CHAPITRE DIXIÈME
Quartier d'hiver à Asti. ~- Les moines émigrés. ~- Le grand séminaire, i» Correspondance d'Eugène avec son frère Victor. — Henry de Faverges.
— Détresse à Lausanne . — Mademoiselle Rosalie Roth et sa légende amoureuse. — Maladie.de la marquise. — Henry dans les montagnes de Nice.
— Pressentiments d'une mère.
La triste campagne qui finissait avait eu au moins ce résultat de retenir Tennemi au delà des montagnes qui entourent le Piémont.
. Vers Nice, où le marquis allait faire la guerre, les troupes royales occupaient une ligne de postes excellents, qui dominaient le bassin de Tende et couvraient ainsi au midi les .principales avenues du pays; mais malheureusement ce système défensif n'avait de valeur sérieuse que si la neutralité du territoire génois était respectée.
Or, la probabilité, ou tout au moins la possibilité d'une trahison frappait tout le monde; seul, M. de Vins affectait la foi la plus aveugle dans les scrupules des Français et des Génois. Craignait-il de donner de Pombrage à ceux-ci, ou de précipiter l'attaque de ceux-là? Nul ne le savait ; mais en négligeant d'occuper le mar* quisat de Dolce-Acqua qui confinait au territoire génois, 4e général autrichien grossissait son passif d'une faute nouvelle et absolument irréparable.
a Nous sommes battus , nous le serons encore , tou-
jours et partout, parce que nous nous*aveuglons sur nos propres fautes et parce que nous méprisons un ennemi qui n'est que haïssable.
» La superbe ineptie de M. de Vins, qui ne veut point entendre parler d'envoyer quatre hommes à Dolce- Acqua, nous vaudra bientôt une humiliation nouvelle. Son déplorable système repose tout entier sur la bonne foi génoise ; autant vaudrait aller au combat ayant pour bouclier une toile d'araignée et pour gourmette à son cheval un fil de la Vierge.
» Ceci n'est pas mon affaire, mais je ne vois que les paysans de l'Ouest pour marcher au succès. M. de Charette jure que sa femme, la Vendée, vient d'accoucher de cinquante mille garçons qu'il veut mener baptiser à Paris. Que Dieu le soutienne !
» De ce côté seulement viendra le salut. Eugène est ravi des belles choses que l'on raconte de ces héros vendéens; je lui ai remis votre lettre arrivée dans la mienne; vous pouvez imaginer la joie de ce bon petit. »
On faisait encore en 1794 la guerre à la façon du bon vieux temps, c'est-à-dire que Thiver interrompait les opérations. Piémontais, Autrichiens et Français pansaient donc tranquillement leurs plaies, en attendant que les six pieds de neige, jetés, comme le disait M. de Maistre, sur les petites cloisons qui les sé~ paraient (i), leur permissent de se rejoindre.
En attendant, le marquis et son fils furent envoyés
(i) Lettre à la marquise Costa (Archives de La Motte).
en quartier d'hiver à Asti, petite ville située à quelques lieues de Turin. Là, refluaient les émigrés que la modicité de leurs ressources exilait de la capitale; parmi eux étaient des moines en grand nombre. Tout ce petit monde avait des mœurs à part que le marquis Henry peignait ainsi :
a Je me trouve fort béatement ici, depuis mon arrivée, sous la protection du révérend Père Vallier, le vieux, gros et gras carme de Saint-Marcelin que vous connaissez. Le Père Vallier fait à Asti la pluie et le beau temps comme tous ses confrères qui foisonnent et jouent ici un rôle très-important, car vous saurez qu'il y a céans des moines de toutes les couleurs et à tous les degrés de Taustérité. On n'entre pas dans un salon que Ton n'en trouve quelqu'un couvrant de son ample draperie le meilleur fauteuil et tenant te dé de la conversation. Le matin on va en bonne fortune prendre le chocolat chez eux.
» J'ai déjà, ajoutait le marquis, été admis à ces par» ties fines ^ mais sans Eugène, jugé sans doute trop petit compagnon pour d'aussi hautes destinées. »
Moins heureux en effet, Eugène vivait au séminaire, comme l'écuyer Sancho vivait à l'oflice pendant que son maître était en bonne fortune; mais si l'enfant passait là toutes ses heures de liberté, il y était moins attiré par la sainteté du lieu que par un vieil abbé, grand joueur de violon.
