CHAPITRE CINQUIÈME
l'invasion de la SAVOIE
Premiers bruits de guerre. — M. de Semonville. — Le marquis Henry reprend du service. — Son départ avec Eugène pour l'armée. — Le mulet du Villard. — MM. de Lazary et Pinto. — Le 22 septembre 1 792. — Retraite des troupes sardes sur le petit Saint-Bernard. — Blessure d*Eugène.
Les événements se précipitaient. La guerre avec PEurope était devenue une nécessité pour la révolution. Quand bien même le refus des émigrés sommés de rentrer dans leur pays et les exigences hautaines de M. de Cobentzel (i) n'auraient pas servi leurs desseins,, les génies malfaisants»qui dirigeaient la France eussent invoqué d'autres raisons pour ouvrir les hostilités.
Dès les premiers jours de 1792, Dumouriez avait arrêté les plans d'une guerre générale; on devait se borner à la défensive partout oti la France s'étendait à ses limites naturelles; mais on devait en même temps attaquer sur-le-champ, dans les Pays-Bas où le terri-
(i) M. de Cobentzel, ministre de l'empereur d'Autriche, exigeait, au nom de son maître, le rétablissement de la monarchie française sur les bases fixées par la déclaration royale du 23 juin 1789. C'était imposer le rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé et celle du comtat Venaissin au Pape. (M. Thxers, Histoire de la dévolution,)
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toire français n^allaît pas jusqu'au Rhin, et en Savoie où il n'allait pas jusqu'aux Alpes (i).
Le Roi de Sardaigne ne pouvait ignorer ces projets; se sentant ainsi menacé, il rompit avec les traditions prudentes de sa maison et voulut être l'un des premiers à entrer dans la ligue que l'Europe cherchait à opposer à la France. Depuis lors, l'histoire a bien souvent reproché à Victor- Amédée de n'avoir point, obéissant aux injonctions révolutionnaires, chassé de Turin ses gendres, M. le comte de Provence et M. le comte d'Artois, et de n'avoir point ainsi enlevé tout prétexte à l'invasion de ses États (2). ((Mais qu'eût gagné le Roi
(i) Thiers, Histoire de la Révolution,
(2) Cette curieuse lettre de Victor -Amédée à son ministre, M. d'Hautevllle, montre cependant que le Roi se faisait peu d'illuaion sur la sagesse de ses gendres. •
Cette lettre a trait probablement à une expédition que M. le comte d'Artois comptait entreprendre sur Lyon avec quatre cents émigrés français.
a Mon cher, je vous remets ici les deux lettres de mes gendres que M. de Serran m'a remises, et que j'ai lues après l'avoir congédié; mais il ne m*a pas remis le plan dont d'Artois me parle. Vous verrez que celle dé d'Artois est écrite avec beaucoup de finesse et d'effervescence; mais, en rabattant les gasconnades de la nation, au fond nous pensons de même.
» Quoiqu'il souhaite une prompte réponse, je ne suis pas si pressé, et jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir, il faudra peser une réponse qui ne nous lie ni avec eux ni avec les autres. Maïs si je dois vous dire ce que j'ai dans le cœur, je crois que notre pointe sur Lyon est nécessaire; que Its petits pourrpnt entrer avec nous pour former leur noyau aux bien intentionnés, et ensuite agir à part, mais sous nos ordres, pour soutenir le Midi. Quant à cette première ligne de noblesse française dont d'Artois est fou, pourvu qu'elle soit éloignée et séparée de nos
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à refuser, par une pusillanimité cruelle, Thospitalité à ses propres enfants? dit à ce sujet le marquis Henry ; son trône ne s^en serait pas moins trouvé sur le passage de la révolution , et Texemple a trop souvent prouvé que la lâcheté n^est point un bouclier contre la violence ».
LUnvasion de la Savoie se rattachait à un plan général; cette invasion était résolue bien avant le 22 septembre qui la vit s'accomplir.
Mais il fallait un prétexte, et la diplomatie fratic^aise cherchait à le faire naître par tous les moyens en son pouvoir. Tantôt les bataillons piémontais en observation sur la frontière constituaient une menace pour la sûreté de la France ; tantôt Pexpulsion d'un vagabond convaincu de propagande révolutionnaire était considérée comme une insulte, tandis que le séjour de quelques émigrés en Savoie et la présence des princes à Turin devenaient chaque jour Tobjet de récriminations plus ridicules et plus odieuses (i).
Vainement, M. Porte (2), ministre de Sardaigne par
gens, qui en seraient détraqués et dérangés, ils peuvent faire ce qu'ils veulent.
9 Voilà ce que je pense; demain nous parlerons plus à Taise.
■ La Vigne , 37 juillet 1792 . »
(Archives du comte Crotti de Costigliole.)
