‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 13 sur 56 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Divergences d'opinions entre le comte de Maîstre et le marquis Henry. -^ Le marquis Henry se laisse éblouir par les réformes nouvelles. — Son admiration pour Necker. — Journées du 5 et du 6 octobre racontées par M. de Maistre. — M. de la Fayette. — La Savoie aux premiers jours de la révolution. — Dorat-Cubières. •» Les patriotes de Thonon. ~ Lettres de M. de Maistre sur l'état de la Savoie. — La petite colonie genevoise se ressent de la crise révolutionuaire. — Maladie de la marquise. — Comment , à la fin de 1 79 1 , le marquis Henry vendit de la chandelle à Genève.

« Dieu fut bon de me cacher l'avenîr, écrivait à la fin de sa vie le marquis Henry; car si j^avais connu Tavenir, aurais-je eu jusqu^au bout le courage de ma destinée? Je ne puis me rappeler sans frémir, ajoutaitil , ce moment oti j'ai marqué de mes propres mains mon enfant pour la mort, et Tinsouciance effroyable avec laquelle j^ai vu commencer tant de terribles choses. »

Cest qu'en vérité à partir de ce jour oti, obéissant à

l'honneur, il avait fait un soldat de son fils, le reste

n^appartint plus au marquis Henry. Ce fut fini de cette

existence si simple et si heureuse, dont le Villard et

Beauregard avaient successivement marqué les paisibles

étapes. Le soleil radieux de ses premiers trente ans se

couchait dans les nuages que la révolution appelait de

tous les points de rhorizon.

Incapable de penser qu^ils pussent porter tant de foudres, le marquis Henry regardait monter curieusement ces nuages, et cependant il avait déjà Tinstinct du (Ranger, instinct que révèlent les fragments de sa correspondance. N'obéissait-il pas, en écrivant ainsi, au double sentiment de l'espérance et de la résignation, qui envahit le cœur du soldat à l'heure de la bataille?

Quelle bataille en effet que celle dont les États Généraux donnaient le signal en 1789 ! La charge sonnait jusqu'au fond des provinces , et de partout accouraient ces inconnus qui firent*^de la révolution un combat de géants.

Parmi eux, au premier rang et dès le premier jour, se dressa Joseph de Maistre, r homme jusque-là aplati par rénorme poids du rien (i) et qui tout à coup fut grand parce que Poccasion de grandes choses lui était donnée. Des nombreuses lettres qu'il écrivit alors à Beaiiregard, quelques-unes ont été retrouvées et figureront au cours de ce récit, beaucoup malheureusement sont perdues; parmi celles que nous regrettons se trouve la lettre à laquelle le marquis Henry répondait en date du i5 juin 1789. "

Il est aisé de deviner quelles étaient les tristes prophéties du comte de Maistre à la façon presque crain* tive dont on les réfutait.

« Il est rare, écrivait Henry, qu^une existence soit tout entière heureuse ou malheureuse. Aux uns, la vie

(i) Mot de M. de Maistre parlant de lui -même. (Lettres et Opuscules,!

est souriante à son aurore, pour qui elle s'assombrira à son déclin. Aux autres, la lutte des premiers jours présage des temps meilleurs. Mais à tous demeurent le souvenir ou l'espérance, comme les anges gardiens que Dieu a placés à nos côtés. Pour moi, je me sens donc des trésors de courage contre les grossièretés de la fortune; mon bonheur passé ne me laisse d'autre droit que celui de remercier Dieu de me l'avoir donné. Mon cher ami, pourquoi vous glacer de l'avenir? Croyez que ces discussions de Versailles, qui vous enfièvrent, ne peuvent produire qu'un nivellement heureux parmi ces hommes qui, malgré vous, veulent le bien de la France. Dans ce déluge de maux que vous annoncez à notre pauvre monde, j'estime, quant à moi, seuls malheureux les hommes que la Providence jette ainsi brusquement hors de leur sphère et traîne sur un théâtre où ils sont forcément inhabiles à jouer leur rôle.

)) Il faut, dites-vous, aux députés une force d'âme peu commune pour se roidir contre le courant, pour s'isoler de la foule, pour se soustraire aux séductions d'une popularité que vous appelez trop facile. Mais indiquezmoi, mon cher ami, où dans tout ceci finit la vérité et où commence l'erreur.

» Le dogme ne saurait envahir la politique, et les principes, dans cet ordre d'idées, n'ont rien de révélé. »

Qui donc pourrait blâmer de si nobles illusions?

