CHAPITRE HUITIÈME
SUR LES ALPES
Craelles anxiétés da marqnis Henry. ~ Insurrection des paysans da Haut- Faudgny — Le Ristauro du Petit Saint-Bernard. — François Buffet. — — Récit des événements de Thônes. — Le duc de Montferrat refuse les services du maiYiuis Henry. — Maladie d'Eugène. — Voyage sentimental de mesdames de Bellegarde.
Si l'on voulait chercher une analogie à ce sublime entêtement du dévouement humain, on la trouverait peut-être dans Tordre harmonieux, et éternel de la nature qui, elle aussi , en dépit de nos folies, demeure belle et souriante.
Le canon gronde, les révolutions bouleversent le monde, et cependant la moisson mûrit, la forêt se couvre de verdure, et le lac continue à refléter Tazur du ciel.
Rien ne saisit et n'attriste comme ce contraste perpétuel entre Phomme et ce qui Tenvironne.
Au spectacle d^un champ de bataille éclairé par le soleil, au spectacle de prairies émaillées à la fois de fleurs et couvertes de morts, de ruines fumantes sous une nuit pleine d'étoiles, le cœur se demande comment tant d'admirables et tant d'horribles choses peuvent coexister, et pourquoi, dans sa rage furieuse, l'homme vient gâter l'œuvre de Dieu.
C'est bien ainsi que, malgré la méchanceté des
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hommes, le mois de mai de Tannée 1793 fleurissait et embaumait, comme il a coutume de fleurir et d'embaumer depuis le commencement du monde.
Cependant, en ces jours -là, on portait Marat en triomphe à la Convention; on décrétait une nouvelle classe de suspects, le comité de salut public s'installait, tandis que de l'Ouest au Midi éclatait l'insurrection , tandis que la guerre était partout, sur les Pyrénées, . sur le Rhin, comme sur les Alpes.
Où donc ce contraste eût-il été plus violent qu'à ces hauteurs et dans ces solitudes oîi le travail isolait le marquis Henry? Nous l'y avons laissé étudiant un système de défense, respirant avec délices un peu d'air natal, mais souffrant de tous les souvenirs de Texilé, qui rendent l'exil si cruel.
«J'ai, dans ces courses désordonnées que m'inpose mon travail, toutes les visions d'Ezéchiel et tous les mirages des Pères du désert. Il me semble parfois que }e vois par delà ces montagnes, qui s'étagent à rinfini, mon toit, mes champs, mes amis, vous et mes petits enfants ; auprès de vous , je vois Téchafaud , j'entends bruire le lac de Genève sur les grèves de Beauregard, j'entends les rossignols de Tougues, et puis le tocsin et des cris de mort, tout cela comme dans une vision qu'éclaire Tincendie et qu'assourdissent la fusillade et le canon. Que tout cela me fait souffrir! Un souffle de mort a donc passé sur notre génération maudite; mais alors pourquoi Dieu laisset-il encore luire son soleil , fleurir ses fleurs, comme s'il était indifférent à nos maux?
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» Cette indifférence n'est pas la sienne ; il se plaît à confondre notre orgueil avec le brin d'herbe, avec rinsect^ qui , lorsque le monde est en feu , vivent et meurent en paix parce qu^ils sont soumis et obéissants à sa loi.
» Comme ce brin d'herbe ou cet insecte , mes compagnons vivent calmes et tranquilles; pour eux, tout est facile , car ils ne doutent de rien . Je ne saurais vous dire ce que leur calme me tait de bien ; il n'est pas jusqS'â leurs chansons qui ne viennent à bout de mes révoltes, comme la chanson de David rendait Satil au sens commun, d
Aussi le marquis vivait bien plus au bivouac qu'il ne vivait aux quartiers de M. d'Argenteau ou de Mgr le duc de Montferrat. Jamais la disposition de son esprit ne l'avait moins porté à être courtisan ; les allures, au.quartier général, n'étaient point telles d'ailleurs qu'elles pussent ramener le marquis Henry vers des pensées plus souriantes.
