‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 21 sur 56 · LA MORT D*EUGÈNE · texte numérisé non relu

LA MORT D*EUGÈNE

Combat de la Saccarella. — Eugène est blessé. — Nuit à Vambulance. — Départ de l'enfant pour Turin. — Sa tante madame de Faverges. — Lettre de G>mte.

— L'honneur. — Nos morts de la dernière guerre. — L'abbé Frainier, ^ Communion en viatique. — Derniers adieux. — Comte et le marquis Henry.

— M. de Maistre auprès de la marquise. — Ce que peut inspirer un cœur chrétien.

Le 27 avril , le jour même où la marquise écrivait ces choses, s'estimant assez heureuse encore pour avoir peur de Ta venir, deux reconnaissances, Tune française, l'autre piémontaise, se surprenaient à bout portant au sortir d'un ravin.

La fusillade s'engagea, et sqn crépitement alla réveiller au loin les postes ennemis. Soudain toutes les crêtes se couvrirent de signaux , de toutes parts accoururent les bataillons , qui se déroulaient dans la neige comme de grands serpents noirs. L'acharnement des quelques hommes engagés dans le ravin donna aux soutiens le temps d'arriver, et la mêlée devint bientôt générale avec des alternatives de succès et de défaite.

Repoussés d'abord , les Français revinrent à la charge et lancèrent à la baïonnette une colonne qu'ils firent soutenir par deux pièces de montagne. Le combat devint alors une lutte corps à corps où les républicains se mêlaient, en les rompant, aux premières lignes piémontaises.

Eugène, forcé de reculer, secondait le capitaine Pean qui ralliait ses hommes. Derrière Eugène j était son père qui le regardait; le marquis eût voulu que le monde entier fût là pour admirer son enfant; les balles faisaient rage , Henry semblait ne rien entendre et ne voyait que son fils.

Tout à coup le comte de Saint-Michel , à la tête d'un bataillon de^ gardes, tombe sur le flanc des républicains, ils reculent; les grenadiers royaux, un instant ébranlés, se rallient et chargent au cri de : Vive le Roi!

Eugène marche une dizaine de pas et tout à coup s*abat dans la neige.

L'âme de son père est dans le regard dont il Tenveloppe; Eugène est entre ses bras, et le marquis ne sait encore si Tenfant est mort ou vivant. Le petit Pembrasse et lui montre le sang qui s'échappe à gros bouillons de sa botte percée par une balle.

Henry essaye de le mettre debout , l'enfant s'y efforce , mais sa jambe pend inerte. « Je ne puis, dit-il », et il retombe dans les bras de son père.

A quelques pas de là, un rocher les met tous deux à Tabri des balles. Eugène s'était évanoui.

Deux soldats passèrent ; Henry leur confia son fils et retourna au feu (i).

Le combat dura Jusqu'à la nuit, l'ennemi fuyait; trois fois, l'épée à la mam, le marquis avait chargé à la

(x) Le sacrifice d'Abraham, écrivait plus tard le marquis Henry en parlant de ce terrible moment où il avait quitté Eugène, était plus méritoire que le mien, car il n*espéi*ait pas comme moi qu*un coup de fusil lui épargnerait Thorreur de voir expirer son enfant.

LA MORT d'eUGÈNE. 221

tête des volontaires; un dernier élan Pamena jusqu'à portée des retranchements français (i).

Mai^s dans le lointain les trompettes sonnaient la retraite, il fallait obéir; aussi bien le marquis avait pitié des quelques hommes qui le suivaient.

De rares coups de fusil tirés au hasard troublaient seuls le silence qui peu à peu s'était fait sur le champ de bataille. Henry regagnait les postes piémontais, se guidant machinalement sur le piétinement de la neige. Pendant qu'il se battait, les événements de la journée avaient flotte pour lui comme dans un rêve, mais maintenant ils lui apparaissaient dans leur cruelle vérité.