(i) Hérault de Séchelles, déguisé en paysan, était venu en Savoie pour sonder les esprits, et ensuite avait été à Turin pour formuler, au nom de la Savoie, des plaintes et des grieâ. (Storia militare del Piemonte, p. 66, vol. I.)
(2) Au commencement de 1792, le Roi avait rappelé son ambassadeur à Paris. M. de Choiseul, qui représentait la France à Turin, s'était retiré aussitôt. {Id,, p. 65.)
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întérim à Paris, donnait toutes les satisfactions compatibles avec rhonneur de son maître; il se heurtait sans cesse à ces singulières impatiences que le désir de faire le mal donne aux nations comme aux individus. Cet état de choses se prolongeait depuis quelques mois, lorsque brusquement le gouvernement français se résolut à en finir avec les semblants xl^égards qu'il avait jusquelà conservés vis-à-vis du Roi. Sans que Ton daignât même en informer Victor- Amédée , M. de Semonville, le plus dangereux émissaire que la révolution entretînt alors en Italie, reçut Tordre de s'installer à Turin comme ambassadeur français.
Ce choix et la façon dont on prétendait Fimposer étaient souverainement injurieux pour le Roi; car, depuis son débarquement à Gênes ^ M. de Semonville s'était ouvertement déclaré son ennemi et savait, par ses intrigues, causé mille embarras déjà au gouvernement. Hésiter eût été une lâcheté : Victor- Amédée le comprit si bien, qu'il fit arrêter et reconduire à la frontière Pambassadeur français.
<c Semonville, écrivait Joseph de Maistre au marquis Henry, est un ci -devant conseiller au parlement de Paris, brailleur contre la cour avant les états généraux et depuis démocrate enragé; envoyé ou ambassadeur à Gènes, il y a déployé un grand luxe et ce que j'appellerais volontiers le faste de la démocratie^ cocardes tricolores, discours incendiaires, avances à la canaille; il a donné beaucoup d'embarras au gouvernement de Gênes et même au nôtre de qui il était connu et redQuté. Déjà au mois de janvier un homme en place
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d'Alexandrie écrivait ici à quelqu'un : a M. de Semon-* » ville me donne beaucoup d'embarras. » Enfin il a été chargé dernièrement de lettres de créance auprès de toutes les puissances de l'Italie, pour les £orcer à dire sur-le-champ oui ou non.
» Il a commencé cette belle mission par nous, mais il n'a pu aller plus loin qu'Alexandrie oîi le gouverneur de la ville, M. de Solar, le pria de rebrousser chemin en lui refusant des chevaux de poste pour continuer sa route.
» Tout de suite, comme vous le pensez bien, M. de Solar a dépêché un courrier à Turin au retour duquel le Semonville n'a pas encore voulu se résoudre à partir. Il a fallu pour cela envoyer un nouveau courrier... En attendant, on dit qu'il a été à Alexandrie dans un véritable état d'arrestation ; du moins on peut discuter làdessus. Cependant il a été libre dans l'enceinte de la citadelle, le gouverneur l'a même prié à dîner, et à ce sujet voici une bonne anecdote. ^
» Le gouverneur a cru devoir servir M. de Semonville en gras un jour prohibé, mais le dévot personnage a dit qu'il mangeait maigre comme les autres catholiques, qu'il n'était pas un jacobin, et a mangé maigre. Voilà une digne brebis du bercail de saint Pierre (i). »
L'aventure de M. de Semonville fit à Paris un bruit facile à prévoir; on cria à la violation du droit des gens. Le Roi répondit qu'on l'avait violé à son égard en en-
Ci) Archives de la Motte, — 27 avril 1792,
voyant un ambassadeur sans le faire annoncer suivant les règles. Hélas! il ne s'agissait pas de raison , ni même de raisonnement, avec l'Assemblée nationale, mais bien de canons et de baïonnettes.
Or, comme on était aux derniers jours d^avril, le Roi, pour n^étre pas surpris, fit immédiatement passer en Savoie des troupes et de Tartillerie, en même temps qull rappelait à l'activité les régiments provinciaux. Ceux-ci formaient , à cette époque, une sorte de réserve commandée par d^anciens officiers demeurés sans paye à la disposition du ministre de la guerre. Pour ces vieux soldats, c^était une bonne fortune que de dérouiller leur épée; car presque tous étaient pauvres et s'ennuyaient à l'ombre de leurs pigeonniers.
L'appel royal retentit donc au pays savoyard comme la fanfare joyeuse qui le matin sonne le réveil d'un camp. Là tout était calme, et brusquement tout s'agite; c'est un pêle-mêle d'armes et de chevaux, d'hommes qui se croisent, se heurtent avec une hâte bruyante qui les confond, les groupe, les sépare, et donne à la scène le pittoresque tantôt gai et*tantôt sauvage, mais toujours martial, que Bourguignon et Salvator Rosa ont si excellemment rendu.
