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CHAPITRE SIXIÈME

A LAUSANNE

Nice est abdndooi^ée comme la Savoie. — Sommation (aite aux o^ciers savoyards d'avoir à déserter. — Réponse du marquis Henry. — La marquise abandonne Genève pour se réfugier à Lausanne.-— L'émigration à Lausanne. — Maladie de la marquise. -^ Madame du Roseray. — Illusions des émigrés et colères du marquis Henry. — Quelques mots sur la situation de la Savoie à la fin de 1792.

Pendant que Montesquîou poursuivait ainsi sa marche victorieuse en Savoie, une autre armée française, sous les ordres du général Anselme, frailchissait le Var sans coup férir et occupait le comté de Nice.

Là, commandait pour le Roi un vieil officier suisse nommé M. de Courten, brave comme son épée, mais si peu capable de sang-froid, qu'il perdit l'esprit en voyant les Français prendre leurs dispositions d'attaque. Il hésita pendant quelque temps, tint coup sur coup deux ou trois conseils de guerre, massa ses troupes comme pour marcher à la frontière; puis on le vit, abandonnant brusquement toute idée de résistance, repasser le col de Tende avec une précipitation si grande que ses détachements eurent mille peines à le rejoindre.

Le général Anselme crut naturellement que cette brusque retraite masquait une combinaison stratégique, et ne s'engagea qu'avec prudence à la poursuite des troupes piémontaises. Cette prudence devint de la

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Stupeur, quand Pavant-garde française entra à Nice et à Villefranche, sans qu'une amorce eût été brûlée. Les canons sur les remparts étaient chargés, tous les ponts demeuraient intacts , les magasins regorgeaient, et le pays était français jusqu*auc Alpes sans qu'une goutte de sang eût payé cette conquête (i).

Il en avait donc été de Nice comme de la Savoie. En abaadonnant ainsi sans les défendre les provinces commises à leur garde, MM. de Lazaryet de Courten (2) avaient-ils obéi à de secrètes instructions? On ne saurait Taffirmer, mais il est probable que le Roi avait voulu rogner la bordure (3), en sacrifiant au salut du reste de ses États deux provinces difficiles àprotéger. A peine, en effet, ses troupes étaient-elles en position sur les contrefortsdes Alpes, que Victor-Amédéeprenait coupsur coup les mesures les plus énergiques. L'ordre était donné d'armer tous les hommes valides de quatorze à soixante ans; on émettait pour quatre millions de billets d'État, et chacun était invité à porter à la monnaie ses bijoux et toute l'argenterie qu'il pouvait posséder.

C'était bien, mais l'abandon de Nice et de la Savoie avait découragé la défense , et rendu la guerre presque impossible aux contingents de ces provinces. De plus, la saison devenait mauvaise, sans que rien fût préparé pour un hivernage de troupes sur ces hauteurs

(i) On cassa quelques officiers subalternes qui, dit-on, n'avaient point exécuté les ordres, et tout fut dit.

(2) On leur donna une pension de seize cents écus.

(3) Mot attribué à Victor-Amédée.

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(c OÙ, comme le disait le marquis Henry, la nature a moins fait qu'en aucun lieu du monde pour Tagrément humain. Nos troupes, continuait -il, creusent dès tanières, boivent de la neige et gèlent sur pied; avec cela, on nous ordonne de nous tenir en joie, de reformer nos équipages et de porter notre argenterie à la Monnaie. On oublie donc que nous sommes nus et dépouillés, à la merci de la charité publique, fort rare, comme vous le pouvez penser, à ces hauteurs. Puisse-t-elle, mon amie, me procurer seulement une fourrure grossière pour empêcher que mon petit ne meure de froid ! le reste ne m'importe plus. »

Dans sa détresse, les ambitions du marquis n'étaient que pour son fils. Pouvait-il d'ailleurs lui en demeurer d'autres?

Montesquiou, le 22 septembre, avait importé la liberté en Savoie, et la liberté faisait en Savoie ce qu^elle Élisait partout, elle crochetait les cofires (i), pillait les

(i) Voici comment s'exprimèrent les commissaires des districts de Cluses' et de Chambéry, annonçant à la Convention qu'ils venaient d'envoyer à la Monnaie Ibs statues d'argent et les objets précieux qui ornaient les églises de leur pays (Moniteur, p. 606, t. XIX):

« Nous avons vu précipiter successivement tous ces saints danv les coffres de la République, ayant la tête, les bras, les jambes séparés du corps. Cette mutilation, en nous représentant l'anéantissement de la superstition, nous a en mém^ temps offert le tableau et l'état des tyrans à l'époque où nous quitterons les armes.

