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CHAPITRE SEPTIÈME

AUX QUARTIERS d'hIVER

Philosophie chrétienne. — Ce que le marquis Henry pensait de la noblesse. — Le régiment de Maurienne. — La cité d'Aoste. — Mort de Louis XVL — Illusions de la marquise. — Campagne d'hiver sur les Alpes. — Portrait d'Eugène. — La coalition jugée par le comte'de Maistre. — M. de Maistre à Lausanne.

« Contre nous, disait à la fin de sa vie. le marquis Henry, contre nous qui, pour la plupart, n'avons à nous reprocher que le crime d'une solidarité originelle, se sont dressées, au moment de la révolution, les choses comme les hommes et la nature comme l'idée.

» Contre nous la terre des cimetières a donné son salpêtre , les cloches sont devenues des canons , les cercueils de plomb oti dormaient» nos pères ont fourni des balles, et nos parchemins ont enveloppé les paquets de mitraille que Ton nous a envoyés (i).

» Dieu n*a-t-il point voulu châtier ainsi'notre orgueil de race, en l'écrasant sous les monuments qu'il s'était élevés à lui-même et qu'il croyait impérissables? »

(i) Évidemment, en écrivant ainsi, le marquis Henry songeait à ces fiimeuses preuves de noblesse rédigées par Chéri n et trouvée s dans le cabinet de Louis. XVI. Elles étaient écrites sur vélin et reliées avec la plus rare magnificence. Ces preuves furent condamnées par décret à £Eiire des gargousses et mises à la disposition du ministre de la guerre.

Mais alors que, pour ses compagnons d'infortune, rien ne devait survivre à Tanéantissement de leurs privilèges et de leurs titres, le marquis Henry savait dégager la noblesse de toutes ces choses :

c< Mon amie, écrivait -il en apprenant que ses armoiries avaient été brisées à Beauregard et que Ton avait fait au Villard un auto-da-fé des parchemins de la famille , mon amie , bien fols sont ceux qui prétendent en avoir fini avec nousT, parce qu'ils ont brisé nos armoiries et dispersé nos archives. Tant qu'ils ne nous auront pas arraché le cœur, ils ne pourront Tempécher de battre pour ce qui est vertueux et grand, ils ne pourront l'empêcher de préférer la vérité au mensonge et l'honneur au reste; tant qu'ils ne nous auront pas arraché le cœur, ils ne pourront l'empêcher d'être réchauffé par un sang qui n'a jamais failli ; tant qu'ils ne nous auront pas arraché la langue, ils ne pourront nous empêcher de redire à ^os enfants que la noblesse ne consiste que dans le sentiment raffiné du devoir, dans le courage à l'accomplir et dans une inébranlable fidélité aux traditions de sa famille. Sur les sommets du Petit Saint-Bernard, dans la hutte de Lapon d'où je vous écris, tout aussi bien qu'aux Tuileries, ces sentiments sont de mise, et celui-là est le plus noble qui sait le mieux y conformer sa vie et sa mort. »

Aussi prisait-il nobles comme le Roi lui-même les braves soldats dont, quelques jours plus tard, il contait à sa femme l'admirable fidélité.

« Sur un ordre équivoque, le régiment de Maurienne avait été licencié au milieu de la déroute qui , l'année

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dernière, a consonfmé notre invasion. Les hommes étaient rentrés dans leurs foyers, promettant de se réunir à Suze, le i» janvier de cette année; mais parmi nous, il faut le dire, on comptait peu qu^ils tiendraient leur parole après quatre mois de régime républicain.

» Leur colonel s^était cependant rendu à Suze au jour indiqué, avait tracé dans la neige la place d^un bivouac , disposé les feux et fait construire quelques baraquements. Ceci fait, le colonel, malgré le froid affreux, se mit à se promener de long en large sur la place de Suze, comme un maître de maison qui attend ses invités en se promenant dans son salon. Or, mon amie, il n^attendit pas longtemps. A dix heures du matin, un premier soldat arrivait, qui se nommait Grillet «t était de Lanslevillard, un des villages les plus prochains du Mont-Cenis; le brave garçon était parti de chez lui la veille par des chemins à se rompre le col.