a Monseigneur, disait-il, est ici tout à fait sur pied de campagne avec cinquante personnes pour le servir, dont deux spécialement destinées à faire le café de Son Altesse. Ce surcroît de bonne compagnie est fort embarrassant pour tout le monde et un peu scandaleux par ce temps de détresse générale. Qu'il y a loin de là à la simplicité guerrière de nos anciens princes, n
A ces mille riens qui froissaient Henry, venaient s'ajouter sans cesse les préoccupations de son métier et les inquiétudes que lui donnaient les siens; aussi, à aucune époque de sa vie, ses lettres ne trahissent-elles
un plus profond découragement. Il crut trouver, dans l'insurrection qui éclata au mois de mai parmi les paysans du Haut-Faucigny, un moyen d'y échapper en même temps qu'un aliment à la fiévreuse activité qui . le dévorait; mais ce fut là une espérance bien vite déçue. LamaXechancequi s'attachait aux armes du Roi semblait se jouer avec une cruauté égale de tous les dévouements. Un jour, Henry rentrait au camp plus triste, plus fatigué que jamais de ces marches et de ce travail que l'inaction voulue de M. de Vins semblait devoir rendre toujours inutiles; l'animation extraordinaire qui régnait autour des feux le frappa. Il questionna le premier soldat qui fut sur son chemin , et apprit de lui que la vallée de Thônes du côté du Mont-Blanc était en révolution. Les paysans, las de la terreur qui pesait sur eux, avaient pris les armes et s'étaient rencontrés avec les Français. Malheureusement, ces braves gens avaient été battus; deux fuyards apportaient la nouvelle de la victoire républicaine à Mgr le duc de Montferrat. Malgré ce qu'il pouvait y avoir de fâcheux dans cette première défeite, Henry devina le parti que l'on devait tirer de cette levée des paysans. Il voulut entendre l'histoire de la bouche mêmis de ceux *qui la racontaient pour en avoir été les témoins, car il se méfiait de l'exagération enfiévrée des braves gens qui la répétaient autour de lui. Gerbat, son inséparable compagnon, qui par hasard, ce jour-là, était demeuré au camp , savait oîi on pouvait l'entendre ; il le conduisit derrière les campements de Mgr de Montferrat , dans une grande baraque que l'on appelait le ristauro.
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C^était une sorte de caravansérail où se réunissaient les cantiniers de l'armée, pour y tenir leur marché; là aussi quelques campagnardes, dont les maisons à micôte semblaient suspendues à la montagne, vendaient le lait de leurs chèvres et d'immenses quartiers de polenta, qu'elles coupaient avec un fil et dont la portion coûtait un sou; tout autour de la baraque, de grandes outres toutes gonflées de vin étaient accrochées aux, troncs d'arbres qui la soutenaient. C'était un va-et-vient continuel autour du ristauro. Le piétinement des hommes et des mulets y avait fait fondre la neige, de sorte qu'il y avait tout autour une mare de boue comblée tant bien que mal avec des mélèzes et des sapins.
Le ristauro était fort bruyant quand le marquis y arriva; deux ou trois torches de résine illuminaient l'intérieur et mettaient en plein relief le visage et la tournure énergiques d'un paysan qui se détachait sur les groupes de soldats assis.
L'homme paraissait exalté , autant que ses auditeurs semblaient attentifs à ne rien perdre de ses gestes et de ses paroles.
— Je vous le répète, la levée des troupes en fut la cause principale...
— De quoi, demanda le marquis Henry? — De notre levée à nous, monsieur Pofficier, reprit le paysan , qui se nommait François Buffet et était de la paroisse du Grand -Bornand, en Savoie; mon camarade André , le chapelier de Thônes, et moi, nous nous sommes sauvés quand tout a été fini. Nous avons passé par Martigny avec les autres pour venir servir ici plus uti-
lement qu'en faisant les cibles pour les patriotes. Si Vrous voulez toute Thistoire, je vais vous la dire.
— Volontiers, dit le marquis; on lui fit place.