» Indépendamment de l'argenterie, nous sommes chargés de vous foire l'hommage du sabre et du bonnet donnés par l'évéque de Rome Clément XI au ci -devant prince Eugène, d'horrible mémoire. Il n'est pas indifférent de voir dans ce sabre et ce bonnet

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églises, et jetait en prison quiconque ne portait pas la carmagnole et le bonnet phrygien.

Toutes les lois révolutionnaires dont la France s^était dotée depuis trois ans furent à la fois appliquées à ce pays nouveau; on peut imaginer au milieu de quel désordre.

L'émigration fit rage dès le premier jour, malgré les décrets coup sur coup lancés par l'Assemblée nationale des Allobroges. Oublieux de l'honneur militaire comme de tant d'autres choses, le nouveau pouvoir sommait en même temps les officiers savoisiens, qui servaient dans les troupes royales, d'avoir à déserter sous peine d'être réputés émigrés.

Ainsi s'ajoutait une torture nouvelle aux angoisses du marquis Henry; son père et tous les siens demeuraient comme otages en Savoie. Leur liberté, leur vie peut-être , dépendaient du parti qu'il allait prendre.

Cependant il ne balança pas.

gigantesques, chargés d'argent massif, de dorures et de perles, comme les tyrans, en se montant sur Tor et l'argent comme sur des échasses, cherchaient à imposer au reste des humains, et comment, en prenant des formes et des attitudes colossales, ils cherchaient à faire croire, pour ainsi dire, que la nature avait des moules particuliers pour les former. — Puisse ce sabre devenir le glaive vengeur dans la patrie des Brutus et des Scévola, et servir à renverser ce trône imposteur et cruel qui ât couler tant de flots de sang et désola si longtemps l'humanité! •<- Puisse-t-il servir à, venger un grand crime, un grand attentat dans la personne de l'envoyé du peuple français! — Les habitants du mont Blanc regrettent de n'avoir pas des trésors immenses à offrir à la patrie; mais elle veut surtout des enfants tendres, fidèles, et prêts à tout sacrifier pour elle; à cet égard, nous ne lui laisserons rien à désirer. »

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(c II est de la morale de tous les temps et de tous les pays, répondit-il, de ne point abandonner en temps de guerre les drapeaux auxquels on a été attaché et que l'on a suivis en -temps de paix. J'encourrais la mésestime de ceux-là mêmes qui me rappellent, si je faisais à cet égard violence à mes principes. Mais après avoir motivé ainsi que je le fais le parti que je prends de différer mon retour, parti dans lequel n'entrent pour rien l'ambition, le ressentiment ou l'orgueil , je déclare que je rejoindrai mes foyers dès que je pourrai le faire avec honneur. »

a O mon amie, écrivait-il en même temps à sa femme, encore à Genève au moment oti paraissait le décret relatif aux émigrés, fuyez si vous le pouvez; c'est de la ruine ou de la mort qu'il s'agit. Pour nous, mon amie, tout est consommé, mais je reste; spoliatis arma supersunt. Laissons au moins intact l'honneur de la maison à l'enfant dont je me suis fait l'aide de camp. »

La marquise ne pouvait hésiter, il fallait quitter le voisinage de la frontière; elle voulait aller à Nyon, petite ville suisse située au bord du Léman sur la rive opposée à Beauregard, mais tout en face. M. de Maistre, qui venait d'arriver à Genève, tenait pour Lausanne; Lausanne était un abri plus sûr, elle serait là moins isolée; il comprenait que la solitude était dangereuse pour l'imagination et le cœur de la pauvre femme. La marquise obéit, mais pour o}^\x il fallait quitter la petite maison de Genève, tout embaumée encore des souvenirs de son mari et de son enfant.

a Eugène m'a laissé ici des trésors que je vais em-

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porter avec moi, disait- elle; ces trésors, mon ami, vous les savez, ils composent ma chapelle de souvenirs; priez Tenfant de ne plus vouloir ces riens qu'il aimait tant, car il m'en coûterait trop de m'en séparer. Il cuit à mon cœur de laisser derrière moi ces dessins qu'il a crayonnés sur les murailles de sa chambre; mais que faire? en ces tristes temps on laisse accroché partout quelque lambeau de soi et de sa vie passée. Maistre me veut à Lausanne; que sa volonté soit! il me parle d'ailleurs en votre nom. Mais je ne veux voir personne; un visage humain auquel je ne pourrais parler de vous me ferait mal. J'en veux à ceux qui ne vous aiment pas, c'est-à-dire à ceux qui ne vous ont jamais vu. Enfin , je partirai demain pour gravir la seconde station de mon calvaire. »

