qui s'y mêlaient, et ne pus m'empêcher de rire du désespoir d'Eugène, qui s'était communiqué à ses frères. Je les pris tous quatre sur mes genoux et leur contail'histoirede Job, dont les affaires n'allaient pas mieux que les miennes, mais qui de plus avait la gale et une mauvaise femme pour lui chanter pouille. Du reste, ma mie, voici l'ordre établi pour la journée : je me lève de fort bonne heure, et j'écris ordinairement jusqu'à ce que mes chers petits se lèvent. Je déjeune avec eux, après quoi je cours où j'ai affaire. Nous dînons, nous soupons, nous nous couchons en même temps, et tout cela de fort bonne heure, car c'est moi qui prends la leur.

» Après le dîner, nous avons de longues conversations, un peu de lecture; souvent nous mangeons des cerises à goûter, en faisant des contes pour rire ; au soleil couchant, nous allons en devisant nous promener au lac, sûrs de trouver notre souper prêt au retour. »

Ce fragment d'une lettre écrite par Eugène à sa mère achève le tableau :

(( Ce qui me fait croire que je setai bon à quelque chose, disait Penfant, c'est que Je fais diverses sortes de métiers. Tantôt berger de moutons , tantôt pêcheur de petits poissons, tantôt liseur de contes de fées, tantôt joueur de flageolet, tantôt dessinateur de mauvaises têtes d'après Camille; au bout de cela, le catéchisme tous les matins »

La précocité et l'esprit de l'enfant, qui à six ans savait écrire ainsi , frappaient tout le monde.

« A peine Eugène balbutiait-il quelques mots, racontait plus tard M. de Maistre (i), que. déjà une conception hâtive lui fournissait des expressions heureuses, qui présageaient une vigoureuse intelligence. On ne peut trop examiner ce signe qui est le plus infaillible de tous pour juger un enfant. Observez si dans son discours il laisse échapper des mots qui expriment les nuances délicates de la pensée. Observez encore s'il sait revêtir sa pensée de formes palpables, s*il sait choisir ces métaphores avec justesse... Rappelez-vous cette soirée où vous le trouvâtes occupé à souffler du feu dans une chambre sans lumière. Je travaille, vous dit-il, pour foire revenir mon nègre. Il donnait ce nom à son ombre dont il s'amusait en faisant des gestes de son âge devant une tapisserie.

(i) Une solide amitié unissait le comte de Maistre au marquis Henry. M. de Maistre venait presque tous les ans passera Beauregard les loisirs que lui laissaient ses fonctions au Sénat de Savoie.

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Personnaliser ainsi son ombre, en saisir les deux caractères principaux, la considérer comme un serviteur, comme un nègre fugitif qui disparaît avec la lumière et qu'on rappelle à soi en créant la flamme, c'est peut-être Texpression la plus originale, la plus étonnante qui ait jamais été rencontrée par un enfant au-dessous de cinq ans (i). »

Sur le chapitre de ses enfants , Henry était intarissable; il ne se lassait pas plus de les admirer que de les aimer; leurs défauts mêmes avaient, à ses yeux, je ne sais quel tour ingénieux dont il s'applaudissait. « Eugène et ses frères ont montré beaucoup de philosophie en apprenant la mort de leur grand'tante (2); je n'en suis pas moins convaincu de la bonté de leur cœur; la sensibilité est détestable quand on en fait, et pour pleurer amèrement à leur âge une grand'tante que Ton n'a jamais vue, il faut avoir pris des leçons de sa bonne.

» Quand ils ont des veines de sensibilité, ce qui. Dieu merci, arrive rarement, cette sensibilité est bien à eux ainsi que le bon sens et la vivacité qu'ils mettent parfois dans leurs petites imaginations follettes. Leurs réparties sont étonnantes. De grand matin.

(i) Discours à la marquise Costa sur la mort de son fils.