— (i) Pour l'exécution de cette levée, reprit le marguillier, Henrioud d'Annecy fut envoyé chez nous , au Grand-Bornand, où il demanda vingt-deux hommes ou six mille francs. Le Grand-Bornand ne voulut donner ni hommes ni argent. En même temps , Songeon d'Annecy et Déage de la Roche furent députés à Thônes pour la même commission. Ils demandaient à Thônes vingt-sept hommes; mais la commune, pour gagner du temps, demanda à voir les ordres, que Ton ne voulut pas montrer. Alors ceux de Thônes refusèrent de fournir les hommes.
— Et ils firent bien , dit Gerbat qui , pour la troisième fois, entendait le récit et se sentait à chaque fois plus enthousiasmé.
— Alors, reprit François Buffet, les députés Songeon, Henrioud et Déage repartirent à Annecy pour aller chercher des troupes et nous forcer à marcher. — Les éligibles de Thônes commencèrent à avoir peur; ils se proposèrent entre eux de passer tous en Piémont, lorsque quelques personnes du Grand-Bornand vinrent leur faire part du dessein qu'avaient les habitants de
(i) Ce récit est textuellement copié sur une relation des événements de Thônes, écrite, le 23 mai 1793, par M. Delachenal, plébain de Thônes, à M. Grand, son vicaire. Cette pièce m*a été gracieusement communiquée par M. le comte de Roussy, qui en possède Toriginal aux archives de Thorens.
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prendre tous les armes et de se défendre. Ceux de Thônes acceptèrent ce projet.
Le samedi donc, 4 mai, arrivèrent à Thônes cent cinquante hommes du Grand-Bornand , cent de la Clusaz, quarante de Saint-Jean, cinquante-six des Villards, cinquante de Manigod et soixante des Clefs; Serraval et le Jonchet se réservèrent pour le canton de Faverges.
A ces quatre cent 'soixante-six hommes se joignirent encore deux cents combattants d'Alex , avec trois bombardes prises au château de Menthon. Le lundi suivant, on se réunit au bas du pont pour délibérer et régler les postes.
Nous autres du Grand-Bornand, nous étions d'avis de nous défaire d'abord des mauvais sujets; mais les autres, plus indulgents, dirent : Faisons-les d'abord marcher avec nous; s'ils reculent, nous les retrouverons.
— Et nous ne les avons pas retrouvés , interrompît André le chapelier. Il nous en a cuit de ne pas les avoir branchés , car ils ne se sont pas fait faute d'adresser des signaux aux patriotes pendant que nous nous battions.
Ce fut parmi les soldats un mouvement unanime d'approbation.
Arrivé à ce point de son récit, le marguillier s'était arrêté. Se méfiant pdût^tre de l'intelligence de ceux qui récoutaient, o\x youjiânt', pour faire honneur au marquis , appuyer ëoii jxisitoire d'une démonstration topographique, il avait, ikisî deux pains de munition, une assiette et un verrç qui se trouvaient sur la table et les avait disposés devant lui.
— Ici, au bas du Cruet, dit-il, en reprenant sa narration et en appuyant son doigt sur le pain le plus rapproché, se tenaient les paroissiens de la Clusaz; ceux de Saint-Jean , là sur le sommet de ce verre qui est le rocher de la Moriette; le reste se plaça au pont .Saint-Clair, après avoir entendu la messe à la chapelle de Thuy et reçu l'absolution de M. Blanc, curé de Clusaz, qui étajit accompagné de M. Charvet, professeur de rhétorique, et de MM. Martin et Depommiers j vicaires.
On était là depuis vingt-quatre heures au moins, quand le mardi soir, au coucher du soleil, on vit venir sur nous trois cents hommes qui s'arrêtèrent du côté du château de la Balme. Tout de suite on leur lâcha une bombarde qui tua deux cavaliers et leurs chevaux. A ce salut
Comte, qui était parmi les auditeurs, ne put retenir à ce mot, qu'il trouvait plaisant, un éclat de rire qui devint bientôt général.
— Ne riez pas tant, dit tristement Buffet, car ces démons nous ont fait payer ce salut bien cher, comme vous allez voir. A ce salut, les Français reculèrent et envoyèrent chercher des renforts qui arrivèrent bientôt avec deux canons.