Lausanne, oti se réfugiait la marquise, était ^ dans les derniers jours de 1792, le rendez-vous de toute une société de femmes venues là pour laisser passer la giboulée, c'est ainsi que l'on y appelait la révolution , et de vieux gentilshommes que leurs infirmités ou leurs cheveux blancs avaient fait remercier par les princes. Sans souci de l'avenir, dont M. de Brunswick avait la charge, tout ce monde faisait , comme disait la marquise, gaiement son cours de mal-étre, trouvant plaisant d'être pauvre et se consolant de tout avec une épigramme.

Etonnée d'abord de ces façons, la femme de Henry s'était promis une vie fort retirée dans le petit appartement que M. de Maistre lui eut bientôt trouvé tout en haut de la ville. La vue de ce logement était infinie. De

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sa fenêtre, parfois, à travers une déchirure de la brume, elle pouvait, sur la rive opposée du lac, voir Beauregard ou se rimaginer ; Texil, disait-elle, lui en était adouci. Mais il y avait dans son cœur dïndicibles lassitudes,, de sublimes résignations, des révoltes auxquelles elle voulait écbapper par une prière qui ne montait pas à ses lèvres; alors elle tendait les bras vers son mari.

«Oh! Henry, écrivait-elle, oh! Henry, que me dites-vous d'aimer mon intérieur, de le parer, de m'y plaire, parce que vous y viendrez! Vous me demandez ce qu'il est. Hé! mon Dieu, je n'en sais rien, je ne le connais pas. Depuis un mois je ne Tai pas regardé; Chagnot, je crois, a une mansarde otielle dort, où elle fait la cuisine. Moi, j'habite avec les enfants une chambre avec des carreaux rouges, des rideaux fanés, trois chaises de crin, un* vieux poêle blanc avec des fleurs et la petite table sur laquelle je vous écris. Il y a une vieille Suissesse qui me regarde de son cadre; je la retournerai le long du mur, car son regard et son sourire me font mal, elle ne sait rien du désespoir de votre femme.

» Que m'importe tout cela! cependant, Henry, j*ai là sous ma fenêtre un pauvre petit rosier venu par hasard au milieu des orties, comme ton image au

milieu de mes larmes, mon mari bien-aimé Les

enfants sont en ferveur avec un potier qui fait ses pots vernis tout près de moi ; je vais parfois avec eux admirer, et durant des heures entières je regarde sans savoir ce que je regarde; mais je ne puis plus vivre ainsi ^ mande-moi de t'aller retrouver

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» L'abbé Baret m'a rejoint. Il baisse beaucoup, mais il est tout vie cependant quand il est question de vous. C'est mon unique ami, c'est bien le prophète avec lequel je suis heureuse de partager mon pot d'huile et mon reste de farine. Enfin , mon ami , votre femme se porte bien, mais c'est un miracle dont elle ne peut remercier Dieu. »

Tant d'exaltation était maladive et finit par étonner l'abbé; après avoir tenu conseil avec Chagnot, tous deux résolurent de s'en ouvrir à up vieux médecin nommé Tissot , qui , par bon cœur, s'était fait à Lausanne le confident des émigrés, et pratiquait en perfection à leur égard la charité chrétienne, alors qu'il se croyait simplement philanthrope.

Mais le cas était épineux, et toute la science du digne homme s'embarrassait. Il conseillait mille choses auxquelles la marquise ne voulait pas entendre, il raisonnait , moralisait, et à chaque visite constatait en s'en allant qu'il avait absolument perdu son temps. L'état empirait cepeiidant , et le docteur avouait chaque fois à l'abbé qui le reconduisait , que la maladie morale de la marquise ne tarderait pas à avoir sur sa ^ santé le plus redoutable contre-coup. L'abbé entrait alors dans d'interminables désespoirs qui ne remé^ diaient à rien.