Cette lettre, imprimée du temps de l'auteur, a été rééditée une première fois par M. le comte de Falloux, et se trouve dans ]e second volume des Lettres et Opuscules du comte de Maistre, publiés par son fils, le comte Rodolphe.

(2) Madame la comtesse de Challes, soeur du marquis Alexis- Barâiélemy, père du marquis Henry.

Simon trouva, Tautre jour, une bourse au bord du lac : « Vois, dis-Je à Eugène, l'avantage de se lever de bonne heure. — Hélas, papa, celui qui Ta perdue, me répondit-il , s'était levé de meilleure heure encore. »

Passant de la théorie à la pratique de ses leçons, Henry faisait avec ses enfants ce qu'il appelait plaisamment de la morale en action, il les amenait au chevet d'un malade, les consultait sur la chaumière à rebâtir ou sur l'apprentissage à essayer. Il cherchait à leur donner par là ce sentiment exquis de la charité chrétienne, qui n'est pas la pitié, mais bien Tamour du pauvre.

Peut-être aussi ce modeste. récit d'une visite au moulin de Tougues, près de Beauregard, sera-t-il préférable à bien des périodes philanthropiques :

a Je suis allé hier, à la tête de mes quatre garçons, faire une visite à la meunière de Tougues, qui accoucha seule d'une princesse dans son moulin. Chacun portait son offrande; comme le moins maladroit, je marchais en tête , portant un pot de bouillon. Eugène suivait avec une bouteille de vin pour les rôties de l'accouchée; ensuite venait Victor avec un grand pain en équilibre sur sa tête, puis arrivait Camille avec un morceau de sucre. Nous avons été fort bien reçus. En vérité, il est curieux de voir comment, quand on ne peut faire mieux, on se passe des nécessités de la vie. Pour accoucher comme pour le reste, le nécessaire.n'est [ presque rien. Cette femme, après avoir parfait sa besogne avec beaucoup de sang-froid et empaqueté elle- -' même son enfant, n'avait d'autre souci que de voir

arriver notre maître pour ordonner les cérémonies du baptême et y mettre un peu de décence et d'appareil. »

Quand vint Témigration, la pauvre meunière de Tougues voulut suivre ses maîtres; elle n'était pas oublieuse des bons soins d'autrefois et les servit pour rien tant que dura l'exil.

Il ne reste pas trace aujourd'hui de son moulin, mais la bonne Chagnot a laissé derrière elle de plus durables souvenirs.

Ces choses pourront sembler indijfTérentes , mais rhéroTsme n'est pas de tous les jours , et Ton rapporte ici ces mille riens pour montrer comment les garçonnets de Beauregard sont devenus des gens de bien.

M. de Maistre a raconté avant nous qu'à treize ans, Eugène possédait une littérature considérable et une connaissance assez étendue de la langue italienne, une habileté peu commune dans le dessin et des dispositions marquées pour d'autres arts (i).

Le marquis Henry vint s'établir à Genève (avec ses petits enfants, ne pouvant^ à Beauregard, parfaire cette éducation qu'il avait si bien commencée.

Installé à Genève, Eugène étonna bientôt ses maîtres et eut de la réputation à Tâge oîi on la cherche.

a Mais parmi nous, continue l'illustre historien de cet enfant de seize ans, tout le monde servait le Roi de quelque manière , et celui que son inclination n'appelait pas au sacerdoce ou aux emplois civils entrait au

(i) Discours à la marquise Costa sur la mort de son fils.

service militaire. L'usage avait même prévalu, dit-il, de se jeter dans cette carrière au sortir de l'enfance (i).»

Or, voici comment le marquis Henry découvrit qu'Eugène y voulait entrer à son tour.