Tessier de Thônes lâcha son fiisil sur le commandant, mais le coup ne partit pas; arrivée à portée des postes de Cruet et de Morette, la troupe fit jouer ses canons sur nous. François Avet dit Loiseau, Jean Dupont de Morette furent tués, Gallay de la Clusaz et Veyrat bien blessés.
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Nous fîmes alors feu à notre tour, nous en avons tué six et blessé une trentaine.
Malheureusement, on a crié tout à coup : Nous sommes trahis; c'étaient les mauvais chrétiens qu'on n'avait pas pendus; alors tout le monde s'est enfui. Fontaine, marchand épicier, fut tué dans la fuite.
Le chapelier et moi , nous nous sommes sauvés au chalet qu'il a dans la montagne , et nous avons su par la femme qui nous a apporté à manger, que, le 9, la troupe française était entrée à Thônes, où tout fut mis au pillage. La maisbn de Machet et celle de Piédeballe échappèrent seules, les autres furent saccagées, les toits abattus; les portes, les fenêtres, les armoires brisées, tout le bétail emmené.
L'église est abîmée, le tableau d'autel déchiré; les statues en pierre de saint Maurice et de saint Paul, portées sur les murs du cimetière, ont été traitées d'aristocrates, blasphémées et mises en pièces.
Tout le vin de la paroisse a été bu ou versé jusqu'à la dernière goutte.
Ce pauvre Maurice Durod, le procureur syndic, dont les trois fils sont soldats ici, a été arrêté; on lui a demandé s'il avait consenti à leur départ.
a Oui, répondit-il d'une voix ferme, trop heureux que je suis que notre Roi ait bien voulu les argréer dans son service pour l'aider à défendre la bonne cause. »
Et puis après, on lui a encore demandé s'il voulait reconnaître la constitution française.
ttNon, a dit Durod, elle est contraite à ma religion, pour laquelle je donnerais mille vies à l'exemple de
saint Maurice, mon patron. » Sur ces réponses, il fut garrotté et traîné au bas du pont, ainsi que M. Moisillier, qu'on voulut forcer à rire pendant Texécution. On lui mît cînq balles dans le corps; on coupa la tête, qu'on promena au bout d'une pique dans toute la ville. Louis Pin le perruquier a été fusillé au même endroit après avoir refusé Ducret, prêtre jureur, qui lui offrait son ministère; mais tout n'est pas dît, et nous ne nous laisserons pas égorger sans dire plus que des moutons.
Si le Roi et Mgr de Montferrat voulaient bien nous prendre en pitié et nous donfter des officiers pour nous conduire et quelques soldats pour nous maintenir , je jure par saint Maurice et tous les saints protecteurs de la vallée, que la république ne se ferait pas vieille chez nous.
Le marquis se retira fort impressionné par ce qu'il venait d'entendre et par l'énergie surtout avec laquelle ces dernières paroles avaient été prononcées. Il y avait à utiliser ces dispositions des paysans, et par conséquent à les encourager; mais il fallait aller dans toute cette affaire bride en main et avec une prudence d'autant plus grande que Mgr le duc de Montferrat n'y prêtait qu'une médiocre attention et ne semblait guère se soucier d'en tirer parti.
A la guerre pourtant, rien ne doit être négligé; le marquis combina un plan dans lequel l'insurrection du Haut-Faucigny, organisée et dirigée par des officiers de l'armée régulière, devait seconder efficacement la descente des troupes austro- sardes en Savoie. ^Ce plan fait, il l'apporta au duc de Montferrat en
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s'o£Frant pour Texécuter. Monseigneur répondit, d'une façon assez sèche, que M. le mafquis de Sales venait de recevoir ses ordres et qu'il était chargé seul de leur exécution.
M. de Sales, acclamé d'abord par les paysans, reconnut bien vite que leur bonne volonté, abandonnée à ses seules forces, n'était capable de rien. Il revînt donc en grande. hâte au quartier général pour demander des secours. Grâce aux intelligences que M. de Maistre avait en Suisse, il était facile de faire passer par le Valais les armes et les munitions qui manquaient aux insurgés. M. de Sales demandait aussi qu'on voulût bien lui donner «[eux ou trois cents hommes de troupes régulières, qui pourraient, à l'aide de déguisements, gagner le lieu du rendez-vous. On ne courait nul risque à agir de la sorte, car M. le baron d'Erlacb et M. de Segristène, baillis de Lausanne et de Saint- Maurice, s'étaient engagés à favoriser l'entreprise.