C'est ainsi que nos dignes gentilshommes savoyards décrochaient leurs rapières, rajustaient leurs uniformes et dételaient de la charrue, pour le remettre sur pied de guerre.^. Le vieux cheval qui, avec eux, avait passé sa jeunesse at» service du RoL
Paysannes et bourgeoises embarquaient leurs maris et leurs enfants comme de vraies Romaines. Chacun, en
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arrivant au camp, rivalisait d'entrain et d'activité; c'était avec la plus admirable désinvolture que les riches et les pauvres se ruinaient en équipages. « Nos soldats, écrivait le marquis Henry, mettent leur dernier sou à faire aiguiser leurs sabres. »
Comment, en transcrivant ces choses, ne pas se reporter à de plus récents souvenirs? O soldats de mon pays, si, depuis le temps ou vous admirait le marquis Henry, tout a changé autour de nous, vous êtes demeurés, vous, bons, généreux^ patients et braves; on ne saurait se plaindre, ni redouter le danger que l'on partage avec vous; qui vous regarde parmi les dures fatigues de la campagne vous aime, qui vous voit au feu vous admire, et bienheureux est celui auquel échoit l'honneur de vous présenter à Tennemi !
Le petit Eugène, on s'en souvient, était depuis quelque temps attaché comme sous-lieutenant à la légion des Campements ; mais le sous-lieutenant avait quatorze ans; on ne pouvait songer à lui laisser affronter seul les dangers et les fatigues d'une campagne.
Le cœur et le patriotisme faisaient à son père un égal devoir de reprendre du service. Malheureusement la chose était difficile, parce qu'au moment de son mariage Henry avait échangé ses épaulettes contre une charge de gentilhomme de la chambre; or cette dignité était tenue en si haute estime à la cour, qu'elle y était regardée comme incompatible avec tout grade militaire. Un premier mémoire par lequel le marquis demandait que l'ordonnance fût rapportée en sa faveur demeura sans réponse. Un second mémoire qu'il envoya peu après
lui valut une verte mercuriale; sans se décourager, il partit pour Turin.
Si le marquis avait été superstitieux, de tristes présages Peussent frappé, car sa chaise cassa entre Annecy et Chambéry ; l'homme qui le suivait , jeté hors de la voiture, se fit à la tête une blessure grave; mais tout cela ne fut rien auprès de la tourmente affreuse qui l'assaillit sur le mont Cenis. Comme tous les chevaux avaient été réquisitionnés pour Tarmée , force était aux voyageurs de passer à pied la redoutable montagne; redoutable au printemps surtout, alors que les premiers rayons du soleil fondent les étais de glace qui soutiennent les neiges accumulées.
Aveuglé, la respiration coupée par la rafale, Henry recommandait son âme à Dieu, quand il entrevit une batterie d'artillerie à demi ensevelie. Tombant à chaque pas, luttant pour se relever contre la furie du vent qui le rejetait à terre, il finit, au prix du plus vaillant effort, par saisir un affût. Il s'y cramponna, se glissa entre les roues de la pièce et s'étendit parmi trois ou quatre soldats à demi morts de peur. Ce fut ainsi qu'il passa sept heures dans la neige , son manteau ramené sur la bouche pour n'être pas asphyxié et craignant à chaque minute qu'une avalanche ne l'emportât au fond du précipice voisin.
<c Lorsque la bourrasque fut calmée, mandait le marquis Henry à sa femme, il manquait de la batterie deux chevaux et trois hommes que l'on n'a plus jevus. Vraiment, je me puis croire poursuivi par 'quelque mauvais génie. A mon arrivée à Turin, je trouvai le
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Roi parti pour la vallée d'Aostc; j'y courus et fus obligé d'endurer toutes les lenteurs d'une insupportable étiquette. D'abord il est interdit, à une première audience, de parler d'affaires, ensuite il faut.se faire présenter ou représenter à toutes les Altesses, grandes, moyennes et petites; or, remarquez qu'elles ont eu l'attention (charmante pour les gens pressés) de choisir, à ces fins, chacune un jour différent. »
Le marquis Henry finit cependant par obtenir ce qu'il était venu demander à travers tant d'obstacles, mais il lui fallut, comme expiation de cette faveur, subir la méchante humeur du grand chambellan, outré de voir préférer une épée à un habit doré.
Si, comme ceux dont l'allure est trop franche et l'œil trop clairvoyant, le marquis était mal jugé à la cour, lui-même, en quittant Turin, était tristement impressionné. « Les émigrés auraient tort, écrivait -il, de bâtir de grandes espérances sur les plans qui s'élaborent ici; à mon avis, les gens qui vont conduire la guerre sont trop suffisants pour voir clair dans leur propre jeu; à plus forte raison ne sauraient-ils voir clair dans celui de leurs adversaires. »
La légion des Campements, où servait Eugène et où son père retrouvait son rang de capitaine, devait être sous les armes le i8 mai. Or, il n'y avait plus qu'une semaine avant cette échéance fatale, lorsque le marquis revint à Genève
La vie a certaines heures décisives qui la dominent e^ paraissent la partager en deux existences.
