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CHAPITRE NEUVIÈME

Singalière attitude da général autrichien de Vins. — II prend Toff^nsive à la fin d'ao(it. — Entrée des alliés en Savoie. — Impressions du marquis Henry et de son fils en descendant les rampes du Petit Saint-Bernard. — Halte de Tannée à la Roche -Cevins. — Combats philanthropiques en attendant la chute de Lyon. — Retraite des Piémontais. — Henry, malade , quitte Tannée. — Attaque des Français. — Horribles inquiétudes pour Eugène. — Réaction en Savoie. — La Révolution au Villard. — L'abbé Grégoire. — Le marquis Alexis Costa est arrêté.— Neuvième béatitude.

Sous une forme plaisante, le marquis Henry exprimait ainsi une grande vérité; les événements la rendaient plus saisissante encore au moment oti il écrivait.

On rafSnait à Vienne sur les engagements pris vis-àvis du Roi Victor- Amédée, on y spéculait sur sa loyauté et sur les dangers qu41 courait. Si PAutriche semblait l'encourager à la lutte , c'était pour paralyser ensuite tousses moyens d'action. Au mois de juillet 1793 , pas un des régiments promis n'avait encore franchi la frontière du Milanais, tandis que, sous prétexte d'attendre ces secours, M. de Vins immobilisait toutes les forces piémontaises. Aussi les plus mauvais bruits circulaient parmi les troupes du Roi. L'Autrichien voulait-il une rupture? prétendait-il mettre son alliance à un plus haut prix? attendait-il pour intervenir que Victor- Amédée, battu et ruiné, fût à sa merci? Nul ne le savait, mais chacun soupçonnait les plus coupables

desseins. L'attitude singulière de M. de Vins était faite pour justifier ces défiances.

Le moindrç succès remporté par les troupes du Roi, une reconnaissance un peu hardie exécutée par elles, le mettaient hors de lui. Un engagement du côté de Nice, où le général piémontais comte de Saint- André battit les Français, excita même sa jalousie et sa colère à un si haut degré , qu'il fallut Tintervention personnelle du Roi pour empêcher un éclat.

Cependant, à l'heure où Ton était, les choses avaient pris une telle gravité, les dispositions dVttaque étaient si menaçantes et si formidables , que différer de prévenir l'ennemi eût été, de la part du général autrichien, réclatant aveu de sa trahison. Il se résolut donc à l'ofifensive.

Mais lorsque les troupes reçurent Tordre de marcher, aux derniers jours d'août 1793, le petit nombre des bataillons engagés, comme le manque de réserves et d^approvisionnements, indiquait à Toeil le moins exercé Tarrière-pensée de se borner à une démonstration. Et cependant , Tordre fut accueilli avec enthousiasme.

(c II semble que chacun de nos hommes, disait le marquis Henry, ait à la main une lance enchantée. »

Le plan d'après lequel on allait agir était d'une simplicité teUe que la campagne eût été décisive si on Tavait entreprise quelques mois plus tôt. Commandée par le marquis de Cordon, l'armée du Mont-Cenis devait suivre le cours de l'Arc à travers les vallées de la Maurienne, tandis que les troupes du duc de Monferrat, attaquant les Français à Saint-Maurice, au pied du

Saint-Bernard, devaient les pousser devant elles et rejoindre Parmée de Maurieûne au confluent de TArc et de l'Isère.

Bien qu'un souffle d'honneur enlevât les troupes qui descendaient les rampes du Petit Saint-Bernard et que lui-même ne pût se défendre du mal d'espérance ^ le marquis Henry comprit, dès sa première étape en Savoie, les dangers et l'inutilité de l'entreprise.