Son enfant était blessé, cette pensée l'écrasait. Au moment d'atteindre le poste de la Briga, où il allait retrouver son fils, il sentit ses forces Tabandonner et s'assit. Quelques-uns de ses soldats l'avaient devancé et revenaient au-devant de lui, amenant Comte avec eux.

La blessure de l'enfant ne semblait point grave; îl était là dans un petit baraquement qui servait d'ambulance.

Henry ne put trouver un mot; il se leva pour suivre Comte.

Le chirurgien pansait avec de la charpie la blessure d'Eugène. Nulle fièvre, nulle enflure encore; c'était une petite plaie ronde entourée d'une auréole bleuâtre,

(i) Le rapport ofBciel piémontais attribue une grande part dans le succès de la journée à l'énergie et à la bravoure du marquis Costa.

Le marquis s^agenouilla auprès de son en&nt; il le regardait dans les yeux, n'osait le toucher, comme s'il eût craint de voir disparaître un mirage ; mais, au premier mot d'Eugène , il prit sa petite tête dans ses deux mains et le dévora de baisers.

Henry retrouvait son fils, et l'enfant se sentait digne de son père.

Ils se tenaient embrassés, et il n'y avait plus qu'un seul battement entre ces deux cœurs appuyés l'un sur l'autre. L'enfant s'endormit bientôt; alors Henry, s'adossant contre la muraille, Tattira doucement sur ses genoux, lui fit un oreiller de son bras et demeura immobile.

Quelques blessés étaient étendus autour d'eux; un seul, qui avait une balafre au travers du visage, gémissait un peu; les autres semblaient engourdis et ne se plaignaient guère. Parfois un soldat leur donnait à boire ou refoulait sous leur corps la paille dispersée; personne ne parlait. -

Une chandelle de suif brûlait sur la table; quand elle baissait, Comte en prenait prétexte pour montrer qu'il était là. Blotti dans un coin, il épiait son maître.

Voyant sa grande douleur, il en voulait avoir sa part

Une fois, il appela Henry. Quand le marquis se retourna , Comte ne sut que dire et tendit machinalement la botte d'Eugène qu'il avait recueillie.

Le lendemain, l'ordre fut donné de faire un mouvement en avant et d'évacuer les blessés.

Deux hommes vinrent qui mirent Eugène sur une civière; l'enfant souffrait, Ja fièvre s'était déclarée, cette

LA MORT d'eUGÈNE. 223

fièvre terrible qui, après quelques heures, fait sa chose du blessé.

Si calme la veille, il était ea proie à une surexcitation affreuse; le visage rouge, les yeux brillants, la voix rauque, Tenfant criait qu'il ne voulait pas qu^on remmenât. Il se roidissait en tenant son père embrassé. Le marquis se laissait aller à cette étreinte , son courage était vaincu. Lui, qui la veille avait laissé Tenfaat pour courir à F ennemi, était là faible, désarmé, sanglotant, les lèvres collées sur le front de son fils, ne pouvant imaginer que Dieu lui demandât encore un pareil sacrifice.

Dans cette lutte suprême entre le devoir et la tendresse, le premier remporta; Henry se dégagea des bras de Fenfant, et pendant que celui-ci le regardait étonné, les porteurs avaient enlevé la civière et sMtaient mis en marche. Le marquis baissa la tête et pleura.

La civière,- suivie de Comte, disparaissait au détour du chemin.

Henry s'élança sur un rocher qui surplombait la route et ne vit rien ; il monta plus haut et plus haut encore jusqu'à ce qu'enfin il entrevît le cortège s'éloignant et perdu dans le brouillard qui venait de la vallée. ^

Alors, dans Timpuissance de sa tendresse, il se retourna vers Dieu pour recommander son enfant !

Quelques jours après, il recevait cette lettre d'Eugène :

a Je suis toujours couché, mon cher papa, et cette maudite balle ne sort pas. Cependant aujourd'hui le

chirurgien et moi croyons qu'elle est fichée entre le tibia et le péroné. On me panse deux fois par jour, et la suppuration est abondante.