» Après lui, on vit arriver deux caporaux, d'Épierre, qui^ pour se mieux dissimuler, avaient retourné leurs uniformes; après ceux-ci, d'autres débouchèrent, groupés par trois ou quatre, des sentiers les plus détournés.

» Comme les ruisseaux finissent par former la rivière, c'était merveille de voir les compagnies^ se reformer. Dans l'intervalle de cinq jours, le régiment avait retrouvé les deux tiers de son effectif. Je me suis dit, en apprenant tout cela, que, si le Roi m'en voulait croire, il dépouillerait certains seigneurs de ma connaissance de leurs plaques et de leurs cordons pour les accrocher sur ces poitrines eu battent bien les plus nobles cœurs

que je sache. »

Le colonel de Maurienne, Roèro de Saint-Severin, voulut passer la revue de son régiment.

<c Les hommes paradaient avec de vieux fusils rouilles, — et tous n'en avaient pas — , avec des sabres sans fourreaux et des gibernes vides; tous avaient les accoutrements les plus bizarres, en bonnets de laine rouges ou noirs, ou bien encore la tête couverte avec des peaux de renard ou de chèvre.

» Ainsi faits, ces hommes étaient grotesques, mais à arracher des larmes d'admiration. Quand le colonel, tirant de sa poitrine la cravate du drapeau, qu'il avait sauvée, l'attacha à la pointe de son épée et Téleva en criant : Vive le Roi/ ce fut dans les rangs un cri de : Vive le Roi! à réveiller nos glorieux morts d'Hautecombe (i)«

» Tout ceci me rend quelque espérance, car, ainsi que le dit le pauvre abbé Baret, Tannage du bon Dieu n'est jamais qu'à la taille de celui qu'il habille. »

Eugène était là aussi qui gardait son père du découragement; un sentiment profond dç sa responsabilité disait au marquis qu'après avoir fait à sa guise la destinée de son enfant, sa place éiait auprès de lui. Dans son incomparable tendresse, oubliant pour ainsi dire les leçons qui avaient fait le cœur d'Eugène à l'image de son propre cœur, Henry s'excusait presque de ne pas faillir, parce que, disait-il, il n'aurait pu entraîner son fils.

« O mon amie! ne me tentez pas; relisez jnes lettres

(i) Sépulture des princes de la Maison de Savoie.

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si VOUS les avez conservées ; elles répondent à ce que votre cœur égaré me propose relativement au retour d'Eugène et au mien. Croyez que, s^il était possible de sortir honorablement d'ici, la chose se ferait; mais comment imaginer que tant de soucis pour l'éducation d'Eugène puissent aboutir à une flétrissure?

» Réfléchissez à ceci, que nous ne devons tenir à Texistence que par Futilité dont nous sommes à nos enfants , et qu'il nous est impossible de prendre pour eux un parti dont ils aient à rougir. Si vous saviez combien le moral d'Eugène s'est formé au milieu de tout ceci, combien son âme renferme de noblesse ef de courage, vous vetriez que, moi-même le voulant, il serait impossible de l'entraîner à une détermination douteuse. Si une bonne tête, un cœur noble, du courage , des talents peuvent redevenir des qualités que Ton prise, peut-être se trouvera-t-il que j'aurai bien élevé mon fils; sinon, les circonstances auront écrasé moi et mon courage. »

Cette dernière lettre est datée de la cité d'Aoste, où les grenadiers royaux (i), relevés de leur faction sur le Petit Saint- Bernard , venaient de prendre leurs quartiers. M. le duc de Montferrat, qui devait les commander, s'y était installé en même temps avec son étatmajor. Tout était donc mouvement et bruit dans la

(i) Eugène et son père avaient passé aux grenadiers royaux à la suite du licenciement de la légion des Campements où ils avaient servi jusqu'alors. Les hommes qui en faisaient partie avaient formé un régiment de pionniers et le régiment des grenadiers dont il est question.