a Alors que les Hébreux arrivèrent aux frontières de Chanaan , leur cœur ne battit pas plus violemment que le nôtre en descendant la montagne que nous avons franchie mardi. Je marchai toute la journée avec Eugène à l'arrière-garde, lui rêvant de vous remettre sur votre trône, et moi rêvant comme lui tout éveillé, le cœur gonflé du mal d'espérance. Le sort nous devait cette justice de nous ramener ici drapeaux au vent ; mais la fortune nous doit-elle autre chose? Oui , peutêtre ^ si la méchanceté et l'ineptie ne l'ont pas à tout jamais dégoûtée de nous. Nous nous lançons cependant dans l'aventure sans réserves et sans savoir ce que l'ennemi nous opposera. Lyon est à ses fins , et les quelques bataillons que nous sommes vont avoir en tête l'armée qui l'assiégeait. Bien fous sont les rêveurs qui espèrent un soulèvement en Savoie. L'exemple de Thônes glacera les plus hardis. »

Hëlas ! à parler avec tant de sagesse, le marquis Henry perdait son temps, car, à peine avait-on connu en Suisse la marche des troupes royales , que les émigrés crurent au gain de la partie. De toutes parts affluèrent à l'armée les questionneurs indiscrets, les de-

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mandes outrecuidantes , ou les plans dénués de sens commun.

« Nous n^avons pas encore brûlé une amorce, que vos vidâmes et vos chanoinesses songent déjà à nous Biire déblayer leurs places au soleil, écrivait Henry à sa femme qui probablement Pavait prié de quelque indiscrète commission. Battre les Français sera chose aisée, je n^en saurais douter, grâce aux conseils que vos amis nous donnent, et nous serons trop récompensés de nos peines à les voir lutiner de leurs talons rouges le pavé du Roi ; mais il y a dUci à Versailles quelques lieues encore à franchir. Il m*est donc avis qu^il serait sage d^attendre, avant d'allumer les flambeaux de la curée, que le cerf fût porté bas.

» Les insanités émigrées qui peuplent les bords du Rhin et inondent la Suisse ne sont pas les moindres moyens dont Dieu se serve pour nous mener à mal. Oest grande pitié de ae voir ainsi houspillé par ses amis, et plus grande pitié encore de voir compromettre si souvent les causes justes par une maladroite et aveugle confiance dans leur droit. Le droit et la justice, sans doute, ne leur nuisent pas, mais un peu de politique ne- gâterait rien. Or, c^est là précisément lettre close pour les paladins de tous les temps. »

Les faciles succès du début de la campagne ne pouvaient mettre en défaut celui qui jugeait le présent, et^ on pourrait ajouter Tavenir, avec tant de clairvoyance. Si Parmée piémontaise; avait pu parvenir jusqu^à la Roche-Cevins, petit village à demi-route du Saint- Bernard, à Confians, et s^y établir sans coup férir, il

y avait évidemment derrière cette retraite précipitée des Français un piège que devinait le marquis Henry.

a Nous avons fait jusquMci la guerre avec des lunettes d^approche, disait-il, mais ce mode philanthropique de guerroyer est trop contraire aux rubriques françaises pour ne pas cacher un plan que favorise notre étourderie. »

Nul n^avait Pair en effet de songer à mal. Les Piémontais, pleins de confiance , croyaient 'inaccessibles les montagnes qui les entouraient et sMtaient installés à la Roche-Cevins comme si ce méchant village eût été l'objectif de la campagne. Les Français, de leur côté, se tenaient cois pour laisser durer ces illusions jusqu^à l'arrivée des renforts ^qu'ils attendaient; parfois ils venaient cependant donner de petits spectacles, mais les balles , les boulets et les grenades royales volaient en Pairie plus innocemment du monde aux cris de vive le Roi et de vive la république.

a Cest donc plus à notre patience qu'à notre courage qu'en veut l'ennemi; mais, en attendant, nous nous morfondons sans qu'il me soit loisible d^en imaginer le prétexte. Je redoute fort que la coalition ne se trouve quelque jour une nouvelle défaite sur les bras, n

M. de Vins et le duc de Montferrat étaient-ils seuls à ignorer les motions qui s'étaient succédé à la Convention, dés la première nouvelle de leur marche en avant : la déclaration de la patrie en danger, le départ de Simon et de Dumas pour Parmée des Alpes? Us sa* vaient ces choses , car chacun les renseignait.