Il n'avait pas été donné au marquis Henry de voir, ainsi que nous l'avons vu depuis, les idées les plus généreuses servir de marchepieds aux plus vulgaires

ambitieux. En cet heureux temps, personne n'avait encore l'expérience de la révolution ; elle apparaissait aux uns comme une satisfaction donnée à de légitimes espérances, elle était à la mode pour les autres, qui badinaient avec ce mot terrible de liberté.

Si donc, plus tard, parmi les hommes renversés par la tempête , quelques-uns se trouvèrent , à leur grand étonnement, l'avoir déchaînée par leur imprudence ou par leur présomption, ces hommes furent à plaindre; mais que ceux-là leur jettent la première pierre, qui n'ont jamais senti battre leur cœur pour une erreur généreuse.

Comme le dit Pascal, « le cœur a ses raisons, que la raison ne discute pas ». Quand le cœur pèche par Pexcès du bien, quand il semble se mirer dans ce qui l'environne, ne riez pas de lui, parce qu'alors il est dupe de lui-même en prêtant aux autres sa noblesse ou sa bonté.

C^était ainsi par son cœur que le marquis Henry jugeait les événements, tandis qu^auprès de lui Joseph de Maistre, préludant à l'œuvre de sa vie, écoutait seulement sa raison pour se constituer Timplacable adversaire des idées nouvelles.

Tous deux étaient passionnés par la querelle qui divisait, en province comme à Versailles, les meilleurs esprits, et ces lettres que nous allons citer, lettres od leurs dissentiments s^afHrmèrent dès le premier jour, nous apportent l'écho tout vibrant encore des passions du moment.

En effet, si Joseph de Maistre déplorait comme une

catastrophe le premier succès du Tiers sur la Noblesse et sur le Clergé, si ce succès était salué par la révolution comme une espérance, on peut croire, en lisant ces lignes du marquis Henry, que Tenthousiasme était contagieux aussi parmi les plus honnêtes gens:

« J^ai diné, il y a trois jours, à Grenoble, chez M. le président de La Coste (i), écrivait-il à M. de Maistre, et j^ai entendu dire de ce qui se passe à Versailles force bêtises d^un ton tranchant et doctoral. Pour moi , je n^eusse point hésité, malgré vous, mon cher ami , à suivre M. de Clermont-Tonnerre (2), et certes c'eût été, comme il Pa dit, à ma conscience que j'aurais obéi; mais enfin la réunion définitive des trois ordres est faite et bien faite. L'enthousiasme de la foule, à cette nouvelle qui nous fut apportée pendant que nous mangions, renfrogna les convives de M. de La Coste, tous, comme lui, grands partisans de Cazalès.

» Si j'eus à soutenir un rude assaut, j'en fus dédommagé; en sortant, j'ai trouvé toute la ville illuminée; en traversant la place du théâtre, j'ai été entraîné par des citoyens qui m'ont introduit dans la salle resplendissante de bougies, et oti étaient établis trois cents couverts sur deux immenses tables en fer à cheval. La

(i) Président au parlement . du Dauphiné, omi intime de la Beimille de Marinais.

(2) M. de Clermont-Tonnerre avait protesté, dès l'ouverture des États Généraux, contre les décisions de la majorité de son ordre, et avait été chargé de porter la parole, lorsque la minorité de la Noblesse alla se réunir aux députés du Tiers-État.

musique la plus ronflante, un monde innombrable dans les loges et autour de nous, rendaient cet impromptu charmant. Je m^ suis fort amusé entre deux messieurs dont les noms n^étaient pas fort imposants , mais tous deux pleins d'éloquence et d^esprit.

p On a bu à la santé du Roi, avec acclamations et battements de mains , à celle de la Reine et à celle du due d'Orléans; on a bu aussi à la réunion des Ordres. Chacune de ces santés a eu sa nuance; mais, quand est venue la santé de M. Necker, j'ai cru que le plafond allait s'écrouler; cet homme est l'idole de la nation, quoi qu'en disent un petit nombre de gens possédés par l'esprit de dénigrement ou de parti; sa gloire me paraît aujourd'hui affermie et hors de toute atteinte. »

Hélas! cette gloire ne devait pas durer plus longtemps que ne devaient durer les illusions du- marquis Henry. Car si l'intensité d'une crise révolutionnaire se mesure à l'engouement du pays pour un homme ou pour une idée, on peut regarder comme le plus efErayant symptôme d'une dissolution prochaine ces acclamations fiévreuses qui saluent l'empirique , le fourbe ou le sot comme un sauveur.

Pour ceux-ci, la rapidité de leur fortune n'a d'égale que la profondeur de leur chute ; et Ton est habitué en France, plus qu'ailleurs peut-être, à voir tramer sur la claie l'idole adorée la veille.