« L'abbé Pilla, l'intendant du séminaire, est au moins trois fois meilleur maître que Felice, écrivait Eugène à son frère Victor, et il ne coûte que dix livres
par mois de vingt leçons, qui sont souvent de deux heures ; je copie aussi des antiquités d'Herculanum que j'ai trouvées dans ce bienheureux séminaire, qui est un lieu de délices. i>
Dans cette correspondance avec son frère, Eugène racontait toutes les circonstances de sa vie militante, comme il l'appelait; il détaillait son capitaine, M. de Pean, lequel était extrêmement leste, hardi et grivois; mais Eugène était surtout intarissable quand il parlait de son cousin Faverges, qui juste était de son âge, avait comme lui le grade de lieutenant, et venait de le rejoindre.
« Tu le sais, Henry (i) est ici toujours plus polichinelle et plus drôle. Il est plus grand que moi et a cent fois plus d'esprit. Hier nous avons été à cheval sur des ânes auxquels il ^ait barbouillé les oreilles de bleu et de rouge avec des cocardes françaises à la queue; papa s^est fâché et Ta enfermé, mais il s^est consolé en bour-. rant avec du tabac le nez de mes deux cochons de mer; nous avons bien ri de leurs drôles de figures ; seulement Henry aime trop les claques et la danse. Moyennant des chevaux de frise que j^ai semés sur mon lit , il ne s'y roule plus. Au dernier bal que nous avons Êiit, il avait égaré son manteau, et il a fallu que Comte , qui était venu nous chercher, lui prêtât son habit de
(i) Le marquis Henry de Faverges, mort lieutenant général et gouverneur de Coni, après avoir servi en Aun-iche, en Angleterre, et en Piémont après la Restauration. Le marquis de Faverges était décoré de la croix de Marie-Thérèse.
burat; ainsi habillé, il ressemblait à un paquet de sottises. » '
Victor, naturellement, s'émerveillait à cette peinture des plaisirs de la guerre, mais la marquise les goûti^it moins et criait gare à ces chers petits imprudents^ si heureux de leurs quinze ans , de leui-s épaulettes et de toutes les libertés qu'elles leur donnaient.
« Je te félicite de l'arrivée de Henry; c'est un charmant garçon comme toi, écrivait la pauvre mère, mais tâchez, mes chers petits, de ne pas vous rompre le col par vos étourderies ; j'en ai autant peur que du canon.
» Je ne puis pas te peindre comme je suis occupée de toi, ajoutait-elle, et à combien d'épreuves tu mets ma tendresse ; je partage tes joies comme tes chagrins, mon petit ; rien de ce qui te regarde ne passe sans retentir au fond de mon cœur.
» Que je suis heureuse de tout le bien que Ton médit de toi ! Dieu te conserve avec tes principes solides ! Je suis fière de la pensée que les soixante-dix livres dix sols que le Roi te paye par mois nourrissent le père et l'enfant. Que je trouve cela bien ! Tu dois être bien heureux de cette petite fortune. Dieu te le rendra, mon enfant, et moi aussi, car un jour viendra où je te serrerai dans mes bras et contre mon cœur avec une joie indicible.
» Je sais que tu es fort occupé de ton service; si j'y entendais quelque chose , je te parlerais bien de ton caporal et de ton sergent. Mais je me réserve pour le temps oîi tes frères seront soldats aussi. Victor se meurt déjà de l'être, d'après les plaisirs dont tu lui parles.
Sylvain pourra être fifre, et alors je suivrai la compagnie pour raccommoder vos guêtres, vous faire la cadenette le dimanche et régler les comptes ; n^est-ce pas , que ce sera charmant ?
}> Adieu, mon bon petit; je f embrasse de tout mon cœur, comme je le ferai bientôt en te revoyant. »
L'espérance d'en finir avec une insupportable absence adoucissait un peu ces détresses maternelles, auxquelles venaient s'ajouter peu à peu les embarras de la plus cruelle misère. Depuis deux ans que durait l'émigration , Targent et le crédit s'étaient épuisés ; les bijoux emportés de Beauregard s'étaient fondus un à un, entre les mains de mademoiselle Rosalie Roth, Phôtesse qui louait à la marquise le petit appartement que l'on sait. Mais depuis six mois on n'avait rien payé, et mademoiselle Rosalie ne le laissait pas oublier; c'étaient alors des scènes affreuses pour la femme de Henry. «
Chagnot trouva le philtre qui seul parvenait à endormir les méchantes convoitises de mademoiselle Roth; die sut que la vieille fille avait jadis aimé le bel Hans Gemein, et que ces amours rancies avaient et rimées par elle.