Malheureusement dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui marquèrent cette funeste campagne, le mauvais génie du Piémont, personnifié dans M. de Vins, paralysa le mouvement. Une lenteur infinie fut apportée à l'organisation des secours demandés et lorsque, au mois d'août suivant , M . le marquis de Sales , appuyé par quelques compagnies d'infanterie, ramena au feu les paysans du Haut-Faucigny, les Français avaient eu le temps de prendre leurs dispositions d'attaque et de défense.
Après un premier engagement heureux aux environs de Sallanches ,M . de Sales , qui commandait les paysans ,
et M. de Loche, qui était venu le rejoindre à la tête de trois compagnies du régiment d'Ivrée, furent obligés de rétrograder. Ils demandèrent de nouveaux secours; on leur envoya des ordres, et des ordres si contradictoires, qu'ils ne surent auquel obéir.
C'était un usage adopté dans Tarmée autrichienne d'enlever toute initiative aux officiers devant l'ennemi.
Par ordre donc du général de Vins, M. de Sales abandonna le Pas de Cluses dont il venait de s'emparer; par ordre, il dut le reprendre dès que l'ennemi s'y fut installé , et cela pour l'abandonner et y revenir une troisième fois. Les Français, pendant ces manœuvres, avaient occupé les hauteurs envirorihantes et rendu la position des troupes royales intenable.
MM. de Sales et de Loche n'eurent bientôt plus d'autre parti à prendre que celui de la retraite. Cette retraite devint malheureusement une déroute telle, qu'il fallut jeter deux pièces de canon dans la rivière et que plusieurs hommes périrent au fond des précipicesi
Le désespoir des paysans que l'on abandonnait à la merci des Français ne peut se décrire; beaucoup incendièrent leurs chaumières et suivirent l'armée. Ce furent encore les mieux inspirés , car un grand nombre parmi ceux qui restèrent furent pris et fusillés; la république savait user de la victoire en Savoie comme en Vendée.
On eût dit que la terreur dont elle frappait ainsi ses ennemis à l'intérieur avait son contre-coup parmi les troupes qui, depuis deux mois, étaient immobilisées
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par de M. de Vins, sur le Petit Saint- Bernard, sur le Mônt-Cenis et sur les Alpes Niçardes; les bons serviteurs du Roi gémissaient de leur inutilité; quant au marquis Henry, soit que la façon dont Pavait accueilli Mgr le duc de Montferrat lorsqu'il s'était offert à conduire l'insurrection de Thônes, soit que toute autre cause fût venue, aigrir son humeur, il ne dissimulait plus ni son découragement ni son mécontentement.
a Ce n'est pas la façon dont nous faisons ici la guerre qui peut nous en donner la passion. La chose publique va de manière que Ton se félicite de n'avoir pas à y mettre la main; mon rôle de spectateur me plaît, et je suis à mes yeux plus utile que ceux qui commandent et font les importants. Je sers sans intérêt le Roi, qui est bien mal servi par ceux qu'il paye le mieux. Je juge tout avec une extrême sévérité; Je ne fais grâce à pas une ineptie, à pas une friponnerie, à pas une lâcheté. Eugène est mon confident, et, si nous sortons de tout ceci, je vous réponds que ces deux années seront de toutes celles de son éducation les mieux employées. Nous ne faisons rien, alors que nous pourrions avoir quelques succès; puisse notre métier •de chien de garde nous être payé au moins de quel* que estime ! »
Mais sait- on jamais en ce monde ce que l'on doit désirer ou ce que l'on doit craindre? Pendant que le marquis Henry se désolait ainsi de l'inutilité de son dévouement de soldat. Dieu le frappait rudement dans un autre sentiment plus profond mille fois et
plus vivant. Eugène tomba malade"^ d'une affreuse fièvre maligne qui ravageait les troupes.