» Je bois de Forgeât ; je crève un peu de faim , je mange deux petitissimes soupes par jour et à goûter deux cuillerées de fraises ou de cerises; ce qui me ravigote bien Je cœur.

n On nous a dit que tu étais aide de camp du général CoUi ; je te le souhaite à cause des fatigues que le régi^ ment sera sûrement obligé de faire...

» J'ai écrit à maman; je racle un violon que Ton m'a prêté, et je dessinaille pour me désennuyer.

» Enfin, je suis soigné ici comme à ca (i). Ma tante a la bonté de rester toute la journée auprès de moi. »

La tante dont parlait si affectueusement Eugène était la marquise de Faverges, sœur aînée de Henry. Au moment de l'invasion de la Savoie, elle s'était réfugiée en Piémont ; mais l'excellente femme avait laissé sou cœur de l'autre côté des Alpes, et son affection pour les siens était vive comme au temps où elle habitait le Villard.

Lorsque Comte, en arrivant à Turin, amena chez elle son petit blessé, elle oublia pour le soigner ses propres inquiétudes; elle avait aussi ses deux enfants à l'armée. L'un, hélas! ne devait pas la revoir.

Il y a parfois dans les familles de singulières analogies de temps et de destinées. Eugène et son cousin Clément

(i) Mot piémontais : à la maison.

LA MORT d'eUGÈNE. ^ 225

de Faverges moururent de leurs blessures pendant cette funeste campagne.

Quatre-vingts ans plus tard, à Sedan et à Rezonville, les arrière-neveux de ces enfants sont tombés eux aussi dans la même guerre, pour le même devoir (i).

Uhonneur qui fait couler tant de sang et de larmes retenait Henry loin du lit oîi souffrait son enfant. L^armée piémontaise était battue, et moins que jamais il pouvait au milieu de la déroute songer à abandonner son poste de combat.

a La journée d^avant-bier ne me sortira jamais de la mémoire, et les horreurs d'une déroute, comme celle que nous venons d^essuyer à travers les coups de fusil et les précipices, ne se peuvent comparer à rien.

» Cest donc moins que jamais pour moi le lieu et le temps de me rapprocher de notre enfant; quelle pitié, mon Dieu, que de le savoir si gravement atteint et d'être ici Tesclave enchaîné de cet honneur maudit qui nous coûte notre sang!

» Mais il est un malheur auprès duquel celui-ci et les autres ne sont rien. Cest que la balle de Penfant est toujours dans la plaie. Il a une fièvre ardente et les nerfs très-agités; les chirurgiens disent que cela va bien, mais Comte m'écrit qu'il n^est pas content et que les souffrances du pauvre petit sont vives.

» Nous payons bien cher, mon amie, notre contin-

(i) Olivier Costa, tué à Sedan; Henry de Faverges, tué à Rezonville.

gent à la bonne cause; en attendant les palmes, nous sommes cruellement traînés à travers les ronces. »

Voici ce qu'écrivait Comte. Sa lettre si touchante mérite de figurer parmi ces souvenirs :

<( J'ai veillé le petit depuis sa blessure, comme vous me Paviez ordonné quand nous vous avons quitté. Je l'aurais fait par plaisir, si Je ne voyais le mal grandir à chaque accès de fièvre qui lui vient. Le petit se tourmente de vous, plus que de sa jambe; tous ces tourments lui brûlent les sangs, et le médecin voudrait que vous veniez. C'est impossible, mais entre vous et le petit mon cœur fond, et je n'en ai plus guère pour avoir Pair gai que le médecin veut que j'aie.

)) Madame la marquise (i) est plus puissante que moi sur son chagrin , elle ne quitte le petit que quand je la remplace. Il a quitté son violon parce que ça l'agace. Ce qui lui fait plaisir à boire, c'est la limonade et l'orgeat.

» Mais cette maudite fièvre revient toujours, sans qu'on sache qu'y dire et sans seulement qu'on touche la balle, à cause de l'enflure qui a mauvaise couleur. Je suis bien tourmenté du petit ; si le bon Dieu m'avait planté cette balle dans la jambe, je serais bien plus gaillard.