Dieu sait à quoi l'on pense en de tels moments;
on ne veut ni se souvenir ni oublier. C'est là une diversité de sentiments que Ton ne peut ni rendre ni mesurer, mais qui , à Tinstant où Ton va pour toujours peut-être rompre avec le passé, laissent Pâme la mieux trempée peu maîtresse d'elle-même. Ces alternatives d'énergie et de faiblesse usent les forces, et je ne sais s'il serait un homme capable de les supporter longtemps.
Le marquis Henry passa huit jours ainsi, huit jours qui parurent un siècle et qui finirent trop vite. Eugène, lui, était tout étonné de son importance; mais son chagrin était vif de voir pleurer sa mère ou sa vieille bonne qui l'embrassaient à tout propos. Il leur parlait alors d'honneur militaire, de devoir et de mille choses qui, dans sa bouche, auraient été plaisantes si elles n'avaient déchiré le cœur; car, ce n'était que trop vrai, l'enfant allait faire métier d'homme et risquer ses quatorze ans sur les champs de bataille.
Vint le moment où il fallut partir. Depuis le matin les amis encombraient la maison, chacun apportant un conseil, une recommandation ou quelque objet pour l'équipage des partants. Cet équipage était fort mince et n'encombrait guère le char à bancs d'osier qui stationnait devant la porte; Comte, l'homme de con* fiance du marquis, y avait attelé les deux chevaux de ferme restés à Beauregard. Eux aussi devaient être de la partie ; on ne s'en serait guère douté, tant leur débonnaire figure formait un étrange contraste avec le belliqueux harnachement que le digne homme leur avajt donné et s'était donné à lui-même pour remplir son
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nouvel emploi; malgré Pair rébarbatif qu'il prenait sur son siège, moitié vêtu en soldat, et portant encore une partie de sa livrée, Comte n'était pas fort imposant, si l'on en croit un charmant crayon qu'Eugène nous a laissé de lui.
Comme dans un village oti tout le monde se connaît, le ^marquis Henry ne comptait que des amis parmi ses voisins; ils encombrèrent la rue du Mollard dès qu'ils surent son départ; que de choses douces et bonnes on eût pu entendre! On plaignait la femme, on Élisait l'éloge du marquis et du petit sur tous les tons. Quand ils parurent au seuil de la maison, toutes les mains se tendirent vers eux. On eût étouffé l'enfant de caresses , si Ton n'eût compris qu'à pareille heure il appartenait pour la dernière fois à sa mère. Il était charmant dans son petit uniforme bleu à revers rouges avec ses grandes guêtres blanches , son chapeau fièrement placé en bataille et sa petite épée à laquelle était attachée dans un nœud bleu une relique de saint François de Sales. On trouvait Tenfant chétif et pas bien grand pour son âge ; il est vrai que son visage n'avait rien de saillant; on l'eût même facilement dit laid sans ses yeux bleus s7 francs et si limpides.
La marquise avait fait elle-même les ailes de pigeon et la cadenette de son fils, voulant, disait-elle, le voir beau pour la dernière fois et conserver éternellement un tel souvenir. Elle lui prodiguait mille caresses qui la tuaient, le tenant embrassé sans dire un mot: un mot eût fait jaillir ses larmes, et sa force se fût enfuie avec elles!
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Henry sentait son cœur l'abandonner; il arracha Eugène à sa mère, et la voiture partit.
« Je ne vous dirai jamais, mon amie, écrivait-il peu de jours après cette réparation , ce qu'il m'en a coûté de vous quitter et de vous enlever notre enfant. Votre douleur me poursuit, et pourtant estimons-nous heureux de souffrir pour Dieu. Dans les jours troublés où nous vivons, la conscience est le seul guide qu'il nous ait laissé. Il a su tirer Daniel de la fosse aux lions , il saura encore aujourd'hui protéger les siens et les récompenser.
)) Du reste, il me semble que nous devons espérer; les troupes arrivent à force. Nous avons déjà en Savoie vingt-deux bataillons, et nous attendons encore le régiment d'Aoste, le régiment de Suze, un bataillon des
gardes et quelques escadrons de cavalerie. On parle beaucoup aussi de quelques milliers de Suisses qui doivent nous rejoindre.