« Que serait devenu mon courage, sUl m'eût fallu quitter Eugène à Tagonie pour marcher en avant? Je ne sais et n*y veux point réfléchir, car j'aurais à rougir de moi. Dieu m'a épargné cette^ douleur, mais il faut être vous ou moi (i) pour comprendre ce qui s'est passé dans mon cœur pendant ces quatorze jours qui ont précédé l'heureuse crise d'hier. Je remercie Dieu du fond de mon âme; et combien, je le reconnais, nous avons tort de nous plaindre de ces riens qui nous semblent insupportables, parce que nous manquons de douleurs de comparaison!
» Malgré ma giisère qui est affreuse, j'ai été assez heureux pour rassembler autour d'Eugène tous les secours imaginables. Dans notre pauvre hutte, il a été soigné comme à Beauregard; je n'oublierai jamais l'affection de Comte dans ce moment, il a montré là toute l'ingénieuse tendresse de la bonne Chagnot pour Eugène.
» Ah ! ma chère amie, de quelle oppression je me sens délivré depuis que je vois notre en&nt hors de danger! Mettez- vous à genoux, Élites mettre à genoux nos trois autres petits enfants pour remercier le bon Dieu de n'avoir pas voulu nous écraser tout à &it. »
Et le marquis donnait après coup le détail des fatigues, des privations affreuses auxquelles son Eugène n'avait pu résister.
(i) Cette lettre est adressée par Henry à sa femme, comme d'ailleurs presque toutes Cellels qui figurent au cours de ce récit.
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« Depuis un mois que la neige commençait à fondre, il avait fallu pourvoir à tous les postes , garnir tous les passages que Thiver avait défendus jusque-là. Écrasés de marclies, de contre-marches, de gardes, de patrouilles , nous avons Ëiit , avec nos quelques bataillons du Petit Saint-Bernard , le service de toute une armée.
» Je craignais pour le petit et pour moi la gale que tout le monde- a par ici, mais il devait en être bien pis. Eugène se plaignit tout à coup d'un grand mal de tête , il tremblait la fièvre ; je crus un instant à un de ces accès comme il en avait autrefois et m^en fus le remplacer à un poste pour lequel il était désigné. En rentrant, je .le trouvai en proie au délire d'une fièvre maligne avec tous ses symptômes effrayants. Je fus droit au général d^Argenteau qui m'avait témoigné quelque intérêt , et lui demandai la permission de ne pas quitter Eugèlie. Pendant huit jours , la fièvre l'a tenu avec des intermittences de délire et de calme qui le faisaient passer d^une sorte de folie furieuse à la prostration la plus profonde. Comme le pauvre enfant, et avec lui, je passais par toutes les étapes de la douleur Jiumaine, voulant espérer, ne le voulant plus, selon le caprice de la fièvre ou ma religion du moment
» Comme je ferme ma lettre , la générale bat à assourdir; il faut regrimper aux avant-postes, probablement pour y passer deux ou trois jours avec aussi peu d'utilité que de gloire , mais cette fois j'y porterai un cœur moins déchiré et un esprit plus libre. L'ennemi est indiscret de nous attaquer , il est bien à son aise dans la maison d'où il nous a chassés, il n'aurait à
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gagner ici que la peste ^ui nous détruit ; )e crois donc que c^est pour rire quUl pous donne des alertes deux ou trois fois par semaine. Notre l^utenant-colonel est mort hier au soir de cette affireuse fièvre; mes' courses folles, mes angoisses m^en ont préservé jusqu^ici. »
... Simiglîante a qucU* inferma
Che non puô trovar posa in su le piume.
Ma con dar vol ta suo dolore scherma (i)>
le malheureux Henry se retournait au milieu des tristesses qui Tenserriaient, et, comme dit Dante, secouait sa douleur sans trouver le repos.
Il traversait ces heures d'abattement dont on ne veut point être tiré , où la voix la plus aimée est discordante avec l'es sentiments intimes du cœur, oti Ton est, comme il le disait lui-même, sans énergie pour regarder en arrière vers ses années heureuses.