» Le petit m'a fait écrire à sa maman, pour qu'elle ne se tourmente pas plus qu'il ne convient. »

Le fidèle serviteur connaissait trop bien sa maîtresse

(i) Madame de Faverges«

LA MORT d'eUGÈNE. 227

pour croire qu'il lui serait donné de la tranquilliser, quoi qu'il pût lui écrire.

Henry avait adressé une lettre à l'abbé Baret, afin de préparer la pauvre femme à la triste nouvelle; la marquise avait arraché ce billet aux mains défaillantes de l'abbé. Depuis ce moment, elle était dans une exaltation qu'elle prenait pour de l'héroïsme. Combien elle se mentait à elle-même!

Mais qui n'a menti de la sorte par amour de ceux qui partagent vos inquiétudes et vos angoisses?

Déjà cependant , entre les lignes de leurs lettres se pouvaient lire les pensées déchirantes et le suprême appel que faisaient d'avance à leurs tendresses les parents d'Eugène, pour se fortifier contre un malheur que tous deux ne prévoyaient que trop.

« Dans ce moment, écrivait la marquise, il y a dixsept ans que je disais un oui qui nous a unis pour toujours, qui nous a donné les mêmes enfants, les mêmes intérêts, la même destinée, qui a fait mon bien pendant quinze ans.

» Faudra-t-il en gémir à présent? non. Quand même je remercie Dieu.

» Pour célébrer cet anniversaire, l'enfant chéri est blessé après trois campagnes désastreuses, vous abîmé de fatigues , notre famille emprisonnée.

» Oh! mon ami, vous me restez encore, et, quoi que Dieu nous réserve, pour vous je veux être immortelle. »

Elle Peut été, la pauvre mère , si la douleur pouvait donner l'immortalité.

Le i3 mai, Eugène se plaignit de violents maux à la tête et en même temps d^un grand mal de cœur; vers le soir, la fièvre lente qui le minait redoubla; pour la première fois il eut un peu de délire.

A minuit, Comte, qui veillait l'enfant, vint chercfaer madame de Fa verges; en rentrant dans la chambre du petit ils le trouvèrent assis sur son lit, en proie à une agitation extrême. Il demandait son épée... son père était en danger... son père allait être tué... il ne pouvait le laisser ainsi. « A moi, criait-il, à moi, à papa, me voilà, papa ! D Comte et sa tante eurent mille peines à le recoucher et à le calmer un peu.

Le délire était passé, quand arriva le cliirurgien qui, malgré ce léger mieux, voulut saigner Penfant; le sang vint difficilement; îl était de mauvaise nature. Le chirurgien promit de revenir.

Le lendemain, la journée fut assez calme, mais un abcès se déclara sur la jambe, abcès qui inquiéta les deux ou trois médecins appelés en consultation. Ils dirent que la vie d'Eugène dépendait de la solution heureuse ou fatale de la phase où entrait sa blessure.

Madame de Faverges, atterrée d^un danger qu^elIe était loinde croire aussi prochain, effrayée surtout de ce délire qui pouvait revenir d'un instant à l'autre, parla à Fenfant du bon Dieu et du Ciel avec une insistance qui rétonna et effraya Comte. Celui-ci, prenant madame de Faverges à part, la supplia de ne point en user ainsi et de ne point encore parler des sacrements, parce qu'il était toujours temps d^y songer. Mais Eugène les interrompit; il avait entendu les derniers

LA MORT d'eUGKNE. 229

mots de Comte. « Pourquoi ne pas faire ce que veut ma tante? dit-il; tout cela ne fait pas mourir, mon ami ; demande donc à M. Pabbé Frairiier de revenir me iroir, s'il en a le temps. »

Comte sortit aussitôt pour aller chercher Tabbé, qui demeurait auprès de là. L'abbé Frainier était un saint prêtre que la révolution avait chassé de sa petite cure • aux environs de Besancon: mais c'était un saint un peu exalté, envisageant toutes choses par leur côté héroïque. Trois ou quatre fois déjà, il était venu voir Eugène, et son caractère avait vivement frappé Fenfant, naturellement porté vers ce qui était noble et grand ( i ) .