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petite ville, si calme d'ordinaire et si déserte. Les jardins, qui, à Aoste, entourent chacune des maisons et donnent aux rues une physionomie singulière, étaient occupés par d'innombrables tentes; les ruines du vieil amphithéâtre servaient d'écuries aux bêtes de somme; partout on voyait, broutant la mousse venue sur les colonnes et les chapiteaux renversés, des mules d'attelage ou des chevaux de main.

Les soldats et les fourgons de guerre remplaçaient ces bœufs paisibles , ces troupeaux et ces gens heureux qu'admirait du a haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, le Lépreux de la cité d' Aoste ».

L'écho de la trompette de guerre, le crépitement lointain de la fusillade rendaient plus cruelles encore , ces insomnies pendant lesquelles il lui « semblait qu'une force invisible Tentraînait dans un goufifre sans fond ».

Une sorte de cauchemar affreux l'oppressait, comme nous oppresse, à certaines heures, le pressentiment d'un malheur fatal. Il sçmble alors que tout est péril, et qu'on y doit succomber; l'esprit va se perdant dans des calculs infinis et s'écrase dans l'accablement , après avoir en vain cherché à démêler l'avenir dans les enchevêtrements de l'heure présente.

La correspondance du marquis trahissait cette dououreuse disposition d'esprit :

« Vous me demandez comment se passe mon temps et qui je vois. Certes, les événements sont assez extraordinaires pour donner pâture à mon humeur rêveuse; pour moi , l'état des choses et les fluctuations de l'opi-

AUX qua'rtiers d'hiver. i5i

nion sont hors de toute compréhension. Je ne crois pas que jamais la raison humaine ait été soumise à de pjareilles épreuves; la mienne n'y résisterait pas si je n'étais écrasé de travail et si la besogne que Ton m'impose ne faisait diversion à mes pensées.

» Ce travail consiste à établir un système de défense générale de nos montagnes, et me prend mes journées entières en courses et en dessins. Parfois, le soir, je vais passer quelques moments chez Tévéque; c'est le point de réunion de nos perruques carrées. Nous préférons mettre là en commun nos tristes pensées et nos tristes figures, plutôt que d'aller les produire dans un monde plus brillant et plus gai. i>

Comme bien d'autres, il voyait, enefifet, avec une douleur profonde M. le ducd'Aoste et son frère, M. le ducdeMontferrat, organiser des fêtes par ce triste temps, et passer joyeusement à danser ces dernières heures de répit, que l'on aurait pu employer si utilement à préparer la campagne qui allait s'ouvrir.

Il semblait qu'à Turin comme à Vienne on ne voulût point voir l'orage qui s'amoncelait. Il fallait un coup de foudre pour réveiller les Rois de l'Europe.

La foudre éclata le 21 janvier 1793.

Rois et peuples , frappés de stupeur quand l'aflfreuse . nouvelle de l'assassinat de Louis XVI parvint à l'étranger, refusèrent tout d'abord d'y croire.

Louis XVI n'était pas mort , on allait le voir apparaître à la tête des armées coalisées. A Lausanne , on avait imaginé une substitution, un enlèvement, une fuite. L'esprit exalté de la marquise s'était fait de ces

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chimères une réalité. M. de R... partageait d^ailleurs cet avis, qui était aussi celui de toutes les femmes de son entourage :

a Comment croire, mon ami, écrivait -elle, que le diable soit ainsi maître des Rois, qu^il les aveugle et ne leur laisse pas les moyens d^arracher un des leurs aux griffes de la canaille? Non^ jamais je ne croirai à autre chose dans tout ceci qu^à un bon tour joué aux Jacobins. Louis XVI ne peut et ne doit point être mort; il y a eu un enlèvement, une fuite, que sais-je? rien encore sur les moyens, mais j^ai la certitude, partagée par les gens sensés d'ici , que nous le verrons bientôt à la tête des armées de la coalition rosser d'importance républicains et république. »