« Quand on a bien dit que chaque heure de retard

igO UN HOMME D^AUTREFOIS.

est une calamité, écrivait M. de Maistre, vous n'avez . certainement ni canons , ni courage de plus. »

tt Malheur à nous, disait-il encore dans une autre lettre, si Lyon était vaincu. L'abominable Convention, qui sait fort bien à quel point Tinsurrection de cette ville lui nuit, veut Técraser à tout prix. J'attends les événements avec crainte et soumission (i). »

Lyon succomba, et le Roi vit tourner contre lui toute Tarmée assiégeante, conduite par le général Gouvion. En rejoignant Kellermann, Gouvion décidait de la victoire.

Pendant les six semaines que les troupes du duc 4e Montferrat employèrent à ces escarmouches philanthropiques dont parlait le mardis Henry, les Français avaient gagné de proche en proche toutes les crêtes qui dominaient la vallée. La position des Piémontais se révéla tout à coup si dangereuse qu'il fallut songer à la retraite.

« Je ne vous disais pas dans ma dernière lettre tout ce que je pensais de notre détestable position de la Roche-Cevins. L*ennemi a fini, sans que nous nous en fussions aperçus, par nous dominer de partout et de si près que nous voyons relever ses gardes. Hier enfin, il a atta(t][ué à droite et à gauche nos postes dans la montagne, les poussant si bien, et ceux-ci se laissant si bien faire, que la retraite pensa nous être coupée.

» Il a fallu partir à minuit, et nous sommes arrivés au point du jour à la chapelle d'Âigueblanche, où

(i) Archives de Thorens."

étaient des batteries et des dispositions prises pour une sérieuse défense; mais nos postes latéraux ayant de nouveau lâchement plié, il a fallu nous replier nousmêmes et regagner précipitamment ce triste Saint- Bernard en faisant deux marches dans une, avec la crainte perpétuelle d'être coupés.

» J^ai suivi péniblement la marche, perclus de mon vieux rhumatisme, qu'avaient regaillardi tant de nuits au bivouac. Une béquille sera donc pour moi le virtutis bellicœ prœtnium. »

Arrivé à Séez, petit village situé tout au pied du Saint-Bernard, les forces du marquis avaient absolument trahi son énergie; on fut obligé de le hisser sur un cheval pour l'emmener aux bains de Saint-Didier, de l'autre côté de la montagne. Il laissait les troupes à Séez, d'où elles pouvaient en trois heures rentrer dans les retranchements du Saint-Bernard; d'ailleurs l'ennemi semblait ralentir sa poursuite.

Le marquis partait donc sans trop d'inquiétude; il emmenait avec lui son domestique pour le soutenir à cheval.

Mais, malgré tous les soins et toutes les précautions imaginables, Henry, arrivé à destination après quinze heures de marche, était harassé et en proie à une violente fièvre. A peine était-il couché, que Comte rentra dans sa chambre, hors de lui et les traits bouleversés. Il venait d^apprendre que les troupes piémon taises , au lieu' de remonter immédiatement la montagne, avaient reçu Tordre de se reposer pendant vingt-quatre heures, comme si l'on eût voulu engager l'ennemi à surveiller

cette partie scabreuse de la retraite. L'ennemi, en effet , prenant les Piémontais sur le temps, avait engagé quatre ou cinq régiments contre les grenadiers royaux qui formaient Parrière-garde de l'armée du Roi.

Le combat était acharné au moment oti le cantinier qui apportait ces nouvelles avait quitté le champ de bataille. Cet homme ajoutait que les grenadiers royaux n'avaient, pour faire face aux assaillants, qu'une pièce de huit et un obusier de montagne.