L'abbé lui avait fait envisager la révolution comme une preuve de la colère de Dieu, colère qui demandait à être apaisée par du sang. Il en fallait beaucoup; ses souffrances, les larmes de sa mère, étaient une expiation.

Le noble petit cœur d'Eugène avait battu à cette pensée du grand rôle qu'il jouait; son âme, naturellement brave, il l'avait assez prouvé, s'exaltait devant une mort , non-seulement glorieuse pour les hommes , mais utile aux yeux de Dieu.

Aussi Eugène avait-il donné à l'abbé Frainier toute la confiance de ses seize ans.

L'abbé accourut, a II paraît que les médecins ne sont pas contents de moi , dit Eugène en le voyant en-

(j) M. de Maistre. Quelques parties de ce récit sont empruntées à M. de Maistre; mais il a été presque tout entier rédigé d'après une lettre de madame de Faverges à la marquise Costa.

230 UN HOMME D*AUTUEFOIS.

trer; s'il me faut mourir, j'en aurai un grand chagrin pour papa qui ne sera pas là. » Et il se mit à pleurer. Cette pensée était vraiment la seule qui le tourmentât. (( Si je pouvais l'embrasser encore, ajouta-t-il, le voir pour le charger de mes tendresses pour maman et mes petits frères I »

L'abbé , qui plus tard rapporta ces paroles au marquis Heniy, disait que jamais âme plus innocente ne s'était confiée à lui, que pas un remords, pas une inquiétude n'étaient venus, en face de l'éternité, troubler la sérénité de cette conscience d'ange.

L'enfant parla avec un charme et une douceur infinis aux serviteurs de la maison, réunis autour de son lit; après avoir dit à Comte de préparer une petite chapelle pour le bon Dieu qui allait venir, il voulut que ses épaulettes fussent détachées de son uniforme et placées auprès des bougies allumées.

Quand tout fut prêt, le prêtre, qui était allé chercher le saint viatique à l'église de Notre-Dame des Anges, revint accompagné, ainsi que cela se pratiquait en Piémont, de deux soldats détachés du poste voisin.

Eugène entendit les crosses de leurs fusils résonner contre la porte de sa petite chambre, et voulut Ëûre entrer ces hommes; ils entrèrent pour s'agenouiller au pied du lit, comme les témoins de cette mort d'un soldat chrétien.

Rien n'est touchant et imposant tout à la fois comme cette suprême venue de Dieu auprès d'un malade. C'est le dernier ami qui pfend possession de nous alors que tout nous quitte. Entre le monde et le mourant

LA MORT d'eUGÈNE. 23i

dans un tel moment il n^ a plus rien, entre le mourant et Dieu il y a tout, le repentir, la miséricorde et l'espérance.

Ce fut avec cette foi profonde qu'Eugène vit entrer -laiis sa chambre le prêtre portant la sainte hostie.

Tout saisi d^émotion , il chercha à s^asseoir sur son lit, mais il ne put se soutenir et retomba entre les bras de sa tante; là, pressé contre la poitrine de celle dont la tendresse remplaçait pour lui toutes les tendresses absentes (i), il reçut le bon Dieu qui le rappelait.

L'en&nt demeura longtemps immobile et les yeux fermés. Tout à coup , avec un sourire , il tourna la tête vers sa tante et murmura quelques mots qu^elle ne put saisir. Elle se pencha vers lui pour le baiser au front. Alors, comme si ce baiser Peut rappelé au monde, au seul monde qui fût pour lui et qui tînt une place dans son cœur, il reparla de son père, de sa mère, et les larmes lui vinrent aux yeux.