Ces pauvres émigrés, dont beaucoup avaient vécu à la cour, ne pouvaient imaginer le Roi sur la place de la Révolution. Depuis deux ans, ils avaient quitté la France, leurs idées étaient demeurées celles qu^ils en avaient emportées. Les causes comme les effets échappaient à leur intelligence, et insensiblement les illusions de Tun devenant les illusions de tous, ils mettaient en commun leurs espérances, ou plutôt leurs rêves.

a Que vos amis soient fous, je n'ai rien à y voir, répondait Henry; mais souffrez au moins que, pour vous, je vous invite à ne plus prendre leurs rêveries pour des réalités. Vous doublez ainsi Pamertume de ce qui existe. Louis XVI est mort, hélas I il ne ressuscitera pas. Les autres Rois sont affolés; je vous le jure, ils ne songent point à jouer une comédie politique. Ce qui se prépare est une guerre affreuse; le succès résoudra

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sans doute d'importantes questions, mais ce succès, pour nous, n'est rien moins qu^assuré. »

A cette provocation inouïe d'une tête de Roi qu'on lui jetait à la face, l'Europe avait répondu en se levant en armes. L'Angleterre, l'Espagne, Naples et la Hollande se joignirent à la Prjisse, à l'Autriche et à la Sardaigne (i). Celle-ci fit dès lors pour se préparera la guerre des efforts prodigieux, car, étant aux avantpostes de la coalition, elle allait voir se porter sur ses frontières tout l'effort des Français.

Malheureusement une convention, signée le 22 septembre 1792 entre le général Stam et le marquis de Brezé, plaçait les troupes royales sous le commandement du général autrichien baron de Vins. Celuici traçait, sans qu'il en coûtât rien à son gouvernement, des devis que le Roi de Sardaigne remplissait à grands frais.

M. de Vins, médiocre militaire, mais diplomate habile, devint par la suite l'agent de celte politique autrichienne qui devait aboutir, après quatre années de luttes, à l'écrasement du Piémont, aux défaites de Wurmser et de Beaulieu et à la conquête de l'Italie par Bonaparte.

Mais personne ne prévoyait encore ce douloureux

(i) Une lettre du marquis Henry raconte qu'en apprenant le crime du 21 janvi^, le Roi de Sardaigne se trouva mai et demeura huit jours au lit avec une fièvre ardente. Mais je n'ai trouvé nulle trace de son abdicatfon, ni des circonstances dont, selon M. de Beauchesne, cette abdication fut accompagnée. {Histoire de Louis XVII, vol. Il, p. 5.)

avenir. Lorsque M. âe Vins prit possession de son commandement, il partagea en trois grands corps l'armée qui allait opérer sous ses ordres. Le premier devait défendre les Alpes niçardes; le second, couronner le Mont-Cenis , pendant que le troisième opérerait sur le Petit Saint-Bernard et couvrirait les passages qui de Savoie conduisent en Piémont par la vallée d'Aoste.

C'était à cette armée, qui allait ouvrir la campagne sous le commandement de Mgr le duc de Montferrat, qu'appartenaient le marquis Henry et son fils.

Vers la fin de février, les grenadiers royaux avaient reçu Tordre de reprendre leurs positions sur le Petit Saint-Bernard.

a Voici qu'il nous faut sortir de nos cantonnements, alors que quelques semaines de repos eussent fait tant de bien à nos hommes. Nous nous acheminerons demain vers la montagne. Il neige là-haut, et nous y allons mener une vie de Tartares. Cependant ce me sera une douceur infinie de respirer sur ces sommets un peu d'air natal; c'est un premier pas fait vers vous, mon amie; mais qu'il y a loin encore de là à vivre en paix à l'ombre de notre figuier !