Il en devait être ainsi de Necker.

« Placé entre une popularité dont il était avide, et ses instincts honnêtes, médiateur timide entre la cour et la révolution, M. Necker ne sut jamais être grand et suc-

comba. Philosophe de Técole neutre, il n^avaitquele semblant des vices ou des vertus qu'exigeait une époque héroïque , et il peut être la preuve que si les sophismes amènent parfois les situations extrêmes , les sophistes seront toujours impuissants à les trancher. »

Tel fut le jugement porté, quelques années plus tard, par le marquis Henry, que les circonstances avaient rapproché de M. Necker. Envoyant M. Necker se frapper la poitrine et se reprocher d'avoir été l'auteur inconscient de la révolution, le marquis, à son tour, abjura son admiration première pour les hommes et pour les choses qui Pavaient un instant ébloui. Comment aurait-il pu se soustraire , d'ailleurs , à l'implacable logique des faits qui venaient tous les jours confirmer les craintes et justifier les théories trouvées naguère exagérées ou trop absolues chez son ami le comte de Maistre?

Celui-ci , supérieur au marquij Henry par la force et l'étendue de son génie, lui était inférieur peut-être par l'élan et la chaleur de l'âme ; mais tous deux se complétaient ; unis dans une égale hauteur de patriotisme et de désintéressement, ils semblaient mettre en commun leur cœur et leur raison pour étudier le phénomène qui se passait sous leurs yeux.

Dans la familiarité de leur correspondance, on voit le marquis se laisser parfois entraîner sur la pente où s'arrête la froide raison de Joseph de Maistre. Mais parfois aussi , chez Joseph de Maistre , cette raison fait place à rindignation , à la désespérance. Alors bouillonnent en lui des haines qui vont jusqu'à la crudité.

Sis UN HOMME dVuTREFOIS.

Il s*en prend des malheurs présents aux crimes du passé. Ne dirait-on pas que la plume qui devait tracer tant de pages immortelles se dérouillait en écrivant ces lignes adressées au marquis Henry :

(i) (( Eh bien, mon cher ami, êtes- vous assis à Genève , et pouvez-vous mettre les coudes sur la table pour me donner de vos nouvelles? J^en attends avec empressement.

» Pour moi , me voici déjà embarqué dans mes importantes et écrasantes fonctions (2) : lectures , conversations, méditations, même autres que celles qui roulent sur le tien et le mien , tout est fini jusqu^au mois de septembre 1790

» J'ai eu l'autre jour une longue et intéressante conversation à laquelle j'aurais bien voulu que vous eussiez assisté. J*ai passé une soirée entière avec un bon ami de Mounier, qui m'a conté toute la soirée du 5 octobre, d'après l'o^-président (3), et avec des détails qu'on ne lit pas dans l'exposé. Vous savez que tous les journalistes ont retenu leur plume en rapportant ce qui se dit dans l'antichambre de la Reine. Voici un de ces discours :

» Prenons les entrailles de cette p pour nous en

faire des cocardes.

» Le croiriez- vous, mon cher ami? Mounier a vu, a

(i) Archives de la Motte, 7 décembre 1789.

(2) M. de Maistre était sénateur au Sénat de Savoie.

(3) Mounier, on le sait, était président de TAssemblée pendant les journées du 5 et du 6 octobre.

bien vu avec son œil droit et son œil gauche , des femmes de Paris, qui venaient de prendre du pain dans les cuisines du Roi , tremper ce pain dans le sang des gardes du corps égorgés et le manger ensuite. Le joli peuple I

» Quand les ambassadrices furent introduites auprès du Roi, elles lui demandèrent d^abord du pain; il leur dit : Mes pauvres femmes , je n^ai pas du pain dans ma poche, mais vous pouvez aller dans les offices, vous y trouverez des provisions ; pas autant qu'autrefois , mais enfin vous y prendrez ce qui s^ trouvera. Puis, le Roi de France et de Navarre mit la main dans sa poche et leur donna sept louis , c^était tout ce qu'il avait dans ce moment; mais ce don et cet air de bonté avaient fait trop d'impression sur ces nobles dames, qui s^avisèrent de laisser éclater trop de sensibilité en sortant ; les autres femmes les accablèrent dUnjures et de coups, et, entre autres gentillesses, leur donnèrent le fouet chez le Roi. Jamais le salon d'Hercule n'avait vu cérémonie de ce genre.