L^abbé Frainier, qui venait de rentrer, lui dit que Dieu lui donnerait la joie de les revoir bientôt, a Avec moi au Paradis, dit Penfant, n'est-ce pas, vous me Tavez promis ? » Et avec une force dont on ne l'aurait pas cru capable , il prit les mains de l'abbé, les serrant contre lui, et il redisait : « N'est-ce pas, vous me Pavez promis? >>

A deux jours de là , on opéra Pabcès, et la balle fut • extraite. Eugène souffrit peu , mais bientôt survînt une hémorragie qui ne laissa plus d'espoir.

(i) Joseph de Maistre.

Le délire revint. Eugène chantait à demi-voix une chanson de son pays, l'interrompait pour donner un ordre à ses soldats; puis il parlait de son père. A ce nom-là, sa voix s'altérait... son œil était égaré. Dans un coin de la chambre, il aperçut son épée : il la voulut. Comte la lui donna. Il la saisit de sa petite main défaillante , la porta à ses lèvres et la laissa retomber sur SOIT lit. On voulut la lui ôter, mais il la retint. L'agonie commençait moins cruelle pour lui que pour ceux qui l'entouraient. L'abbé Frainier et Comte récitaient des prières ; madame de Faverges contenait en le serrant sur sa poitrine les convulsions de ce pauvre petit corps. Elle sentait le froid la gagner elle-même au contact du froid qui envahiUiit Eugène. Les lèvres du mourant remuèrent; elle approcha la joue de ses lèvres, et recueillit, avec le dernier soupir de l'enfant, un dernier baiser

a Prions Dieu pour mon pauvre frère», dit-elle... Les autres comprirent que tout était fini; personne n'avait la force de prier. La marquise voulut fermer les yeux de l'enfant, mais Comte, tenant Eugène entre ses bras, le baisait, le regardait, le reposait sûr son lit, le soulevait de nouveau pour l'embrasser encore. Pauvre noble serviteur, qui croyait ne pas survivre à sa douleur!

On emmena Comte, car il devenait fou. Il ne se re< trouva lui-même qu'au moment où, le lendemain ^ madartie de Faverges lui dit d'aller rejoindre le mar« quis Henry. Alors son dévouement le remit debout, et il partit.

Le régiment était à Coni. Lorsque Comte s'arrêta

LA MORT d'eUGÈNE. 233

devant la maison où logeait son maître, il voulut s'enfuir; entre lui et son maître la terre s^efTondrait. .

Tout à coup, sans qu'il sût trop comment, il se trouva dans la petite chambre où travaillait le marquis.

(( Eugène?»

Comte se mit à pleurer; Henry comprit et pencha la tête; il ne demeurait plus rien en lui qui fût capable d'entendre ou de sentir. Son âme l'avait abandonné. Il poursuivait, sans doute, d'un dernier élan de tendresse son enfant à travers Tinfini, comme si, avant de pleurer sur lui-même, il eût voulu revoir son enfant heureux.

a Monsieur Henry, mon bon monsieur Henry! » disait Comte

L'insensibilité de son maître l'effrayait. Il lui prit la main et s'agenouilla pour la baiser. « Mon bon monsieur Henry! répétait Comte. » Il lui sembla, au bout d'un moment, que le marquis pleurait ; les larmes coulaient une à une comme ces gouttelettes de sang que l'on arrache à la veine d*un mourant.

Le marquis fit quelques pas en chancelant, mais le mouvement lui fit du bien; il revint à Comte, le regarda avec une expression de visage que le pauvre homme ne devait jamais oublier, et tout à coup, éclatant en sanglots, il se laissa aller dans ses bras.

Comte le fit asseoir sur un tabouret et commença à lui parler d*Eugène. C'était une grande pitié de les voir ainsi. Il semblait à Comte qu'il jetait son maître dans ces souvenirs comme dans une forêt d'épines dont il échappait lui-même tout sanglant ; son horreur gran*

dissait à la pensée d'y traîner un malheureux qu'il voyait près de défaillir.