Personne bientôt ne chanta plus tendrement que Chagnot le refrain de la complainte.
Ich warte dich hier, O lieber Hans.
Orphée s'y prenait ainsi pour adoucir les tigres de la Thrace.
Mais voilà qu^un jour tout cet écha&udage de rouerie charitable s^écrbula; malmené par la vieille fille, Victor ameuta sous sa fenêtre les amis sûrs qu'il comptait parmi les gamins de Lausanne, et tous ensemble hurlèrent à Tenvi la fameuse chanson avec force contorsions et singeries. Cétait briser le charme. Mademoiselle Rosalie, hors d'elle-même, mit tout net la marquise à la porte.
Cette exécution brutale avait lieu au cœur de l'hiver; Dieu sait ce qui fût arrivé de la pauvre femme, si M. de Maistre ne Peut recueillie avec ses enfants.
a J'émigre dans l'émigration même, écrivait-elle , après avoir fait l'historique de Paventure. Sans Maistre, qui nous a recueillis, il nous eût fallu coucher sur les cailloux de la route et y mourir de froid. Ohl mandez-moi de vous aller rejoindre, je n'ai plus ni semailles ni moissons à faire ici, il me faut bien aller chercher mon blé en Egypte.
» On ne parle que de guillotinés; Pun assure oui, Pautre non. Madame d'Argouges et madame de Talmont sont tombées ici en sabots, sans linge, sans domestiques, huchées sur des tonneaux dans un char; c'était une pitié, cela m'a fait pleurer. Je les ai été voir hier, je leur procure un confesseur aujourd'hui. La mère, est surtout infiniment grande dans le malheur. Madame de Talraont m'a prié de lui procurer à travailler; elles sont éclairées avec des bouts de chandelle qu'elles touchent et arrangent elles-mêmes avec plus de courage que moi. Je ne sais où j'en suis, continuaitelle; il me semble que je me porte bien, et cependant
je suis malade; je ne souffre pas, mais je n^ai aucune force d'esprit. Loin de vous, je ne puis plus supporter le temps qui court ; il me semble qu'il tranche tout net ma vie et que c'est fait de moi. Vous me soignerez, car ridée de Job me fait peur, je veux être sans plaies sur mon fumier. »
On conçoit les angoisses du marquis à la lecture de cette lettre; sans plus tarder, il courut à Turin pour emprunter à sa sœur, madame de Faverges, son dernier louis. En même temps qu'il envoyait l'argent, il écrivait :
« Que Dieu me donne la force de supporter cette nouvelle douleur de vous savoir à la charité publique. Venez à Turin ; que le malheur vous réunisse à ma pauvre sœur; je lui ai pris ses dernières ressources pour vous amener auprès d'elle. A défaut de pain, vous mettrez en commun votre faim et votre soif; au moins l'amitié vous les rendra-t-elle à toutes deux moins insupportables... »
C'était là encore une espérance qui devait être déçue. La marquise tombait dangereusement malade à Lausanne, et pour comble de disgrâce, au moment où M. de Maistre en avertissait le malheureux Henry, celui-ci recevait brusquement l'ordre d'aller, avec son régiment, occuper le poste de Lauthion, tout au sommet des Alpes Niçardes.
C'était trop!
« La lettre par laquelle Maistre m'annonce que vous êtes malade est le dernier écroulement sous lequel je
succombe; qu'importe tout le reste après cela? Vous êtes malade sans moi, et moi je vais regrimper ces montagnes maudites où je ne saurai plus rien de vous; comment résister à toutes ces angoisses? Je tâche de forcer sur mes rames, mais je n'ai plus d'espérance que dans l'excès du mal et dans la miséricorde de Dieu, qui grandira avec ces excès mêmes... »
(c L'adversité a ceci de singulier, qu'un moindre mal est un bien inifini », écrivait Henry, lorsque après huit jours d'angoisses il fut un peu rassuré.