Dans sa vie tout entière, nulle angoisse n'avait égalé celle qui étreignit le marquis à cette nouvelle. Il essaya de se lever et crut un instant pouvoir dominer les douleurs atroces que lui causait la marche ; mais il n'était pas hors de sa chambre, qu'il roula sur le plancher, incapable de faire un pas. Son visage ruisselait de sueur, et cependant il était glacé comme l'homme qui va mourir. Il se fit porter devant la porte; là, étendu sur une paillasse , il questionnait les passants. Tantôt c'était une petite chevrière, tanflôt un muletier qu'il interrogeait, mais ces gens ne savaient rien d'Eugène; ils se sauvaient vers Aoste avec leurs chèvres et leurs mulets, c'était tout ce qu'ils pouvaient dire. Chaque fois qu'il apercevait une civière, le marquis croyait y découvrir son fils; il se soulevait pour trouver devant lui un visage inconnu; il eût voulu son fils blessé, il eût été sûr ainsi qu'il n'était point mort.

« Oh! cette peine -là était de celles dont on meurt, mon amie; mon cœur ne battait plus en pensant à notre en&nt sans moi au milieu des balles, alors que j'avais tant souffert pour que cela n'arrivât jamais.

LA MARCHE EN AVANT. igS

Enfin, Comte que j'avais envoyé est revenu. Il avait trouvé Tarmée rentrée dans «es retranchements, et Eugène ronflant sur un sac, l'enfant fort difficile à réveiller, mais très-réjoui des cinq cents coups de canon et des vingt mille coups de fusil qu'il avait entendus pendant le combat. Sans l'héroïque résistance de notre arrière-garde, il est probable que l'ennemi fût arrivé en même temps que nous sur le Petit-Saint- Bernard.

» Je ne fais poii^t de réflexions sur tout ceci, le champ est trop vaste et trop douloureux. Toutes nos espérances se sont évanouies, et il ne demeure que le sentiment du mal immense que notre folle équipée a causé derrière nous. Je l'avais prévu, voilà nos pauvres parents livrés désormais sans défense aux représailles des Jacobins. »

Ceux-ci en effet, à l'apogée de la puissance, n'étaient pas gens à pratiquer la pitié, car la peur a son ivresse comme le sang. Or, l'invasion piémontaise avait mis en moindre danger la république que les patriotes de la Savoie. Ce fut donc partout dans ce malheureux pays une réaction sans merci contre les séides du tyran sarde. Non cependant qu'on guillotinât personne à Chambéry (pour ces exécutions on envoyait à Grenoble), mais on fusillait en Chablais et en Faucigny les paysans insurgés, et l'on emprisonnait à tort et à travers dans le reste du pays les quelques prêtres et nobles qui n'avaient point émigré. Toute dénonciation contre ces malheureux qui, comme les vieux parents du marquis Henry, n'avaient d'autres

crimes à se reprocher que leur bienfaisance, était devenue un acte de patriotisme.

La révolution vint au Villard, si lointaine et si perdue que fût la vieille demeure. La révolution y vint, sans souci des vertus qui eussent dû protéger ses habitants simples, bons et charitables tels que nous les y avons laissés il y a vingt ans.

Si comme Enoch, qui doit revenir à la fin des temps, le bon chevalier de Saint- Réniy fût ressuscité en 1793, il n*eût rien compris aux choses de la Savoie, mais à coup sûr il se fût reconnu entre son vieil ami le marquis Alexis et la marquise sa femme. Rien n'était changé autour d'eux, car tout avait vieilli avec eux, comme ces cadres que le temps harmonise avec la toile. Ces vingt ans écoulés avaient décrépi les murailles en même temps que les traits du marquis,^ mais son cœur comme les portes de sa maison étaient demeurés ouverts à la souffrance et à Tamitié.

Le marquis était resté le même homme qui croyait, dès longtemps avant la révolution , qu'être aimé de ses voisins vaut mieux que de reculer les limites de sa terre, et qu'une justice rigoureuse ne doit jamais avoir lieu entre le riche et le pauvre. M. de Saint- Rémy eût trouvé au Villard la marquise Henriette assise dans un coin du petit salon boisé, occupée, comme il Pavait laissée, de son grand ouvrage de tapisserie. Les enfants étaient probablement sortis, et c'est pour cela qu'il ne retrouvait pas Henry auprès de la fenêtre oîi il avait coutume de dessiner, et les petites filles occupées à travailler avec leur mère, car la table à