» J'éprouve quelque ennui de me trouver à la belle étoile sans tente et sans le reste, car je n'ai point encore les aptitudes du soldat romain, tel que le rêve M. Brissot. Le glorieux mulet de Simon est mort; je l'ai remplacé par une petite jument, pour laquelle je suis trop lourd et que je ferai passer à Eugène dès que j'aurai pu trouver un dromadaire pour moi. La pauvre Rebecca , devenue aveugle , portera Comte e

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notre unique porte-manteau. La dernière campagne n^a rajeuni ni le porte-manteau, ni son contenu, ni la pauvre Rebecca, qui, je le crois, finira cette année sa carrière au champ d'honneur. Ses jambes , quand elle a la bonne fortune de pouvoir s^en servir, sont toutes quatre d'une seule pièce. Si j^avais le temps, je vous enverrais un dessin de tout cela.

» J^ai quelque argent encore, quoique nous ayons passablement vécu, Tenfant et moi. Nous aurions peutêtre dû nous restreindre en prévision de Pavenir, mais des considérations majeures ne m^ont pas permis de me mettre au régime des officiers de fortune. Ma qualité de volontaire me faisait une nécessité d^un peu de décence. Nous aurons, du reste, assez à pâtir, Eugène et moi, pour n'avoir pas voulu nous amuser à souffrir, de propos délibéré, pendant les quelques semaines de nos quartiers d^hiver. »

Peut-on imaginer ce que le froid a de rigueurs alors que la tourmente souffle au travers des bivouacs, arrache les tentes, que la terre gelée ne peut retenir^ et noie sous des tourbillons de neige les feux, dont le bois grésillant noircit sans donner de flammes?

Quelles marches à travers les neiges accumulées, quand les loups suivent pas à pas la colonne et que d'innombrables corbeaux tourbillonnent avec des croassements lugubres !

Quelles nuits passées aux avant- postes! Le froid iait éclater l'écorce des chênes; le soldat n^a mangé que du pain gelé, brisé sous la crosse de son fusil, et n^a trouvé à boire que de la neige !

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Le actionnaire est là, à quelques pas en avant de ses camarades qui sommeillent sous sa garde; il a faim, son corps frissonne. Le froid pend en glaçons le long de sa barbe, sa main colle au canon de son fusil et y laisse des lambeaux de peau.

Puissent ceux dont la langue dorée parle sans cesse de patriotisme, apprendre de toi, pauvre soldat obscur, ce que c^est que d^aimer son pays !

Comme beaucoup parmi ceux qui ont £Eiit la guerre, le marquis Henry avait Tamour du soldat et éprouvait pour lui cette admiration qui s'impose au cœur capable de comprendre la vraie grandeur.

« Je me plais à analyser, disait-il, ces natures primitives, dont Phonneur, pareil à For vierge, emprunte quelque chose de son éclat à la gangue rugueuse qui Tenveloppe.

» Il y a des choses que Ton ne ferait pas pour tout le trésor du Roi, me disait Tun d^eux. Ces choses-là, pourquoi les font-ils donc? qu'espèrent-ils? Rien, c'est leur cœur qui les guide.

» Ces braves gens comprennent la royauté comme Montross (i), dont ils n'ont pourtant jamais entendu parler, et s'immoleraient pour la couronne, quand bien même elle ne serait suspendue qu'à un buisson.

(i) Jacques Graham, duc de Montross, le plus vaillant et le plus fidèle des partisans de Charles !• d'Angleterre, périt sur réchafaud le 2 mai i65o. — Le cardinal de Retz le peignit par ce seul mot : <c C'est un de ces hommes qui ne se rencontrent plus dans le monde et qu'on ne trouve que dans Plutarque. d

(Biographie universelle.)