» C'est ce que je trouve, du reste, de plus conforme à la Déclaration des droits de Thomme, qui renferme aussi ceux de la femme, en vertu de l'égalité naturelle. Les ... du tiers et du peuple devaient commencer à se montrer à Versailles ; depuis trop longtemps ceux des hautes et puissantes dames y jouissaient seuls d'une représentation avouée.

y> Que vous dirai-je, mon cher ami? ma foi est ébranlée ; au secours ! assistez-moi I ma tête fermente toujours sur toutes ces affaires au point que quelque-

go UN HOMME D^AUTREFOIS.

fois je n^en dors pas. Jamais spectacle plus intéressant n'a frappé le genre humain

» Vous savez que je ne suis pas ami des factions populaires , cependant je prends un grand intérêt à ce sermon terrible que la Providence prêche aux Rois. Parbleu , il vaut bien la peine d^être écouté attentivement^ et tant pis pour qui n^en fait pas son profit.

» Hier, un Français m^a dit au Cassin que M. Necker était harassé, excédé de travail et de peine, qu^il était maigre comme un clou et qu^il avait les jambes enflées. Mounier dit qu^il (M. Necker) lui a fait entendre bien clairement qu'il ne pouvait se rappeler, sans une profonde terreur, qu'il était Pauteur de la révolution.

^> Peut-4tre que Topinion par tête égratigne son cœur. — Pauvre homme! Celui-là, je le plains, car il est vertueux.

» Garé le r' janvier: c'est l'échéance des rentes; la moitié de Paris vit du trésor royal , et il n'y a pas de laquais qui n'ait quelque chose à lui demander. Si les fonds manquent, que deviendra le pauvre Necker? Figurez-vous l'innombrable et féroce canaille de Paris ameutée par Mirabeau et compagnie. Je crains beaucoup un orage terrible.

» Voilà beaucoup de politicailleries, mon cher ami, assez mal enfilées à mesure qu'elles se présentent à ma plume.

Quittons Paris! quittons Paris! quittons ce gouffre immonde où Mirabeau braille en vrai Lucifer; prenons

notre vol vers ces murs de Genève et revoyons le coin de votre feu.

» Il est doux de descendre de la région des tempêtes dans celle de la paix. Mon imagination , continuellement citoyenne de votre aimable ménage , m^ reporte mille fois par jour. Quelquefois , pendant que je passe de longues et tristes soirées à chercher le juste et Tin* juste à travers les buissons de la chicane, je songe à vos soirées patriarcales, si bien et si doucement employées. Oh I que mon foyer solitaire ressemble peu au vôtre dans ces moments-là I C^est alors que ma pensée vous visite et vous demande une place autour de la grande table verte.

» A la tête est le grave Eugène , à qui je suis fâché de ne plus faire chercher le nominatif et le régime. J*ai bien perdu trop tôt ce joli élève, il aurait fait tant d'honneur à son maître! Je suis, au reste, trop intéressé de ma nature pour donner jamais la moindre chose pour rien , et j'entends bien qu'il me paye mes leçons par un peu de souvenir. Pour vous , mon cher ami, j'ai votre parole d'honneur, j'ai aussi celle de votre femme, tous deux vous m'avez promis de me nicher de temps en temps dans vos conversations. Je vous somme bien expressément de tenir votre parole.

» Je serai bien fidèle, moi aussi, à me rappeler ces journées d'octobre , passées si agréablement, oti nous disions tant de riens et tant de choses, et toujours d'une manière agréable pour nous.

9 Adieu mille fois, mon cher ami , j'ai bien peur de ne pas entendre la messe de minuit avec vous; mais, à

moins d^étre retenu par mille chaînes , je célébrerai, Tannée prochaine, Tanniversaire de mes plaisirs d'automne , si toutefois je me sens la mémoire assez pleine de devises et de dits notables pour oser me présenter devant les panneaux de votre cheminée. »

M. de Maistre pouyait-il prévoir que le foyer luimême, cette dernière espérance, ce dernier refuge, serait, à son tour, renversé? Non, si tristes que fussent ses prévoyances, celle-là n^en était pas. Uorage allait gronder, la foudre frapper peut-être sur les cimes, mais devait-elle visiter Fhumble demeure de gens simplement heureux?

La tendresse du marquis Henry pour les siens était moins confiante dans Pavenir.

a Oh! mon amie, revenez jouir avec nous des dernières heures peut-être que nous ayons à vivre heureux, écrivait-il de Genève à sa femme; je le 3uis pleinement encore par mes petits et par vous. Mais je laisse entrebâillée ma porte pour que le bonheur, en s*échappant, ne renverse pas ma maison. L'absence de maux dans ce cruel moment m*efFraye pour nous. Revenez, ma mie; quand la bise sifQe au lac, les bonnes poules couveuses de Beauregard mettent les poussins sous leurs ailes, et le maître coq, du haut de son perchoir, appelle les traînards et les égarés.