» Vous m'êtes rendue, ma douce et bonne amie; votre résurrection me ressuscite malgré les mille lieues qui nous séparent et malgré les mille déboires de ma vie présente; pas plus que votre maladie, la situation ne peut se prolonger longtemps. Il faut que le monde meure ou guérisse. A la manière dont tout marche en ' France, la violence amènera des Vêpres Siciliennes qui abrégeront la chose. Cette guerre ne peut pas durer non plus. Quand les athlètes épuisés seront, chacun de leur côté, étendus sur le sable, il faudra bien que l'on cesse de se battre et que Ton parle raison ; quinze cent mille paires de bras peuvent-elles demeurer éternellement armées? Non, les grandes puissances traiteront , et, comme le roitelet sous l'aile de l'aigle, je cheminerai vers vous.
» J'ai essayé pendant ma dernière course à Turm mes talents de courtisan; il m'en a cuit, hélas ! Je vois de plus en plus que je ne deviendrai jamais un âne à porter dés reliques ; ma demande a été rédigée, paraît-il, sur un ton qui a déplu; on m'a fait major, mais major
2IO UN HOMME d'aUTREFOiS.
sans paye ; comme dît la Fontaine, le moindre grain de mil eût mieux fait mon affaire. »
« Patience, disait Henry, en finissant sa lettre, patience encore, parce que ma pauvre Rebecca est morte au moment où je vais reprendre la campagne sans argent pour la remplacer; je mangerai son fourrage avec mon pain... x>
Les grenadiers royaux quittèrent Asti , le 1 5 janvier, pour aller relever les bataillons qui avaient hiverné sur la ligne destinée à protéger au midi les avenues du Piémont.
Mais, alors même qu'on eût défendu le front de cette ligne avec tout l'héroïsme imaginable, rien n'empêchait les Français de la prendre à revers. Us n'avaient qu'à emprunter le territoire génois pour mettre en l'air tous les postes piémontais. Or, comme nous l'avons dit, M. de Vins était seul à ne pas voir le danger qui le menaçait de ce côté.
Ce danger était si évident cependant que chacun s'attendait dès le mois de février à un grand effort de la part des Français. Ceux-ci tiraillaient, tracassaient les avant -postes et, comme disait le marquis Henry, pelotaient en attendant partie. Cependant on retardait encore l'envoi de nouvelles troupes sur la montagne, tant à cause de l'argent qu'il en coûtait, qu'à cause des souffrances excessives auxquelles elles étaient exposées.
(( Nous sommes arrivés à Lauthion par une pluie battante, et nous avons trouvé qu'il ne manquait ici que du bois pour se chauffer, des maisons pour s'abriter, et généralement tout ce qui se boit et se
mange; aussi les troupes que nous relevons ressemblentelles à une armée de spectres.
» Lauthion est une sorte de vallon étroit tendant de Savou'rges (i) au col de Raous, et au fond duquel coule un torrent; nous en occupons la rive gauche, sur une pente rapide. Cette pente est cultivée au moyen de terrasses larges comme les plates-bandes d*un jardin, élevées les unes au-dessus des autres. Dans les replis les plus considérables se trouvent éparses quelques cabanes et une petite chapelle; en ma qualité de major, j'occupe la plus apparente de ces chaumières. J'y arrive en grimpant à quatre pattes, et cependant je fais envie à plus d'un de mes plaintifs cama]:ades , qui eux ont pour demeures des trous en terre recouverts par la neige. Du sommet de notre rocher, nous voyons toute la chaîne des Alpes et nous avons la Méditerranée pour lointain. Mais au milieu de la tourmente toutes ces magnificences sont perdues pour nous.
» J'ai une porte, une fenêtre et une bonne cheminée à ma caverne; mon trou est assez vaste pour que j'aie pu y tendre mon lit. Eugène vous envoie un dessin de notre mobilier, que j'ai par force et par raison le plus mince possible, dans un lieu où chacun est embarras à soi-même.
» L'ennemi , ajoutait-il , semble se réveiller de toutes parts; il n'est pas encore en grand nombre, mais va tenter, je crois,. l'impossible pour arrondir son dépar-
(0 Saorgio.
tement des Alpes-Maritimes et Torganiser par cantons et districts.
)) On prétend que dans Tartnée adverse les barbes sont fort longues, et que les patriotes ont juré de ne les couper qu'à Savourges ; je souhaite que nous leur servions de barbiers.