» M. de Lazary commande en chef. M. Pinto fait le service de quartier- maître général; l'entrain des troupes est tel que rien ne saurait, ce me semble, leur résister. »
Henry disait-il sa pensée intime? Pouvait-il partager cette confiance qu'il s'efforçait d'inspirer à sa femme? Non, car en même temps qu'il écrivait cette lettre, il recevait sur les événements du jour et la façon dont on les appréciait en Savoie les douloureuses confidences que voici :
«Vous concevez bien, mon cher ami, lui mandait Joseph de Maistre, que cent mille feuilles de. papier ne
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suffiraient point à rendre les discours courants. Entrerons-nous? n'entrerons -nous pas? Est-ce un bien? est-ce un mai? Des daines parlent déjà de Tendroit où elles s'enfuiront. Le peuple toujours sage dit que cette calamité nous écrasera parce qu'on n'a pas voulu lui laisser chasser les cocardes blanches; quelqu'un m'a rapporté qu'un docteur de boutique disait qu'il se tournerait du côté du plus fort. Voyez les entêtés!
» Tout ceci ne vaut pas le diable. Nous avons force canons, mais point de citadelles. Notre pays sera donc un champ de bataille si les Français entrent; si nous entrons, cela vaudra mieux, mais en même temps il faudra nous garder.
» Un repos de terreur de part et d'autre serait peutêtre ce qui vaudrait le mieux; ce mieux n'est peut-être pas bien sublime , mais je le crois prudent.
» Un bruit qui s'accrédite depuis deux jours, mais auquel je ne crois pas la moindre basé, c'est que l'Angleterre a déclaré que si les États du Roi sont attaqués, elle ne peut se dispenser de prendre parti
» En vérité, cher ami, je n'y crois pas et n'espère nien de bon (i). »
Cassandre ^ laissé de plus durables souvenirs que n'en ont laissé les Troyens imbéciles ou moqueurs , et cette fois comme de son temps, celui-là devait avoir raison qui d'avance voyait les choses au pire! En même temps que les troupes piémontaises passaient les Alpes
>(i) Archives de la Motte.
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et prenaient, sur les frontières savoyardes, leurs positions défensives, de nombreux bataillons français se concentraient à Barreaux en Dauphiné, et à Cessieux dans le Bugey. Chaque jour voyait grossir leur effectif, chaque jour aussi les esprits fermentaient davantage et la persécution religieuse redoublait sur la frontière.
Des femmes avaient été fouettées à Seyssel sur la place publique pour avoir fait leurs pâques, chaque jour des bandes de pauvres prêtres chassés de France passaient à.travers les postes piémontais. Quelques-uns arrivaient tout criblés de- coups et ensanglantés par les pierres qu'on leur avait jetées, tous étaient volés et ignominieusement bafoués.
« Voilà les fruits de la philanthropie, écrivait le marquis Henry, en contant à sa femme la vision qu'il avait eue de son vieux précepteur Tabbé Baret; figurezvous, ma mie, que le pauvre Baret m'est apparu tout à coup, en veste marron et en habit vert, fuyant les ava« nies. Il s'en va chercher la paix au Villard, mais je crains, à vrai dire, qu'elle n'y soit pas éternelle, grâce à son successeur Rogeat.
i> L'abbé est mené de son papillon noir au point d'appliquer à son rival les plus véhémentes apostrophes de Brissot. Mais, hors ce point où il donne dans la révolution sans s'en douter et par-dessus les yeux, il est bien demeuré le même avec son cœur d'or et ses entrailles paternelles à mon encontre. Il réjouit Eugène par ses histoires qui me célèbrent invariablement et commencent toutes par ces mots : Du temps oti le papa n'était pas plus grand que ça. Le digne homme, en ges-
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ticulant de sa canne, me donne juste trois pieds de haut.
y> Son étonnement de voir Eugène l'épée au côté fait rire ici officiers et soldats qui tous ont pour Fabbé une vraie amitié. Du reste, il ne conçoit rien à ce. qui se passe. Pour moi , mon amie, un peu moins heureux que lui, je regarde, la tête à la fenêtre, tant d'événements imprévus avec résignation et philosophie. Je tâche que cette eâroyable leçon de Dieu ne soit pas perdue pour moi et mon petit camarade. Tels que nous sommes, nous sommes et serons désormais hors de saison. Si nous prétendons à la considération, il faudra Tacquérir; si nous voulons une fortune solide, labourons nos terres et arrosons nos prés ; il n^ a plus que cela de bon. Notre amour-propre pourra en souffrir, mais cette petite plaie se cicatrisera bientôt; si nous en échappons, nous en aurons reçu tant d'autres, que celle-là ne se sentira pas. »
Les jours passaient, et Tarmée française ne faisait aucun mouvement qui indiquât une attaque prochaine. Le bruit courait que le camp de Barreaux était ravagé par la fièvre; que celui de Cessieux Tétait par la dyssenterie. On se prenait à espérer ce repos de terreur réciproque souhaité par le comte de Maistre. Cependant les ducs de Montferrat, de Maurienne et le prince de Carignan venaient d'arriver en Savoie, tandis que le duc de Chablais se dirigeait vers Nice.