» Revenea^, vous serez bien reçue et croirez vivre ici aux pays enchantés; je mUsole du monde , oti il est trop triste de vivre , et mets tous mes soins à tenir gais et en travail mes petits compagnons. Les progrès de tous sont grands, ceux d'Eugène surtout me confondent; le voilà

LE COMTE DE MAISTRE. qS

jouant passablement du violon , dessinant de grandes compositions historiques auxquelles il emploie vos cartons et les miens. Un ancien officier de Savoie , vivant ici à la retraite^ lui donne des leçons de fonification et en fera, malgré S9, petite figure blonde, un digne officier, si jamais nous dégainons. Lui et moi sommes inséparables, et, à l'entendre jraisonner, il me semble parfois raisonner moi-même; c'est vous dire, mon amie, qu'c Tenfant a quelque esprit, mais surtout, mais avant tout, une profonde tendresse pour vous. »

C'était ce bonheur si intime et si profond qui faisait regretter à Joseph de Maistre sa place autour de la grande table verte, alors que ses fonctions en faisaient le témoin impuissant et désolé de fautes irréparables.

En effet, les journées du 5 et du 6 octobre, dont on vient de lire le lamentable récit, avaient eu en Savoie le plus funeste retentissement. Les vieilles rancunes de bourgeois à nobles s'étaient réveillées. Le peuple prétait avidement Toreille aux discours des prôneurs de révolution, qui exploitaient ses griefs vrais ou faux contre le gouvernement du Roi. L'une après l'autre, on voyait toutes les villes de la province s'affilier aux clubs de Paris, pendant que des pamphlets, ouvertement distribués , livraient les prêtres et la noblesse du pays à la risée et aux haines.

Si les procédés révolutionnaires sont demeurés aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1789, on peut dire malheureusement que les procédés de résistance n'ont pas varié de leur côté; déjà, entre honnêtes gens, alors, on gémissait à portes closes.

Cette poltronnerie fut de tous les temps; on l^aurait dite épidémique en Savoie au commencement de la révolution.; elle gagnait jusqu'aux agents de Tautorité.

Le gouverneur de Chambéry se querellait avec le conseil delà ville et capitulait. A quelques jours de là, un avocat de la province de Carouge avait affaire à l'intendant (i), et l'intendant prenait la poste pour se sauver. Chacun savait qu'un grand nombre de Savoyards passaient la frontièrjB pour s'aller joindre, à Lyon ou dans les villes voisines, aux fêtes civiques qui se célébraient. La cocarde tricolore au chapeau , vêtus souvent en gardes nationaux, ces transfuges se vantaient hautement d'une trahison prochaine. Le gouvernement piémontais affectait de ne rien voir, et sa Ion* ganimité encourageait les factieux.

(( Quand on tremble, ce n'est pas le moyen de faire trembler. La clémence est praticable par un gouvernement fort, disait le marquis Henry, la sévérité est nécessaire à un gouvernement faible ou ébranlé. Il faut qu'il se fasse craindre pour reconquérir la confiance^ car ce n'est rien que de connaître ses ennemis, si on ne les châtie avec éclat. Punir les méchants est donc le seul moyen de s'attacher les bons. Faire grâce par crainte ou par faiblesse, c'est se vouer au mépris; la faveur populaire échappe à qui paraît la mendier. »

Et cependant, au milieu de cet effondrement moral, une chose demeurait debout, c'était l'affection des gens de Savoie, non pas pour la monarchie, mais pour la

(i) Préfet.

personne même du Roi. Ces Princes-Loups^ comme les appelait naguère M. Thiers, étaient de rudes soldats; le peuple aime la bravoure et ne comprend guère la grandeur qui attache au rivage. Ils étaient simples, d^ailleurs, familiers et bons, parfois jusqu^à la faiblesse.

En veut-on la preuve? cette lettre, adressée de Savoie aux rédacteurs du Journal de Paris par Dorat-Cubières (i) en 1791, peut la fournir :

« Le roi de Sardaigne, parce qu^il a quelque bonté, ou du moins l'apparence de la bonté et de la justice, et parce qu^il gouverne ses sujets plus en père qu^en roi, fait une illusion complète à son peuple. Il y a bien quelques abus à la cour de Tyrin, mais, en général, il y règne des mœurs, de la simplicité et de réconomie. Le roi ne parle à personne lorsqu'il est en public, mais en particulier il parle à tout le monde, et il n'y a pas un de ses sujets, riche ou pauvre, qui n'obtienne de lui une audience de deux ou trois heures lorsqu^il la demande. Étiquette admirable et absolument contraire à celle de la feue cour de France , où le roi parlait à tout le monde en public , et à personne en particulier. »

Comme s^il eût craint que cette première raison ne suffît pas pour justifier, aux yeux de ses amis, Tattitude réservée des patriotes savoyards vis-à-vis du Roi, Cubières s'empressait d^ajoufer :

(i) Michel y chevalier de Cubières, partisan exalté de la révolution, joignit à son nom celui de Dorât, qu'il avait eu pour maître. Né en 1732, il est mort en 1820.

g6 UN HOMME D^AUTREFOIS.