LA MARCHE EN AVANT. IçS

dessin était toujours dans l'embrasure et les métiers tendus le long de la muraille. Çàet là, à vrai dire, quelques fauteuils avaient un air de deuil, celui du vieux mar4uis de Murinais, auprès duquel Saint- Rémy eût retrouvé le sien , et puis le fauteuil de Girod le notaire, qui était mort Tannée d'avant. Un nouveau visage seulement dans le salon; c'était l'abbé Rogeat, qui de son ample soutane couvrait le fauteuil du pauvre abbé Baret. Les mêmes serviteurs s'agitaient dans les cours, à la cuisine et dans les étables , tous portant la livrée de leurs cheveux blancs.

Le bon Saint- Rémy, dont un amical souvenir vient traverser ces pages, eût, en un mot, retrouvé son Villard tel qu'il Pavait laissé , si • l'inquiétude et la tristesse n'y eussent remplacé la joie, qui s'était envolée avec les enfants. Henry et Télémaque se battaient sur les Alpes, Henriette et Clémentine, la petite fille qtiî jadis avait contre madame Putiphar de si plaisantes indignations, étaient mariées Tune au marquis de Faverges, l'autre au baron de Morand, et toutes deux avaient émigré; Félicité, seule demeurée au logis, soignait ses vieux parents, leur cachant les bruits sinistres qui montaient de la vallée;. mais si habile qu'elle fût, le marquis Alexis voyait à l'allure des gens qui l'entouraient que les choses allaient mal. Ses paysans , ceux-là mêmes qu'il avait obligés si souvent, étaient rogues et ne le saluaient guère. Tantôt il les entendait fredonner un couplet patriotique , tantôt le mot d'aristocrate Taccueillait au passage. Les choses s'envenimèrent au point qu'un jour on le

somma d'avoir à livrer son plus bel arbre pour en faire un arbre de liberté; le marquis Alexis fefusa, on coupa Tarbre malgré lui; les paysans, malgré lui encore, y attelèrent ses bœufs et amenèrent le peuplier devant la porte du Villard, où il fut planté.

Ces scènes odieuses donnèrent .au marquis une fièvre qui pendant huit jours le retint alité; pendant ces huit jours , il fut dénoncé à Chambéry comme un ennemi de la république. Le marquis avait manifesté (Juelque joie d'une lettre qui lui annonçait un petit succès en Maurienne. En fallait-il davantage? son cordonnier, qui le dénonça, jugea que cela sufGsait. Père d'émigrés et aristocrate, il avait des titres à la guillotine ou tout au^moins à la prison.

Le marquis fut donc arraché au Villard et mis en surveillance à Chambéry, en même temps que tous ses biens étaient placés sous séquestre. Mais le district ne pouvait se contenter de si peu , il réclama au marquis quelques milliers de livres que jadis le Roi lui avait données ou prêtées pour ses expériences agricoles.

On lui laissait à peine quelques jours pour trouver cette somme, qu'il ne put compléter même en vendant à vil prix ce qu'il avait encore d'argenterie et de bijoux. La nation y suppléa en s'emparant de ses vêtements, de ceux dé sa femme et de ses filles ; la nation alla même jusqu'à se saisir de leurs lits.

Malgré ces avanies , le marquis avait grand'peinc à se. tenir coi; sa verve toute gauloise, comme réveillée par Ja persécution, brocardait à tout venant, épargnant moins que personne les puissants du jour. Mal

en prît un dimanche à Grégoire pendant la messe que rintrus célébrait à la cathédrale de Chambéry. Le marquis Alexis s'était, par hasard, fourvoyé dans Téglise; à la vue du jureur, sa bile s'échauffa, et tout haut, malgré sa fille qui cherchait à l'entraîner, il se permit à Tadresse de Tofficiant les apostrophes les moins républicaines.

Le scandale fut immense au milieu de l'indignation des uns et du rire discret des autres, car on avait horreur en Savoie des prêtres assermentés.