(( Votre lettre, datée de Panniversaire de notre mariage, m^a profondément remué; plus que jamais )e devrais remercier Dieu , qui nous a rendu notre enfant, et voilà cependant que , Fépine arrachée , je n'y pense déjà plus, pour ne voir que regrets derrière moi et tristesses dans Tavenir. Que celles-là soient, je n'y ai rien à dire, mais votre lettre, datée de notre bon jour à tous les deux, me trouve sans énergie pour me retour* ner vers ces seize années si heureuses de notre vie commune. Pour me consoler , je me prouve que tant
(i) Semblable à cette malade qui ne peut trouver de repos sur la plume^ mais qui, en se retournant, excite sa douleur* (Oamte.)
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d'autres n'ont pas aujourd'hui ces souvenirs qui font mal, mais en même temps rattachent au présent par le passé. Je vous ai dit les malheurs et, les inquiétudes bien légitimes de mon pauvre colonel Bellegarde? Nous sommes, ou plutôt il est rassuré aujourd'hui sur le sort de ses femmes dont il a reçu plusieurs lettres à 1^ fois. )>
Le fragment suivant, emprunté à des mémoires récemment publiés, servira de commentaire à la dernière phrase que Ton vient de lire :
a II y avait alors à Chambéry, dit Mgr Billiet, quelques femmes enfarinées de jacobinisme, ^étiquette républicaine leur avait imposé un costume. Elles portaient une carmagnole, sur la tête un bonnet rouge, une cocarde sur le sein , une ceinture tricolore, et aux pieds des sabots de bois. Elles avaient à leur tête les deux sœurs de Bellegarde, qui employaient leur fortune en bonnes œuvres républicaines.
» Uaînée avait épousé son proche parent, le colonel de Bellegarde; Tautre s'appelait Aurore, et n'était pas mariée. Après avoir émigré, elles étaient rentrées. en Savoie pour sauver leur fortune. Aurore était la maîtresse de Simon : on l'appelait Simonette; sa sœur était la maîtresse de Hérault de Séchelles. »
Certaines raisons, qu'il est inutile de rapporter ici , avaient obligé ces jolies citoyennes à partir pour Paris avec ces messieurs, tous deux, on s'en souvient, délégués en Savoie pour républicaniser le pays. Il est probable qu'en cherchant à conveftir son camarade Bellegarde aux théories du docteur Pangloss, le mar^
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quis Henry négligeait de lui dire en quelle compagnie se faisait le voyage.
« Le mari est tout consolé de voir que sa femme , dont il ne savait rien, n'est point morte; mais il Taimerait, je crois , mieux ailleurs qu'à Paris. Le pauvre homme était tenaillé d'inquiétudes , et les larmes lui sortaient des yeux comme des flèches ; c'est, quelque chose que d'en être soulagé. Vous sentez que, sans souffler mot des compagnons, je répète tant que je puis à Bellegarde qu'il y a un Dieu qui veille particulièrement sur les jolies femmes, qu'il faut les laisser courir quand on ne peut faire mieux, que c'est folie d'en prendre des cheveux gris , qu'assez d'autres calamités nous tombent sur la tête sans celle-là, et que les pèlerines étant jeunes , pleines d'esprit , hardies , heureuses , elles s'en tireront sans que nous nous en mêlions.
» N'écrivez donc pas, ainsi que je vous l'avais de- .mandé, pour avoir des nouvelles de ces gentilles fugitives; nous avons, vous et moi, trop à faire pour nous confondre à chercher ce qui se perd de cette façon. »
Et, plein de philosophie pour les malheurs de M. de Bellegarde, le marquis ajoutait :
« Malgré la beauté de mes raisonnements, évitez, mon amie, de courir le monde avec des généraux constitutionnels ou des commissaires de la Convention, car ils sont de détestable compagnie.
» Toujours pas de nouvelles du porte-manteau que «TOUS m'avez adressé. Si je savais au moins par quelle voie vous me l'avez envoyé , je me consolerais en le faisant chercher. !
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» Convenez que Pancienne formule : à la garde de Dieu et sous la conduite d^un tel , avait du bon.
» Mais c'est pour vouloir rafHner sur tout que les porte-manteaux s'égarent , que les jolies femmes se perdent, et que le monde fait comme eux et elles »