Chagnot finit enfin par trouver, dans sa simplicité, le remède si vainement cherché par son ami; son bon cœur l'avait instruite de toutes les délicatesses et lui faisait entrevoir le mal dont souffrait sa maîtresse comme se pouvant guérir au contact d'une douleur

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plus aiguë que la sienne même. Mais il fallait la trouver, et Chagnot en désespérait. On voyait la pauvre femme s'informer adroitement, et faire causer les marchands et les rares serviteurs qui, comme elle, avaient suivi leurs maîtres en exil. Bien souvent, après un long récit, elle passait en hochant la tête; les gens dont on venait de lui conter l'histoire ne pouvaient être les amis qu'elle voulait donner à sa maîtresse : ils n^étaient pas assez malheureux.

Une vieille dame émigrée vint enfin lui rendre quelque espérance. A sa figure comme à son vêtement, on devinait une grande misère. Ce vêtement était noir, et les yeux rougis de madame du Roseray témoignaient que Chagnot ne sMtait pas trompée.

Ce furent donc de sa part mille prévenances et de toutes sortes ; mais la vieille dame ne se départait pas de sa réserve et, sans presque jamais parler, remerciait seulement Chagnot par un sourire. Celle-ci enrageait; huit jours avaient passé qu'elle ne savait rien encore et était à bout de prétextes pour entrer chez sa voisine , quand heureusement une maladie vint lui livrer les secrets et le cœur dont elle voulait s'emparer. Le docteur Tissot et la marquise furent bien vite installés au chevet de la malade; bientôt aussi, comme Pavait pressenti Chagnot, la* femme de Henry se trouva soulagée en soignant sa nouvelle amie, comme en compatissant à ses chagrins. Madame du Roseray venait de perdre son fils, tué à Tarmée des princes; elle était veuve, se trouvait à Lausanne sans ressource, et réduite, comme elle le disait elle-même , à la Providence jour^

nalière. Ces maux tirèrent la marquise hors d'ellemême et éveillèrent sa pitié au point de la faire s'esr timer heureuse par comparaison.

Madame du Roseray, dans le début un peu cérémonieuse et complimenteuse, avait fini par s'abandonner tout à fait; c'était une femme de la plus charmante société et bien faite pour mériter les tendresses qu'on lui témoignait. Ses traits avaient ce je ne sais quoi d'ajttachant que laisse après elle la souffrance. Personne en effet n'avait eu une vie plus traversée. Née en Auvergne, elle s'y était mariée avec un parent, major au régiment d'Anjou, qui l'avait ruinée et était parti pour l'Amérique avec M. de la Fayette, sans que depuis on en eût jamais ouï parler. Louis du Roseray, le seul enfant qu*elle eût de lui , venait , comme nous l'avons dit , de se faire bravement tuer.

Aussi, se trouvant moins malheureuse par comparaison, la femme de Henry se reprenait à la vie, le sommeil lui revint et peu à peu la santé. Le docteur Tissot lui conseilla de vivre moins seule; elle obéit et renoua quelques relations avec d'anciens amis qu'elle avait évités jusqu'alors; ceux de madame du Roseray devinrent les siens, et peu à peu, sans qu'elle sût trop comment, la maison de la marquise fut le centre des plus charmantes intimités, a au point, disait-elle, qu'à certains jours c'était dans sa chambre comme un juge* ment dernier ».

On avait, hélas! chez elle d'incomparables ressources d'espérance; les uns y tenaient pour M. de Brunswick, ^ les autres pour les princes, quelques -uns pour les -

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armées du Roi de Sardaigne, mais personne ne doutait du succès prochain de la coalition. Parmi les habitués de la maison brillait au premier rang un vieux monsieur de Riv..., qui depuis le commencement de l'émigration faisait son personnage à Lausanne. Il était de la meilleure mine, mais fat, léger et infiniment préoccupé de sa personne. Sa parure lui était une cause de perpétuels soucis; il ajustait au besoin de petits vers, mais se prétendait surtout excellent à la guerre et dans les ambassades, où sa jeunesse avait été, disait-il, employée avec de grands avantages. Il donnait le plus galamment du monde les explications sur la façon dont se gagnaient les batailles ou se nouaient les alliances. On sbubliait à Técouter, et, qui plus est, parfois on finissait par croire le vieux rêveur quand il engageait sa parole pour une restauration prochaine.

Comme tout ce petit monde qui gravitait autour d'elle, la marquise s'était insensiblement laissé prendre à ces chimères et voyait dans leur réalisation la conséquence toute naturelle de son ardeur à les désirer.