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» Comment, après cela, se plaindre du mal-être? Trouvons donc, comme Pangloss, 'que tout est pour le mieux; c^est absolument Tavâsd^Eugène, qui se pâme de Pétrangeté de sa nouvelle existence. Le fait est que nous menons la vie de gens embarqués ; faute d^espace, nous sommes treize officiers, couchant, mangeant, dormant, sifflant, chantant, travaillant dans la même chambre; et quelle chambre! une baraque enfouie dans la neige et dont nous n^émergeons qu'aux heures de service, car une garde montée coûte souvent la peau du visage ou vaut une ophtalmie,

3» Eugène brave cela et les coups de fusil à me faire mourir d^inquiétude. Imaginez qu'il est allé Tautre jour , lui troisième , se promener du côté de Tennemi , et assez près pour qu^il faillît tomber aux mains d'une patrouille. Je Pai grondé, mais mon sermon l'a si peu impressionné, qu'hier encore, comme nous avions des coups de fusil, il s'est mêlé à l'affaire, bien qu'il n'y eût nen à voir. »

a Vous me demandez, continuait le marquis Henry, comment est fait le pauvre petit , depuis un an bientôt que vous l'avez quitté; vous me demandez s'il a grandi, s'il fume, s'il jure; il ne fume point et jure encore moins, si ce n'est en piémontais, qu'il commence à parler très-passablement. Il n'a pas beaucoup grandi, mais il est extrêmement fortifié, au point de ne transpirer jamais. Du reste, il est très-enlaidi ; sa brûlure de l'an dernier lui a épaissi les traits et gâté la peau du visage, que l'impression de la neige lui a rendue, ainsi qu'à moi, un vrai cuir bouilli. Son joli son

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de voix s'est aussi perdu; à force de crier, sa voix est rauque et brisée. Mais tout le monde Taime , il compte pour un très-bon officier , se trouvant bien partout ; il trouve moyen d^obliger ses camarades sans ostentation et sans se faire jamais un mérite de rien ; bref ^ mon amie, c^est une admirable nature qui, si jamais elle pèche, péchera toujours par excès du côté du bien. »

Laissant à regret ces détails qu^il eût donnés intarissables à sa femme 9 puisqu^il s^agissait d^Eugène, le marquis ajoutait :

<K II faut cependant que je vous dise qu^il se pourrait &ire que, dans notre petit coin, les choses allassent mieux que par le passé. Le général autrichien comte d^Argenteau est venu depuis quelques jours prendre le commandement de Tarmée sous les ordres du duc de Montferrat; Pun et l'autre vont résider ici, et, si nous ne faisons pas de grands exploits, les troupes au' moins ne périront pas de faim et de misère.

» Le général d'Argenteau est plein d'esprit et d'activité ; le jour même de son arrivée, et une heure après avoir mis pied à terre, il a voulu voir tous les postes. Je Tai accompagné partout. Je ne puis deviner comment j'étais sur ses tablettes, mais il m'a demandé dès son arrivée, et depuis je n'ai cessé d'être occupé par lui. >

Si, au quartier général de M. d'Argenteau, les choses semblaient prendre une tournure favorable, il n'en était point de même à celui de M. de Vins, qui,* comme nous l'avons dit, avait le commandement supérieur des armées austro-sardes. On discutait encore à l'étatmajor général les plans de la campagne , et cependant

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on était au mois de mai. Les divergences de vues et les jalousies paralysaient toute action décisive.

M; de Vins savait pourtant, à n'en pouvoir douter, que les Français étaient hors d'état de rien entreprendre en Savoie et dans le comté de Nice; car Farmée des Alpes y que les décrets de la Convention portaient à 3o,ooo hommes, n'en comptait pas six mille en réalité. Huit bataillons venaient d'être détachés contre la Vendée; il n'y avait pas au pied du Petit Saint-Bernard deux mille cinq cents hommes, et trois mille à peine se trouvaient dans la vallée de Maurienne. Le reste était dispersé dans le Lyonnais et le Haut-Dauphiné. Enfin on n'ignorait point à Tétat-major général la situation de Lyon et du Midi, où l'on attendait le Roi de Sardaigne comme un libérateur.