« Il y a une autre étiquette à la cour de Sardaigne, que je n^oublierai jamais, et qui, plus d'une fois, a mis le roi à portée de prouver à son peuple combien il Paimait. La voici :

» Lorsque le roi de Sardaigne mange en public, ses sujets, quels qu'ils soient, ont le droit de le voir manger; ils sont obligés de se retirer et se retirent dès qu'il demande à boire. Eh bien^ le roi, s'apercevant quelquefois qu'il est vu avec plaisir par ses sujets, et les voyant lui-même avec beaucoup de satisfaction, le roi, dis-je, s'abstient de boire jusqu'au dessert, afin de se laisser voir plus longtemps, et l'on est persuadé qu'il aimerait mieux mourir de soif que de ne pas rassasier ses sujets de sa chère présence.

» Le roi, enfin, va souvent à pied dans les rues de Turin, sans gardes, sans cortège; et, se mêlant avec son peuple , il a l'air de lui dire : Aimez*moi comme votre père, aimez-moi comme votre égal.

» De pareilles vertus sont bien faites pour tenir un peuple dans l'obéissance; ne doutez pas que, sans elles, le peuple de Savoie ne nous eût déjà imités. x>

Mais l'afFection et la popularité sont malheureusement de faibles défenses contre ce vertige , indéfinissable mélange de crédulité et de bêtise, de peur et de férocité, qui sévit sur les foules aux mauvais jours. Elles deviennent alors comme inconscientes de leurs actes, et passent d'un excès à l'excès opposé.

Bientôt donc, comme Louis XVI, Victor-Amédée III vit la haine succéder à la popularité; le flot montait, et l'espérance abandonnait les plus courageux.

a (i) Avez-vous lu Galonné, Mounier et l'admirable Burke? écrivait M. de Maistre au marquis Henry; comment trouvez-vous que ce grand sénateur traite le grand tripot du manège et tous ces législateurs bébés? Pour moi, j'en ai été ravi, et je ne saurais vous exprimer combien il a renforcé mes idées antidémocratiques et antigallicanes. Mon aversion pour tout ce qui se fait en France devient de Thorreur. Je comprends très-bien comment les systèmes, en fermentant dans les têtes humaines, se tournent en passions. Croyez qu'on ne saurait trop abhorrer cette abominable assemblée. Voyez comment trente ou quarante drôles exécutent ce que le Prince et la Ligue n'ont pu faire.

» Les massacres, les pillages, l'incendie, ne sont rien; il ne faut que peu d'années pour guérir tout cela. Mais l'esprit public, l'opinion viciée, en un mot, la France pourrie, voilà l'ouvrage de ces messieurs. Ce qu'il y a vraiment de déplorable, c'est que le mal est contagieux, et notre pauvre Chambéry déjà bien taré

x> Je vous le dis avec un grand regret, tous les jours le pouvoir recule, même lorsqu'il veut avancer, car il s'y prend mal. On donne à notre bon maître des conseils auxquels on ne comprend rien.

» Nombre de gens, dans ce pays -ci et à Turiil, forment, à cet égard, d'étranges soupçons; Pour moi , je suspens mon >ugement, mais il est sûr qu'un certain

(i) Archives de la Motte (sans date).

esprit souterrain travaille contre Tautorité et dicte les conseils les plus perfides.

» Voilà, mon cher, comment les choses vont,

avec tant de moyens de les bien diriger. Quand je vois tant de faux pas, tant de dangers où Ton se jette volontairement, je suis quelquefois comme le Misanthrope; j'entre en humeur noire; d'autres fois, je tâche de me rassurer; mais un petit sermon de votre part ne me sera pas inutile. Il me semble que vous voyez plus en beau y et d'ailleurs vous pensez de vos chers compatriotes plus avantageusement que moi.