» Le petit Faverges m'est venu rejoindre ici après avoir été embrasser sa mère à Turin; je ne sais en quelle compagnie il a voyagé, mais son embarquement ressemble furieusement à celui de Vert -Vert. Eugène est absolument scandalisé.
» A propos de ce pauvre petit, ne soyez pas vousmême scandalisée de sa passion pour la danse ; il avait mordu à cette grappe en passant, comme autrefois vous lui avez vu faire des souliers. Sa passion actuelle est de faire la cuisine; il trouve pour Pinstant notre trou délicieux. »
Pauvre père dont la tendresse semblait grandir à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice !
On était à la fin de mars; les neiges, en remontant, rendaient d'heure en heure plus critique la position des troupes piémontaises, sans que M. de Vins, occupé de galanteries à Turin. avec la belle madame Marsilla^ daignât s'en apercevoir.
Quand M. de Vins se retrouva, il était trop, tard pour parer àTinvasion. L'ennemi, précédé d'une proclamation signée par Robespierre jeune, Salicetti et Ricord, avait traversé la toile d'araignée génoise et débouchait de toutes les vallées depuis Ventimiglia jusqu'à Oneille.
EUGÈNE. 2l3
Par une marche rapide à travers le marquisat de Dolce-Acqua , il eut bientôt pris à revers la ligne piémontaise, en même temps quUl menaçait toutes les vallées situées derrière le Col-Ardent.
Cette manœuvre audacieuse plaçait, si elle eût réussi, Tarmée du Roi entre deux feux et Tobligeait à mettre bas les armes. Une tourmente épouvantable la sauva.
Comme toujours, comme partout, après un désastre que Ton n'a pas voulu prévoir, on passa brusquement en Piémont d'une arrogante et sotte quiétude à la consternation la plus exagérée.
tt Peu s'en fallut, mon cher ami, écrivait le marquis à son frère Télémaque, que le lo avril le Roi ne perdît d*un seul coup , avec le reste de son comté de Nice, les vingt bataillons qui le défendaient; peu s'en fallut qu'on ne vît les portes du Piémont ouvertes à deux battants devant les Français.
)) La chaîne de nos postes retranchés avait sa gauche appuyée à des montagnes inaccessibles du côté du Piémont, mais fort accessibles en revanche du côté de Dolce-Acqua; nos docteurs affirmaient l'inviolabilité de la Rosine génoise et dormaient à poings fermés sur sa vertu.
» Mais voilà qu'il y a quatre jours les carmagnoles attaquèrent tous nos postes de front; ils les attaquaient mollement, et il était aisé de voir que ce n'était là qu'une démonstration. Dans Tentre-temps, une division traversait le territoire génois et mettait en Tair toute notre gauche, qui se repliait précipitamment
derrière la Roga et la Bendola. Les hauteurs de la gauche une fois couronnées, les balles arrivèrent jusqu'à Savourges. Cette nouvelle attaque n'était pas encore celle qui, dans les combinaisons françaises, devait décider du succès de la journée. Pendant qu'elle se prononçait, dix ou quinze mille hommes, s'avançant à l'abri des montagnes qui flanquaient notre gauche, cherchaient à gagner deux défilés que Ton n'avait point songé à mettre en défense. Si ce mouvement avait réussi, Tennemi était maître de Tende, et nous nous voyions obligés de mettre bas les armes.
» Le ciel est venu à notre aide; une tourmente épouvantable a arrêté Tennemi. M. le général Colli a eu le temps d'arriver avec des renforts pour tamponner nos derrières et nous mettre à Tabri.
D Dès que nous avons pu nous reconnaître, on nous a fait grimper au sommet du Col- Ardent qui , avec celui de la Tanarde, sont actuellement les points intéressants. Rien n'est moins ardent que ce lieu, à en juger par le temps que nous y avons : c'est une neige perpétuelle.
)) Tu n'as pas idée, mon cher ami, de la consternation qui règne ici; les mines sont longues, les propos détestables, mais d'une malédiction unanime contre M. de Vins. Pour moi, je le juge incorrigible, car ce qui se passe est voulu et non pas le fait de la bêtise. Quoi q,ue promettent les Autrichiens , nous n'avons que trahison et mauvais vouloir à attendre d'eux. »
L'attitude hypocrite de la républiqtie génoise contribuait encore à augmenter tant d'inquiétudes.