Aussi le général de Saint- André et tous les officiers piémontais voulaient une vigoureuse offensive du côté de la Savoie. Ils représentaient que les troupes du Roi , jointes à celles que l'Autriche tenait en réserve dans le Milanais^ pouvaient former un effectif de quarante mille combattants ; que rien ne devait s'opposer à la marche de ces divisions jusqu'à Lyon, et que Lyon conquis deviendrait pour les coalisés une base d'opération sérieuse.

Ce plan pourtant si simple et d'une exécution si facile devait échouer, grâce aux lenteurs calculées de M. de Vins. Toute raison lui était bonne pour différer l'attaque des lignes françaises. Tantôt il n'était pas prêt j tantôt il lui fallait de nouveaux ordres. Son mauirais vouloir était si évident que soldats et officiers

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finirent par le chansonner dans des couplets dont le sens était à peu près celui-ci :

Quand Pennemi est fort, de Vins dit qu'il ne faut pas l'attaquer; quand il est faible, il dit qu^il n'est pas à redouter. Que Dieu soit loué et de Vins remercié!.,.

a Cest pitié de voir si souvent la valeur conduite par la sottise ou la trahison , disait plus tard le marquis Henry ^ car la valeur n'obtient pas même alors la considération qu^elle mérite ! »

Malheureusement , ce qui se passait à Parmée du Roi se passait sur le Rhin et se passait partout. La diversité des intérêts , la divergence dans les vues et dans les moyens empêchaient tout accord parmi les puissances coalisées, tandis que la Convention , centralisant entre ses mains puissantes toutes les forces et toutes les volontés de la France, grandissait dans le sang à Pinterieur et à Pétranger.

Voici comment Joseph deMaistre jugeait la coalition:

a Le second hiver que nous avons éprouvé (i) a jeté six pieds de neige sur les petites cloisons qui nous séparent de nos amis; voilà Pouverture du bal renvoyée, cependant tous les violons sont prêts et les archets sont en l'air. On attend que Pitt frappe le premier coup de Pouverture, mais on commence fort à murmurer contre lui; nous avons la cenitude que, le 1 3 de ce mois, la flotte de la Méditerranée était encore à Porthsmouth; on craint fort que le grand

(i) Cette lettre y adressée à la marquise Costa ^ est en date du 28 avril 1793. (Archives de la Motte.)

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ministre de la paix ne soit pas celui de la guerre; dans ce cas, M. son père ne lui aurait laissé que la moitié de ses talents; c'est beaucoup, mais pas assez dans le moment. M. . Pitt aurait besoin qu^un club de Marseillais allât lui faire danser la carmagnole. A force de chanter : Vive le son du canon , peut-être il y prendrait goût; jusqu^à présent, je ne crois pas que ce soit son talent.

)) On se fâche ici , on se fâche à Turin. Dieu veuille que cette ligue ne ressemble pas à toutes les autres! »

a J'ai écrit, disait encore M. de Maistre à la marquise, quelques jours plus tard, j*ai écrit quatre petites pages à votre cher époux; elles le trouveront sur quelque sommet de montagne , prêt à s'élancer dans le chemin de la plaine et de la gloire. Que Dieu le conserve avec son petit bachelier !

» Je tremble toujours pour les gens d'esprit honnêtes gens, parce qu'il me semble que le bon Dieu ne veut plus de cette graine sur notre planète. Je crois infiniment aux bêtes, comme vous le savez, madame, et c'est en quoi nous dilSerons. Au reste, je suis bien aise de vous dire que je ne suis pas seul de mon avis.

» Hier, en bonne et très-bonne compagnie, un personnage moltoponderoso nous articula bien clairement , en parlant de la superbe diplomatie de M. le prince de Cobourg, cette sentence remarquable:

» M. le prince de Cobourg est un excellent soldat pour aller en avant; mais, pour le reste, c*est une grosse bête, voilà ce que j'aime.

}> Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on vient de lui donner

un garçon politique qui est chargé de Tempêcher décrire

)) Qu'arrivera-t-il? je n'en sais rien; la sottise ou la scélératesse sont des instruments aveugles dont madame la Providence se sert pour arriver à ses fins, comme un artiste se sert d'un outil pour exécuter ses ouvrages.

» La lime sait-elle qu'elle fait une clef? Toutes les personnes exécrables ou risibles, qui s'afjSchent dans ce moment sur la scène du monde, sont des limes ; quand Touvrage sera fait, nous nous prosternerons pour le recevoir des mains du grand ouvrier. Jusque-là, je fais bonne mine, mais je déclare ne rien prévoir, à moins que le prophète Nathan n'ait parlé de Paris sous le nom de Ninive. Lisez sa prophétie, vous verrez que les prédicateurs futurs auront beau jeu si les choses tournent dans le sens que nous appelons bon. »

M. de Maîstre était en situation de connaître la vérité et de juger les événements, car le Roi Victor-Amédée l'avait chargé d'organiser en Suisse un bureau de renseignements et une correspondance politique.

Il commençait celte existence de luttes pour son prince, luttes qu'il devait poursuivre dix ans sans trêve ni merci.

On a, dans cette grande figure, irop étudié le philosophe et pas assez le citoyen. Deux passions ont dévoré sa vie politique : la haine de la révolution et l'amour de son pays.

Le philosophe de génie avait jugé, dès le premier jour, l'esprit satanîque de la révolution; mais, plus ardent encore, le citoyen avait juré une haine impla-

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cable au drapeau français dès que ce drapeau fut arboré à Chambéry.

La révolution avait envahi son pays , confisqué ses biens et mis à son tricorne une cocarde républicaine; le comte de Maistre pouvait-il cesser de la haïr ?

Non, il ne se lassera jamais de la poursuivre; la France de la Convention, la France du Directoire, la France consulaire comme la France impériale, c'est toujours la révolution ; il essayera de susciter contre elle les monarchies et sonnera à pleins poumons le cor de Roland à Ronceveaux; et pourtant il ne cessera jamais de croire au rôle providentiel de la vraie France, de la France catholique, et c'est d'elle qu'il attend le salut après la ruine.

Ce qui fait le succès des vainqueurs , c'est la résignation des vaincus; Joseph de Maistre ne se résignera jamais , jamais il ne croira au succès de la révolution.

Cette idée si originale de faire jouer au Piémont un grand rôle en Europe, de faire de lui un rempart contre la révolution française, ne pouvait germer que dans la tête d'un homme de génie, affolé de patriotisme et de haine.

Que Ton scrute la vie du comte de Maistre en Sardaigne, à Rome, à la cour de Russie, comme à Turin ; que Ton fouille son œuvre tout entière, on le trouvera dominé partout et toujours par ces deux passions qui remueront l'Europe, pour relever le pays du Savoyard proscrit et humilié.

S'il déteste la casaque blanche, du kaiserlick à l'égal de 'a carmagnole du Français, c'est que, dès le premier

jour, il a deviné la politique machiavélique de PAutriche, et que cette politique est un obstacle à ses desseins.

SUl aime la Russie, c'est qu'il espère dans le caractère chevaleresque de l'Empereur.

Et voilà pourquoi , sans argent dans un monde où l'argent était tout, ambassadeur sans cordons au milieu de tous les ordres de l'Europe, il a usé dix ans de sa vie à poursuivre le rêve patriotique dont ses livras nous ont conservé uij si éloquent souvenir.

Les hommes tels que le comte de Maistre ou le marquis Henry honorent le prince auquel ils sont attachés, car ces hommes ne sont point des courtisans prêts à s'incliner devant tous ses caprices; ils se tiennent fièrement debout devant lui et grandissent en ne servant qu'un principe. Quand leurs conseils sont dédaignés, qu'eux-mêmes portent la .peine de leur indépendance, que tout paraît désespéré, ces honjmes savent trouver dans la sainteté même de leur cause le courage de redire ce cri de la Vendée : Vive le Roi quand même I

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