« Voilà, disait Henry, la frontière suffisamment garnie de princes; il faudrait que chacun eût les cent bras de Briarée. Malgré cela et malgré le zèle de cer-
tains salons pour aller remettre Louis XVI sur le trône, j'ai peine à croire que nous soyons les agresseurs. D'un autre côté, si les Autrichiens en Milanais restent tranquilles , il est probable que les Français ne tenteront rien contre nous, car ils joueraient un jeu dangereux en se créant un ennemi de plus, quand ils en ont déjà i25,ooo sur les bras, et la guerre civile sur le point d'éclater. En attendant, les cartes et les armes que vous m'avez envoyées me sont parvenues, et je profite du répit qu'on nous laisse pour compléter mon équipage qui, vous le savez, ne doit point être luxueux. »
Pas luxueux en effet, car Pordonnance interdisait les voitures et ne permettait qu'un mulet et une tente pour trois officiers; personne ne devait avoir plus d'un couvert en argent : à part les états-majors, qui étaient dans le cas de donner à manger, nul ne pouvait avoir plus de deux plats à sa table, ce et cependant les chiches comme les magnifiques, disait le marquis Henry « voient leur budget emporté par le diable ».
« Je suis moins malheureux que tant d'autres encore, continuait-il, car mon père, auquel j'ai demandé aide et secours, a mis à ma disposition le vieux mulet, qui au Villard allait aux provisions. Il est blessé sur les rognons, et entre les mains du maréchal chargé de le remettre sur pied. J'ai accepté ce don avec reconnaissance , comme Cendrillon la robe jaune de ses sœurs.
» Le vieux Simon, qui me l'amena, est fort joyeux que son mulet fasse la campagne, pourvu, m'a-t-il recommandé, qu'il ne se mouille pas. Je lui ai repré-
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semé que je me mouillerais. avec lui, que c'était là le sort des mulets et des guerriers , et l'ai renvoyé au Villard tout réconforté.
» Me voici donc, chère amie, plus prêt que bien des têtes couronnées à entrer en campagne.' »
Depuis ce petit mot, en date du 20 juin 1792, le marquis Henry fut dans un mouvement continuel, non point pour tuer personne, mais pour accompagner le générai Lazary dans toutes ses reconnaissances. Ces reconnaissances prouvèrent qu'il était plus glorieux que facile de défendre les frontières de Savoie.
« Les montagnes qui nous entourent , écrivait Henry au retour d'une de ces expéditions, sont criblées de passages par lesquels l'ennemi, s'il se soucie de nous, pourra nous couper , enlever nos détachements et nous faire toutes sortes d'avanies. Mais nous sommes toujours dans cette singulière situation de gens qui ne demandent pas mieux que de se battre, et qui ne trouvent personne pour s'y prêter. Nous voilà donc, • malgré nous, les gens les plus paisibles. Nos adversaires sont cependant partout vingt contre un.
» Pour rassurer les troupes, on répand la nouvelle de grands succès remportés par les impériaux; je flaire là encore quelque mensonge; c'est un si vieil usage que de ne pas dire toutes sortes de vérités à ce pauvre peuple, instrument inconscient de si grandes et de si détestables choses !
» Comme saint Thomas, je croirai aux désastres des Français alors que j'aurai mis non pas le doigt, mais la main, mais les deux mains, dans les plaies qu'à
défaut de nos rapières les rapières impériales leur auront faites. )>
Amis et ennemis semblaient s^entendre pour duper le gouverneur de la Savoie et M. le général Lazary. Pendant que la nouvelle de succès imaginaires leur arrivait de Milan, un général français, déguisé en prêtre et se disant Irlandais, achevait de les rassurer sur les dispositions belliqueuses que Ton prêtait à l'armée républicaine. Cet homme, d'une adresse infinie, avait, au dire de l'historien Botta, réussi à capter si absolument la confiance de M. Perron (i) et du général, que rien ne pouvait les tirer hors de leur sotte quiétude. Les ordres qu'ils donnaient en étaient naturellement le refiet.
« Nous avons 7,400 hommes devant nous, écrivait Henry, autant sont à Barreaux; je les ai comptés au grand danger de ma tête, et j'ai la certitude que ces gens ont assez de recevoir la pluie l'arme au bras; de «plus les impériaux, quoi qu^on en ait dit, n'ont point battu les carmagnoles.
» Mais , quoi que j'aie vu et pu dire , jrien n'a ébranlé le sot aplomb de nos grands hommes de guerre. Je suis hors de moi. L^Âssemblée nationale, après avoir bu, décrétera l'invasion de la Savoie et nous prendra comme grillons. Pour notre propre compte, soyons moins fous et prenons nos mesures. Ménagçz-vous une retraite à Nyon ou à Lausanne, faites-y passer ce que vous avez de plus précieux, enterrez nos archives. Après cela,
(i) Gouverneur en Savoie.