« Figurez-vous, ma mie, écrivait-il, qu'avant-hier, pendant que je me trouvais aux prises avec le Faret que vous savez , et plus empressé que • jamais de me tirer des griffes du fâcheux, mes quatre garçons entrèrent dans ma chambre, travestis, Dieu sait comme, en pages du roi Charles VIII.

i> Eugène s'était fait un hoqueton d'un vieux morceau de damas vert, avait enfilé ses jambes jusqu'au ventre dans une paire de grandes bottes que lui avait prêtées le sieur Amour, mon nouveau domestique, et ses mains jusqu'au coude dans une vieille paire de gants à moi; il avait imaginé sur sa tête une toque en papier doré avec un grand panache. Les autres étaient tout aussi drôles et marchaient avec une gravité imperturbable.

)) Victor commença le dialogue en me disant qu'il voulait demeurer à la maison à combattre les ours; Ca* mille , qu'il songeait à une abbaye ; Sylvain voulait un évêché.

(( Mes petits mettaient en action une scène charmante delà Chronique du Loyal Serviteur, que nous avions lue et dont nous avions longuement disserté la veille (2}.

(i) Discours à la marquise Costa sur la mort de son fils.

(2) La très joyeuse, plaisante et récréative histoire du bon che^ valier sanspaour et sans reproche. Cette lettre du marquis Henry

VINGT-DEUX ANNÉES PAISIBLES. yo

» Eugène a trouvé je ne sais où ce vieux livre dont il a fait son livre de chevet. Je me prêtai de bonne grâce à la situation, et je doute que le vieux sire de Bayard, sentant ne pouvoir faire grand séjour en ce « mortel estre » , ait eu plus de gravité que moi.

a Eugène, qui s'était dans tout ceci réservé le principal rôle, s'avança alors et gravement me récita, presque mot à mot, la tirade du bon chevalier : Je serai, s'il vous plaît, monseigneur mon père, de l'état dont vous et vos prédécesseurs ont été, et. Dieu aidant, ne vous ferai point déshonneur.

«Ainsi a dit et fait, papa, le petit Pierre Bayard mon patron, ajouta-t-il en se jetant dans mes bras.

a Non , ma mie , le vieux sire ne fut pas plus attendri que moi en entendant Eugène me parler ainsi.

tt II y avait dans tout cela quelque chose de sérieux qui m'effraya; je pris Eugène sur mes genoux et vis qu'il ne démordrait pas de son idée.

tt En vérité, j'admire combien tout ce qui est noble Élit battre le cœur de notre bon petit. »

L'enfant était si résolu que le marquis Henry songea sérieusement à le faire entrer au service.

L'examen à passer était difficile; car alors, quoi qu'on en ait dit , la faveur ne suppléait pas au mérite et à l'application.

Eugène répondit à merveille à toutes les questions

£ait allusion à la scène par laquelle s'ouvre le récit du loyal serviteur. Le vieux sire de Bayard mande auprès de lui ses quatre enfants et leur demande de quel état ils veulent être.

8o UN HOMME d'autrefois.

de M. de Bellegarde, chargé de l'interroger; son examen écrit était un gros cahier. En Piémont , on avait été moins sévère, et sept concurrents avaient été examinés en deux jours, ce qui faisait dire au marquis Henry:

<( Dieu veuille qu'avoir mieux fait que les autres tourne à compte à notre cher petit. J'ai peu de doute, au surplus, qu'il n'ait son brevet d'officier, mais je voudrais qu'il fût le premier de sa promotion. Puisque Eugène s'est tiré de tout avec distinction, ce lui sera un petit fonds de bonne réputation. »

En effet, Eugène reçut, au mois de décembre 1789, ses épaulettes d'officier; en les agrafant à l'uniforme de son enfant, qu'il jetait si jeune au milieu des hasards d'un état périlleux, le marquis Henry s'en remettait à Dieu pour l'avenir.

Mais la marquise n'était pas si vaillante, comme le dit encore la chronique du bon chevalier : son amour de mère ce l'admonestoit de larmoyer » ,et elle avait besoin , pour se rassurer, d'entendre Joseph de Maistre lui répéter sa devise : L'honneur et la raison sont à nous , le reste n'en dépend pas.

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