Il dit tout cependant. Avec cette délicatesse dont le cœur a l'instinct, Comte lisait dans Pâme de Henry et embaumait la blessure qu'il faisait. Parlant des souffrances de l'enfant, il parlait surtout de sa résignation et de son courage, de sa confiance en Dieu et de sa tendresse pour son père.

Si Henry était sans force à entendre ces récits déchirants, son visage reflétait par instants les sentiments qui avaient soutenu son fils. On eût dit que la fermeté d*Eugène, que son espérance immortelle, séchaient ses larmes; mais un mot tendre les faisait jaillir plus amères que jamais.

La nuit vint, et avec elle l'horrible fièvre qui hante le chevet du malheureux et lui fait compter dans le silence tous les battements de son cœur. Il n'en est pas un qui ne réveille un souvenir ou n'évoque une terreur nouvelle. Alors la raison s'enfuit, l'imagination déborde, et rien ne demeure plus qui garde le malheureux de la folie ou du désespoir.

Le marquis passa la nuit dans ces intolérables angoisses. Une sorte de cauchemar l'oppressait; il ne dormait pas, puisqu'il voyait Comte, là, au pied de son lit, et là-ba^, sur la table, la chandelle qui brûlait. Oh ! non , bien sûr il ne dormait pas , car il voyait aussi Eugène auprès de lui, dans la grande salle de Beauregard; il lui parlait, l'enfant répondait. Tous deux étaient heureux de se revoir; il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient embrassés I

LA MORT d'eUGÈNE. 235

« Mais alors, qu'ai-je donc là au Cœur pour y tant souffrir? disait Henry.

Mais Eugène, mais mon petit, qu^as-tu donc? tu ne me réponds rien ? Comte, ne le vois-tu pas? — Le pauvre père avait comme une vision. — Qu'il est pâle ! mais il se meurt , au secours !

Ah! » Et le malheureux marquis se renversait sur sa couchette; il se souvenait : son enfant lui avait été arraché, il ne devait plus le revoir; son Eugène était séparé de Jui par Téternité. Henry serrait, à les lui briser, les deux mains de Comte qui sanglotait auprès de lui.

Ces déchirements, qui ne se pouvaient comparer à rien, durèrent pendant toute cette horrible nuit.

A cette exaltation succéda vers le matin un état de souffrances moins aigu. Henry était plus calme; sa foi, anéantie comme Pavait été sa raison dans cet effondrement de lui-même, se réveillait et se glissait en son cœur, pareille au rayon de soleil qui se faufile dans les ruines.

Son enfant n'était-il pas heureux ? Lui-même n'avaitil pas envoyé à Dieu un ange pour son paradis?

Que n'avait-il fait pour son fils? de quels sacrifices n'eût-il pas payé pour son enfant un instant de bonheur? et maintenant, ce bonheur, Eugène l'avait complet, tel que toute sa tendresse paternelle pouvait l'imaginer. Qu'importait donc le reste, puisque le reste, ce n'était que lui-même ?

Henry se jetait avec une sorte d'emportement sur ces pensées; il s'y abîmait, espérant abîmer avec lui son désespoir.

Il fut ainsi pendant deux jours sans oser dcrire à Lausanne; mais enfin, pas plus que son immense douleur, ces pensées consolantes ne pouvaient demeurer pour lui seul; il en devait le partage à celle qui avait partagé ses tendresses, sesj'oies et son orgueil. Est-il une langue plus chrétienne, plus noble, plus douloureuse que celle dont il sut se servir?

a Armez-vous de courage, mou amie, je recueille le mien pour vous dire que notre enfant est au ciel. Il a rendu entre les mains de Dieu son âme pure et valeureuse. Il a vécu seize ans sans reproches, il est mort en guerrier chrétien , objet de l'estime et de l'intérêt général.