» Ainsi , mon très-cher ami , je vous exhorte à mVxhorter; j'en ai d^autant plus besoin que le temps est Élit pour la tristesse. Quelle nuit! quel déluge! Hier j^ai fait une marque à mon baromètre avec la date, comme un monument de bassesse, car j'imagine que je ne verrai jamais le mercure descendre jusque-là »

Si l'état des esprits était fait pour justifier ces inquiétudes, le peu d'énergie que montrait le gouvernement les augmentait encore. Les gens qui représentaient le pouvoir en Savoie semblaient être choisis à dessein de Ëiciliter les mutineries.

Un jour les patriotes de Thonon, en Chablais, désireux d'essayer leurs forces, résolurent d^arracher à sa prison un ivrogne qu^avait fait enfermer le commandant de la viUe.

Le futur général Dessaix (i), alors médecin militaire

(i) Dessaix (Joseph -Marie), né à Thonon (Savoie) en 1764, mort en 1825, n'a qu'une similitude de nom avec le célèbre

et Tun des principaux conjurés, usa si bien de son autorité qu^il fit passer, aux yeux du commandant piémontais, toute sa troupe pour galeuse et lui conseilla d^arréter la contagion au moyen d^une saignée collective. L'autre, le croyant sur parole, mit tous ses soldats hors de service.

Aussitôt le tocsin sonna , le peuple se porta vers la prison , enfonça les portes et promena , pendant vingtquatre heures, Tivrogne à travers la ville, sans que les soldats, pâmés et exsangues, pussent s^opposer à rien.

Ce trait, à vrai dire, est plus drôle que méchant, et s il n^avait indiqué le profond discrédit où était tombée l'autorité, le gouvernement aurait pu s'estimer heureux de n'avoir à faire qu'à de pareilles conspirations.

Mais il en était de plus sérieuses malheureusement. Les idées sécessionistes ravageaient la Savoie. A ce fait si grave, on ne savait opposer que des mesures ridicules, et cela, malgré les plus sages avis; Joseph de Maistre ne les épargnait guère; comme ce juif inspiré qui courait à travers les rues de Jérusalem en criant malheur, il avertissait, sans se lasser, le gouvernement et ses agents du cataclysme qu'il pressentait. Mais nul ne l'entendait ou ne voulait l'entendre. Il s'en plaignait amèrement au marquis Henry.

« (i) Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à

DesaiXytué à Marengo. Fort brave^ d'ailleurs, il mérita, en repoussant les Autrichiens en 1814, le surnom de Bayard de la Savoie.

(i) Archives de la Motte (sans date).

mes gazettes; par malheur, je ne vois pas que les choses s^acheminent à les rendre meilleures et plus agréables pour nous. Décidément il y a un sort sur notre malheureuse espèce, et, comme vous le dites, tout tend au nivellement, c'est-à-dire au chaos.

» La brochure dont vous me parlez, intitulée : Le premier cri de la Savoie vers la liberté, est une œuvre bien détestable, imprimée à Paris sur du beau papier et avec des caractères d^une grande beauté (notez bien ceci). On nous y propose doucettement de voir ce qui nous conviendrait le mieux, de nous donner à la Suisse ou à la France, ou de nous révolter pour notre compte. Sous une apparente modération, la pièce est fort incendiaire; mais les amateurs de Chambéry trouvent cela d^assez bon ton, et Tun d'eux me disait hier qu^il ne doutait pas que, si le Roi et le prince de Piémont lisaient cette brochure, ils ne l'approuvassent beaucoup. Et cela sérieusement; je vous dis quHls sont fous. Au reste, ce pamphlet, qui contient mille choses dures contre les Piémontais, a fait le plus mauvais effet à Turin .et a produit de la part du gouvernement une de ces niaiseries politiques qui m'impatientent. Comme la brochure porte le nom pseudonyme de Gorrin, imprimeur de notre ville, on a cru faire un fort beau coup de lui commander un désaveu. En conséquence, on a vu paraître une fort belle feuille de M. Marc-François Gorrin, portant qu'il a été fort surpris, etc., etc., etc. ; qu'assurément il est incapable, etc., etc.; assurément il est incapable d'avoir d'aussi beau papier et d'aussi beaux caractères.

LE COMTE DE MAISTRE. . lOI

» Ne^trouvez-vous pas que de pareilles platitudes font mal au cœur?

» Et notez bien, ce que j^oubliais de vous dire, que, dans cette prose Gorrin^, qui de sa vie n'a parlé français, on reconnaît clairement le style pur de l'avocat général.