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faites-vous un cœur fort, mon amie. Je suis tranquille, et ma conscience est en paix. Soignez et protégez les faibles de la famille; moi, je méfierai les forts. »
Ne croirait- on pas entendre ce pilote dont parle Montaigne, et qui s'écrie au milieu de la tourmente:
O Neptune, tu peux me perdre ou me sauver si tu veux, mais je tiendrai toujours droit le timon de mon navire!
La tempête se déchaînait en effet sur la Savoie, le 22 septembre 1792.
« J'apprends à l'instant que notre frontière est violée; €ioils allons être attaqués , ne perdez pas une minute pour faire ce que je vous ai recommandé.
» J'embrasse notre enfant et pour vous et pour moi; il est admirable et charmant par le calme imperturbable de son âme. Gardons notre courage, mon amie, car bientôt il ne nous demeurera plus autre chose. »
L'attente d'un danger qui menace ceux que l'on aime est le plus insupportable des supplices.
Mais l'heure du sacrifice n'avait pas encore sonné pour Henry; comme si la Providence eût voulu l'y préparer en brisant toutes les cordes qui vibraient en lui, il devait voir son pays traître au Roi et puis à Dieu. Il devait voir sa famille ruinée, chassée, errante, et la révolution, partout victorieuse, tourner à son gré l'opinion, l'opinion, cette puissance formidable et capricieuse, faite de l'audace de quelques-uns et de la lâcheté de tous !
L'amour du changement, l'indifférence et enfin la peur qu'inspirait un groupe de jacobins bien connus ,
avaient d'avance paralysé toute résistance. Les révolutions ressemblent d'ailleurs' à ces litanies où tous les saints sont, à leur tout, priés avec une égale ferveur. La Savoie se tournait alors vers Montesquiou, et quand le général franchit la frontière, le pays était moralement conquis.
Le vainqueur ne parla point dans ses rapports de toutes les trahisons qu'il avait mises en œuvre pour assurer son triomphe. « Les peuples des villes et des campagnes de Savoie , écrivait-il seulement à l'Assemblée nationale, accourent au-devant de nous; la cocarde tricolore est arborée partout, des cris de joie accom^ pagnent nos pas.
» La municipalité de Chambéry m^attendait à la porte de la ville pour m'en remettre les clefs; le chef de la municipalité m^a exprimé les sentiments d'attachement et de respect du peuple de Savoie pour la France. »
Comment ne pas répéter, en transcrivant ces choses, la phrase de M. de Chateaubriand relative aux Cent- Jours : (c Ceux qui avaient jadis recouvert les aigles napoléoniennes peintes à Thuile de lis bourboniens détrempés à la colle n^eurent besoin que d^une éponge pour nettoyer leur loyauté; avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires. »
M. de Lazary cédait-il à l'entraînement général? On l'eût dit à voir l'inertie et la mollesse qui , dès quinze jours avant l'invasion, semblaient l'engourdir au milieu de ses préparatifs de défense.
En vain le marquis Henry et les officiers qui , après
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lui, avaient poussé des reconnaissances au delà de la frontière lui signalaient-ils le danger d'une attaque par la route de Grenoble; en vain lui représentait -on que les troupes campées en Bugey pouvaient sans grande peine forcer le passage de la Grotte, oti il n'avait laissé que quelques bataillons; le général s'enfermait dans un mutisme complet et dans la plus lamentable inaction. Depuis deux jours cepe^idant, M. de Lazary avait transporté son quartier général au château de Bellegarde^ sur la route de Grenoble.
Il y dormait paisiblement lorsque, le 22 septembre, il fut réveillé par la fusillade qui crépitait à quelques pas de lui. C'était le maréchal de camp français Laroque qui, à la tête de douze compagnies de grenadiers et d'une poignée de dragons , surprenait les travailleurs occupés à la construction de quelques ouvrages, fusillait les uns à bout portant et emmenait le reste prisonnier. Le temps était détestable, la pluie tombait si drue qu'elle paralysa l'attaque. M. de Lazajry put ramasser en toute hâte les bataillons qui étaient à sa portée et prendre position sur la rive droite de l'Isère pour essayer de rallier les autres.
Mais Montesquiou ne lui en laissa pas le temps; une marche rapide l'amenait le jour même aux portes de Chambéry et coupait Tarmée piémontaise en deux tronçons : Tun, avec le général en chef, fut jeté par delà Montmélian et battit en retraite vers la Maurienne après avoir &it sauter les ponts de P Isère; l'autre, qui comprenait la légion des Campements où servaient le marquis et son fils, fut poussé sur les passages des
Beàuges et s'achemina vers la Tarentaise pour gagner le Piémont par le petit Saint-Bernard et la vallée d'Aoste.