)) Je suis accablé, presque fou de douleur, mais c'est sur moi , c'est sur vous que je gémis. Âh ! songez que désormais c'est vous seule qui m'attachez à cette triste vie, et vivez si vous ne voulez pas que le dégoût dernier ^'empare de moi. w

Dieu et le bonheur de son enfant, le marquis Henry n'a que ces pensées, les seules que sa femme comprendra; mais surtout qu'elle ne meure pas, car il ne saurait lui survivre. Son inquiétude pour la marquise pouvait seule, en effet, arracher Heniy à son indicible abattement; sans doute il plaignait sa femme^ mais qu'il se sentait donc plus à plaindre luimême ! Elle n'avait pas vu son enfant depuis deux ans, mais lui....

. Et comme s'il se fût reproché son égoïsme, il redoublait envers la pauvre mère de pitié et de tendresses.

tt Mon plus grand souci, mon amie, est de savoir

LA MORT d'eUGÈNE. 287

comment vous avez supporté cette affreuse épreuve. Écrivez«moi, mon amie, mon seul bien, ma seule tendresse; ne craignez pas d'enveniçier ma blessure; elle saigne et n'est pas près de cicatriser. Que vos larmes me font de mal ! quelle pitié vous mUnspirez ! Larmes et pitié se fondent dans une indicible tendresse Dour la mère de mon Eugène.

» Ah! pleurez, mais avez- vous un ami devant qui vous puissiez pleurer? J'ai prié Maistre de vous assister. Il vous amènera sa lemme; Baret et Chagnot pleureront avec vous notre ange ; ils savetit ce que nous avons perdu. Pour moi, je suis bien seul; les doléances auxquelles je suis soumis me font mal , et je ne trouve qui me comprenne que mon pauvre Comte. Son cœur en fait Pami qu^il me faut.

» Soyez, dans votre douleur, obéissante aux affections que, comme une dernière miséricorde. Dieu a placées sur votre chemin, puisqu^il m^a privé du triste bonheur de vous assister. » '

C'était à Tamitié de Joseph de Maistre que Henry s^en était remis, pour annoncer à la marquise le malheur qui la frappait; s^il était permis, sans blasphémer, de rapprocher d^une douleur divine l'excès de la souffrance humaine, on pourrait dire que Joseph de Maistre fut le Cyrénéen de ces heures d'agonie.

Il était demeuré une journée entière sans oser monter Fescalier de la marquise, et ne s'était décidé à la voir qu^au moment même oîi il n'y avait plus moyen de lui cacher la vérité, que tout le monde déjà connaissait à Lausanne.

238 UN HOMMB D'aUTREFOIS.

« Voilà trois heures que votre femme sait son malheur, écrivait M. de Maistre au marquis Henry; je n^entreprends pas de vous peindre sa tristesse, elle est profonde, mais elle est religieuse; c'est le désespoir que je craignais, elle échappe à cet état.

» Votre nom sort de sa bouche aussi souvent que celui de son fils; elle tremble pour vous, elle m'ordonne de vous l'écrire, de vous prier de vous conserver pour elle, pour Victor qui est allé prendre la place de l'ange que vous pleurez, pour vos autres enfants qui ne peuvent se passer de vous.

» Au milieu du triste spectacle que j'ai sous les yeux, j'éprouve une satisfaction inexprimable à voir que les soins de l'amitié sont doux pour votre malheureuse femme

)) Cher et malheureux ami, que ne puis-je me partager! que ne puis-je pleurer à Lausanne et à Coni! J'ai peur que personne ne vous entende et que vous soyez forcé de renfermer votre douleur

» Si quelque chose peut augmenter la tendresse que j'ai pour vous, c'est votre malheur; il me semble que vous m'êtes plus cher , depuis que Je ne vois rien dans le monde de plus infortuné que vous

» Je n'entreprends pas de vous consoler, mon Dieu ! je ne puis cependant m'empécher de vous dire que votre excellent enfant est parti de ce monde au moment où il devient bien triste de l'habiter.

i> Je me trompe fort, mon ami, ou nous touchons à un moment épouvantable;- tout va de pis en pis: heureux sont ceux qui ne verront pas ce qui s'apprête.

Page 1