» Au reste, mon cher ami, il n'y a rien de si difficile que de se procurer cette brochure pour une demiheure. Le gouvernement en recherche tous les exemplaires avec avidité, ceux qui en ont n'osent pas les montrer; ainsi, ne soyez pas surpris que je ne vous l'aie pas fait connaître. Cette belle pièce a, je crois, vingtneuf à trente pages d'impression; on me l'a fait lire très-rapidement. Depuis, j'ai voulu l'obtenir pour une heure, la chose n'a pas été possible. C'est, au reste, un tas de calomnies très-faciles à réfuter, même brillamment, si le gouvernement voulait s'y prêter, mais il aime bien mieux dicter un placard à M. Gorrin. Quos Jupiter vult perdere dementat.

» N'avez -vous point oublié le latin? Pour moi, j^aime les proverbes en toutes langues, comme votre' cheminée de Beauregard le sait très-bien.

» Quant au Réveil de la Marmotte, on n'en dit encore que le titre, mais je ne doute pas que bientôt l'ouvrage ne paraisse. On voit qu'il y a un comité de Savoie, comme il y a un comité d'Avignon. Que le ciel les confonde!

» J'ai travaillé comme un forçat tout le jour; après souper, pour finir ma journée, je me suis mis à vous écrire. Mais il est minuit, adieu, bonsoir.

» Depuis assez longtemps, le travail forcé ou quelque autre cause inconnue m^ont donné uiie insomnie soutenue qui commence à m^ennuyer. J'aurais grand besoin d'aller un peu devers Genève Réviser avec vojas et me donner du bon temps. Bonsoir encore; vous savez à quel point je suis à vous et à tout ce qui vous appartient. »

Ainsi rhorizon se rembrunissait, et, comme il arrive toujours en pareil cas, les novateurs, en travaillant au bien général, réduisaient les particuliers à la misère.

Les débiteurs usaient, vis-à-vis de leurs créanciers, d^une liberté toute nouvelle, celle de ne pas payer leurs dettes. Bien que, pour les gens de Savoie, ce droit ne fût pas encore officiellement reconnu, ils ne s^en montraient pas moins partisans, et la petite colonie genevoise se ressentait cruellement de la crise; les modestes revenus du marquis Henry, demeurés entre les mains de ses fermiers, devenaient des pierres, selon l'expression de madame de Sévigné, au lieu d'être du pain.

La naissance d^une petite fille, qu^on eût, en tout autre temps, reçue avec bonheur, vint ajouter une nouvelle inquiétude aux difficultés du moment. La marquise fut probablement morte en couches, si une femme excellente, madame Huber, Tamie du comte de Maistre et du marquis Henry , ne se fût installée à son chevet et nVût pourvu à ses premiers besoins.

Que d'exemples pareils nous* a donnés l'émigration! Si la détresse était partout, partout aussi un dévouement inconnu à d'autres temps la combattait pied à pied. La compassion mutuelle des malheureux a je ne 3ais quoi de personnel, d^affectueux et dUntelligent qui

LE COMTE DE MAISTRE. Io3

la rend, pour ainsi dire, toute-puissante; on peut dire que la misère donne au cœur qui Fa éprouvée cette faculté presque miraculeuse de multiplier ses ressources ou de suppléer, tout au moins par ses tendresses, à ce qui lui fait matériellement défaut*

Les soins prodigués à la marquise eurent enfin raison de sa fièvre; lorsqu'ils virent saine et vaillante au milieu d^eux la. pauvre femme qu^ils avaient craint de perdre, Henry et ses amis oublièrent leur misère et surent prendre gaiement parti contre la dureté des temps.

ce Puisque ta femme est enfin Hors de son horrible danger, je te fais, monsieur le gentilhomme de la chambre, mon tendre compliment de ses couches» écrivait au marquis Henry M. de Murinais son beau-frère.

» Par le temps où nous vivons, il est triste de porter pendant neuf mois un fardeau dont on ne peut charger personne. Mais quand on a tous les siens bien vivants et bien portants, ce serait folie que de prendre des cheveux gris pour le reste.

» Parlons de l'argent que tu me demandes. Puisque dans ton heureux pays les assignats n^ont pas cours et que je n^ai que des assignats à t^envoyer, je viens de prendre des informations sur la manière la plus lucrative de te faire passer ce qui «te revient. J'ai vu avec la dernière évidence que la chandelle était de toutes les marchandises celle dont on pouvait tirer le meilleur parti. Je viens donc d^en commissionner quatorze quintaux et demi qui f arriveront dans quinze jours; tu ne perdras en les revendant, diaprés mon petit calcul, que vingt-cinq ou trente pour cent sur Targent que je te

dois. Il me reste à toi 3,871 livres en assignats; je les mettrai en route pour Genève après les avoir convertis en chandelles^ si tu les goûtes. »

Voilà comment, à la fin de 1792, le marquis Henry Tendait de la chandelle à Genève.

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