Rien ne lui sembla bientôt plus certain que le succès des alliés, rien pour elle ne fut plus évident que la restauration de Louis XVI; l'Angleterre, au besoin, devait accommoder tout cela et rendre par-dessus le marché la Savoie au Roi de Sardaigne avec le cœur de ses sujets.

Or, ces visions étranges, que trahissaient à chaque ligne les lettres de la pauvre femme, finirent par inquiéter son mari.

a Votre noblesse émigrée et vous avec elle, con-

tinuez donc ces bavardages auxquels se prend tout ce qui a quitté son pays? Souffrez, ma chère amie, qu'au lieu de partager votre système sur la régénération du monde, je vous invite à réfléchir sur l'imprudence des gens qui, buvant du thé, se livraient l'année dernière à une quiétude qui les a perdus. Hélas! croyez-moi, les nations, comme les individus qui n'auront pas en tout ceci perdu l'esprit, se moqueront des autres, et, pour remède, les inviteront à prendra patience.

3» La paix peut n'être pas fort éloignée; je n'en sais rien, mais tenez pour certain que c'est la France révolutionnaire qui l'imposera. Cette guerre, si follement entreprise et si lâchement soutenue, perdra les Rois dans l'esprit des peuples; et notre misérable breloque de Savoie, dédaignée, abandonnée par tout le monde, restera en proie aux malins esprits comme une masure envahie par les spectres.

» Nous serons ruinés si vous n'y prenez garde. Cessez de voir dans les Rois des sages trompant comme autrefois les peuples pour leur bien et les gouvernant par leur prestige. Croyez qu'à cet égard tout est bien changé. Aujourd'hui ce sont les gouvernés qui ont les lumières cent fois plus qu'il ne leur en faudrait; j'en conviens, pour ne pas vous quereller; mais les gouvernements n'y voient goutte et ne savent où ils en sont; ils offrent l'image d'un cavalier qui a perdu la tête et que son cheval'emporte.

» Les Necker , les Tronchain et tant de gens habitues à repousser la vérité qui les blesse, reconstruisent le

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monde comme nous le reconstruisions l'année dernière au coin de notre feu , c'est-à-dire qu'ils dissertent vainement, trouvant, comme nous, que tout va mal, que le torrent grossit; mais ils ne savent que lui opposer.

» Adieu, chère amie; croyez que pour vous gronder un peu , je ne vous en aime pas moins. Eugène vous souhaite avec moi une année plus heureuse que celle que nous achevons. »

1792! triste année, en efifet, pour le marquis Henry et pour la Savoie. Au milieu de l'anarchie qui avait suivi l'invasion, ce malheureux pays était tombé aux mains des Jacobins. La Convention avait usé, vis-à-vis du Roi de Sardaigne, de ce moyen terrible, dont, au mois de juin précédent, elle menaçait la coalition naissante; contre ses bataillons elle avait envoyé la libertés

Devant la liberté tous les fronts s'étaient humiliés.

Et cependant, il est de mode d'accuser la monarchie de ravaler les consciences. Or jamais courtisans furentils plus plats que les adorateurs de -la déesse Raison, que ces hommes oublieux de leurs serments comme des bienfaits reçus , qui, dès le lendemain de l'invasion, se courbèrent jusqu'à terre devant le bonnet phrygien?

« Il est bien consolant pour nous de recevoir les ordres d'un peuple libre», disait, en faisant acte d'adhésion à la République, le second président du Sénat de Savoie.

Tant d'abjection fait songer. à ces Égyptiens qui remerciaient à genoux le crocodile sacré d'avoir bien voulu dévorer leurs enfants.

On avait vu, pendant cette triste année, l'assemblée

des Allobroges voter par peur Pannexion de la Savoie à la République française, et accueillir comme des libérateurs les quatre commissaires envoyés par la Convention pour procéder à Torganisation des nouveaux départements.

C'était Simon, prêtre apostat et voleur ; c'était Grégoire, évêque constitutionnel; c'était encore Hérault de Séchelles, l'ancien protégé de Marie-Antoinette, devenu naturellement son plus ardent ennemi; et enfin Jagot, homme peu connu, mais fervent jacobin (i). Fêtes patriotiques et décrets révolutionnaires se succédèrent dès lors sans interruption ; les uns et les autres furent en Savoie ce qu'ils étaient en France , et sont trop connus pour qu'il soit besoin d'en parler ici.

(i) Cardinal Billiet, Mémoires»

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