Ainsi finirent misérablement pour la Savoie huit siècles d^honneur et de fidélité traditionnelle!
ce Qui pourrait sans frémir se rappeler ce moment , dit M. de Maistre, cette dissolution terrible et subite de toutes les autorités, espèce d^agonie qui précède la mort, la joie transparente des lâches et des traîtres, Tinexprimable douleur des bons, cette force indéfinissable qui entraînait tout, même la valeur, ce fracas sinistre de toutes les colonnes qui s'abîmaient à la fois devant le drapeau tricolore, et la fidélité sans armes, meurtrie sous ces ruines, prenant tristement son vol vers les Alpes (i) ? »
Tristement en efifet, car, devenus Français par force, les ofiiciers savoisiens, en suivant leur drapeau , devenaient émigrés par fidélité et par devoir. En passant les Alpes, ils abandonnaient à la merci de Pennemi tout ce quUls aimaient , sans même que le souvenir d^une lutte glorieuse pût adoucir pour eux tant d'amertume.
(c Quelle destinée que celle que l'on nous a faite ! écrivait Henry. Notre afifection pour le Roi nous a obligés à suivre des généraux qui ont lâchement abandonné leur poste; nous avons fui devant un ennemi qui ne daignait pas nous battre et qui se contentait de nous dépouiller dès la première étape. L^humiliation et la douleur sont au comble parmi nous, soldats et offi-
(i) Discours à la marquise Costa, sur la mort de son fils.
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ciers marchent péle-mêle, la pluie tombe par torrents , les chemins ne sont plus praticables. Dans cette retraite précipitée, tous ont perdu leurs équipages.
»Je n'ai, pour mon compte, qu'un uniforme en loques, une chemise et un bas; Eugène a Tautre; vous n'avez pas idée, ma chère amie, des souffrances que nous endurons. »
A travers les rochers du petit Saint- Bernard, cette retraite était horrible; les chemins à peine tracés s'encombraient de ces fuyards, qui tantôt se précipitent, tantôt s'arrêtent et s'entassent sur le revers des fossés.
Les figures étaient mauvaises, le soldat hagard ou hébété: il avait perdu son fusil, ou bien le traînait après lui ne sachant qu'en faire. Les quelques maisons sur la route s'encombraient de traînards qui buvaient ; on les chassait, ils faisaient vingt ps^s et retournaient boire. Le mot de trahison était partout. Quelques attelages d'artillerie bousculaient ces bandes qui ne se dérangeaient pas et blasphémjaient. L'officier menaçait, on l'insultait.
Ces gens étaient braves pourtant, et ils fuyaient; ou allaient-ils?
Qui eût pu le leur dire? la route s'allongeait devant eux sans autre horizon que les pics neigeux où leurs souffrances seraient sans abri ; la pluie les transperçait.
La nuit venue, ils avaient pour se coucher la boue glacée des champs; ils se laissaient tomber et dormaient de froid, de fatigue et de Êiim. Le jour se levait, il pleuvait toujours, et l'on reprenait la marche.
La marche qui conduit à la défaite fatale! Nous
128 UN HOMTHE d'aUTREFOIS.
savons ces douleurs et ces humiliations de la fuite; quand on assiste ainsi impuissant ^ Tagonie de son pays, c'est une grâce de Dieu d'avoir à pleurer sur soimême, car, si vive que soit la douleur alors , elle nous arrache à une douleur plus poignantç encore. Le marquis Henry ne souffrait que dans son fils; sa fatigue, sa faim, sa soif, n'étaient que la fatigue, la faim, la soif de son enfant. En le voyant ainsi faire à quatorze ans ses premiers pas dans la vie, il avait au cœur une indicible amertume, mais cependant il ne regrettait rien. Il balançait d'autant moins à tout souffrir, à tout sacrifier, qu'il souffrait tout et sacrifiait tout pour son fils.
« Par le temps qui court, il faut plus que jamais un guide à notre enfant; pauvre petit! c'est une parfaite créature que Dieu conservera, parce qu'elle vaut la peine d'être conservée. »
Il le croyait ; aussi quelle angoisse lorsqu'un soir, en revenant d'une reconnaissance faite sur le versant Val d'Aostain du petit Saint-Bernard , le marquis Henry trouva son pauvre Eugène blessé par l'explosion d'une gargousse d'artillerie ! L'enfant s'était brûlé le visage et les mains au point de donner de sérieuses inquiétudes. Henry n'avait pas un abri pour le soigner, pas un sou vaillant pour lui procurer ce qui était nécessaire; Dieu merci, une bonne âme lui prêta quelque argent. De leur côté, les soldats, qui adoraient Eugène, firent avec des branches de sapin une sorte de civière dans laquelle ils le mirent à l'abri sous leurs propres vêtements et prirent en le portant ainsi le chemin