Grégoire, qui n'était point endurant, fit jeter le marquis aux prisons de l'archevêché. Là s'entassaient depuis le commencement de la révolution les malheureux dont l'exécution était retardée par l'impossibilité oîi l'on se trouvait de rencontrer un bourreau présentant des garanties sufiisantes de civisme et d'habileté (i).

Le cachot du malheureux marquis était infect; il s'y trouvait confondu avec les plus ignobles scélérats qui , excités par leurs geôliers, le rouaient quelquefois de coups , ou lui arrachaient la barbe et les cheveux. Il sortit de prison à la chute de Robespierre pour languir pendant trois années^. Son intelligence n'avait pu résister aux sévices et aux cruautés dont il avait été .l'objet. Une hydropisie de poitrine l'enleva le i3 juin 1797 sans qu'aucun de ses enfants fût là pour lui fermer les yeux (2).

(i) Mémoires du cardinal Billiet, p. 8.

(2) Le caractère du marquis Alexis forçait à Testime ses ennemis

L'arrestation du marquis Alexis et les affreux traitements qu'il subissait avaient été rapportés a la femme de Henry par la comtesse de Maistre qui, déguisée en paysanne, avait pu quitter son malheureux pays.

« O mon ami ! écrivait la marquise à son mari , il feut que j'ajoute une nouvelle douleur à toutes celles qui vous poignent; votre père est en prison et traité comme par ce temps-ci sont traités tous ceux qui ressemblent au bon Dieu. L'infâme Commune s'acharne sur ses cheveux blancs, et si elle savait oti trouver une couronne d'épines, elle serait pour votre père. Votre mère et Félicité sont aussi en prison , mais moins durement. La pauvre Maistre m'a rapporté ces affreuses nouvelles; son voyage ressemble à la fuite en Egypte. C'est à pied et à travers les montagnes qu'elle a fui les abominations de notre pays.

» Henry, je ne croyais pas avoir la force de tant souffrir. J'ai eu la messe chez moi. C'est l'arche chez les

les plus acharnés. Cet extrait d*un journal républicain, appelé le Précurseur, 8 floréal an VI, a été retrouvé dans les papiers de son fils :

a Le citoyen Costa, ci-devant marquis, devait la rente d'une somme de quarante mille francs à Tun des hôpitaux de Chambéry. Il fut poursuivi à sa sortie de prison pour le payement du capital de cette somme. Tous ses biens étaient sous séquestre ; il se vit obligé de rembourser en assignats : il paya, on lui donna quittance.

» Qu*a fait depuis le citoyen Costa ? il a cédé aux mêmes hôpitaux une propriété d'environ trente-quatre mille livres. 11 faut convenir que ces chouans sont de terribles gens; on est tenté de croire qu'ils le font exprès, afin de n'avoir rien de commun avec les patriotes. »

Philistins , mais pourquoi ceux qui ont porté la main sur l'arche n'ont-ils pas été foudroyés? »

Semblait-il que de tels jours pussent avoir un lendemain?

Ni l'un ni l'autre ne le croyait.

a La prison, et puis l'échafaud pour mon père, répondait Henry; pour moi et pour Eugène, la mort dans les neiges ; pour vous, la mort de désespoir; mais pour nos enfants, que rien de tout cela ne tuera, quel sera leur avenir?

» Ah f déshabituez-les surtout du métier de seigneur. Il vaut mieux à jamais être Laridon que César. Otezleur jusqu'au souvenir, c'est un vice originel dont il faut les guérir, car on s'acharnera à leur ravir cela, comme aujourd'hui on nous ravit la tête. Croyez bien que tout est fini de nous. Si les Titans avaient été grisés de sophismes, si on les avait menés au combat en chantant la Marseillaise, ils auraient déniché pour toujours Jupiter de son Olympe. »

Pope ajoutait une neuvième béatitude aux béatitudes de r Évangile, et il avait raison dédire :

a Heureux ceux qui n'espèrent rien de bon, car leur attente ne sera pas trompée. »

Le marquis Henry était parmi ces bienheureux aux derniers jours de 1793 f

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