EUGÈNE. 2l5
« Cette aimable république a envoyé bien vite un ambassadeur à Turin pour témoigner de sa douleur et de la violence qui lui avait été faite.
n Mais à quoi bon ? Ne dirait-on pas d'une donzelle tout éplorée de ce que Ton ait répondu à ses avances ? On dirait, à voir ces hypocrites, que doublent nos sansculottes de rintérieur, les chacals qui flairent le sans et qui servent d'escorte aux tigres. »
Les combats se multipliaient, il n'était pas de jour où Ton n'en vînt aux mains avec plus de courage que d'utilité ou de succès.
(( Pendant que je dessinais mon dernier plan , une alerte m'a fait grimper au sommet d'un pic où se montraient les Français; cette attaque absurde a été repoussée, et puis comme ce poste ne servait à rien, nous nous sommes retirés moulus et harassés.
n Le lendemain, nous avons été attaqués à la Marta par des forces tellement supérieures que nous avons été forcés, en perdant beaucoup de monde.
n L'a£faire se passait à une petite distance du poste où Eugène et moi étions de faction, et sur une pente chargée de neige. La scène était éclairée par un soleil éblouissant. Depuis ma tente, avec une lunette, je suivais le spectacle comme d'une première loge . Il fut question aussitôt de prendre une revanche. La nuit était venue, nous marchâmes à un gros retranchement situé sur notre gauche.
» Nous en fûmes maîtres sans grands efforts à trois heures du matin ; à six heures nous en étions chassés après un vif combat qui nous coûta cinq officiers et
Iî6 UN HOMME d'autrefois.
trente-deux hommes. Ces petits échecs successifs font le plus mauvais effet.
» Les choses vont si mal qu'il nous faudra regretter Tannée dernière comme moins triste que celle-ci. Voici encore que Ton nous apprend un désastre de M. d'Argenteau, qui a été culbuté au pont de Nava; il s'est réfugié sous le canon de Céva. Là comme ici la faute première est à M. de Vins, mais les conséqfuences nous en seront imputées. »
C'est au chef que serait revenu l'honneur de la victoire; pourquoi les instruments qu'il a fait agir demeurent-ils seuls chargés du poids de la défaite?
M. de Vins rejeta celle-ci sur M. d'Argenteau qu'il n'avait point secouru, et sur M. CoUi auquel il avait confié in extremis le commandement d'une armée à demi enveloppée. Se retranchant derrière des ordres ambigus , comme le font si volontiers les hommes que la nature a formés médiocres , il évitait ainsi de se compromettre après avoir hasardé avec peu de scrupule la réputation de ses subordonnés et la vie de ses soldats.
Le bruit de ces combats, grossi par l'écho, arrivait à Lausanne, pour retentir comme un glas funèbre dans le cœur de la marquise. Par une fatalité qui , à de telles heures, vient doubler si souvent les inquiétudes d'une pauvre mère, les lettres du marquis et d'Eugène ne lui parvenaient qu'à d'éternels intervalles.
« Écrivez donc, disait-elle, je suis tenaillée, morte des tourments que vous me causez; j aime mieux savoir tous les maux que de les croire; je sais que vous vous battez tous les jours , et rien de vous.
» Hélas ! qu'il me faudrait d'yeux et de cœurs pour partager tout ce que je pleure et tout ce que je souffire seule I De partout les nouvelles sont affreuses, on emprisonne, on guillotine; les cris des femmes ne se peuvent pas imaginer, pas plus que ceux des pères, des mères et des orphelins. Chez nous, les conventionnels font rage; leurs menaces ou leurs caresses ont &it abjurer de misérables prêtres dont ils s'amusent. On veut les avilir encore en leur faisant prendre femme. Pour cet office, on leur donne des billets qui leur permettent d'aller en chercher là où elles sdnx en réquisition.
» Victor grille de vous aller rejoindre; vienne le brevet, et son bonheur sera complet; ensuite le boulet, et tout sera fini! Si au moins ce malheur atteignait la femme et les inutiles, mais non, c'est vous, mon ami, c'est mon Eugène! Pauvre enfant, que je ne reverrai plus I Pourquoi faut-il que je sois si oppressée? . . . »
Était-ce là le pressentiment d'un irréparable malheur, et Dieu, pour l'y préparer, soulevait-il devant la pauvre mère un coin du voile qui cache l'avenir?