‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 22 sur 56 · LA MORT D^EUGÈNE · texte numérisé non relu

LA MORT D^EUGÈNE

» Je ne quitterai pas votre femme tant que je pourrai lui être utile ; je lui donnerai tous les soins qui dépendront de mes faibles pouvoirs; je crois que vous êtes là ^ et que c^est à vous que je les rend^

» Madame de Costa est au lit, elle est aussi tranquille qu'elle peut l'être dans cette circonstance fatale. Un prêtre respectable, la fidèle Chagnot et moi, voilà les entours qu'elle préfère, le reste est à quelque distance.

» Je finis, que puis-je vous dire encore? A moins de perdre mon fils ou mes frères, mon cœur ne pouvait avoir une blessure plus douloureuse que l'affreuse nouvelle de la mort de votre fils si bon, si chéri et si digne de l'être (i). »

Mais si touchante, si dévouée que pût être Tainitié de Joseph de Maistre, Joseph de Maistre était un étranger, et la marquise était accablée , déchirée d'une douleur telle, que celle de son mari pouvait seule la connaître et la comprendre. Inconsciente d'ellemême pour ainsi dire, elle criait vers Henry, son seul ami.

(( Le seul qui puissiez *me faire vivre, disait-^Ue, après la perte que j'ai faite, que nous avons faite! Il n'y a que vous qui puissiez m'entendre, mon Henry, rien que vous qui, en ce monde, puissiez m'empêcher de mourir. Ma. douleur est déchirante, celle que j'ai lue dans votre cœur y ajoute encore. C'est à vos lettres

(i) Archives de la Motte.

seules que je dois d'avoir trouvé des larmes ; combien j'en répands depuis qu'elles se sont fait jour I Vous êtes ferme et courageux, dites-vous, mais vouîs me trompez. Ta pensée, Henry, ne me quitte pas, je lis dans ton cœur.

» Si notre bienheureux enfant avait dû éprouver de pareils déchirements à notre mort, n'est-il pas plus heureux pour lui d'avoir passé le premier ?

)> J*ai reçu de Henriette (i) les détails, ils m'ont abîmée de douleur. Il a fini comme il a vécu , ne vous refusez pas à son éloge que Maistre veut écrire, cette pensée alimente ma douleur. Il m'a donné des marques d'atta> chement inappréciables. Je suis chez lui depuis quatre jours.

ù Je voudrais bien vous écrire avec un peu de calme , mais, hélas ! je ne puis faire mon sacrifice; ma foi m'a abandonnée. Ah! mon ami, j'élève mes mains, mon cœur vers vous. Vivez, pour que nous puissions pleurer ensemble. »

L'imagination et le cœur de cette pauvre mère avaient comme les battements d'une fièvre désordonnée.

« Son imagination, écrivait M. de Maistre, va maintenant plus vite sur vous et sur elle qu'elle n'est jamais allée sur la révolution. Elle m'a prouvé tout d'abord que vous étiez malade, ensuite que vous étiez mort, puis que vous ne deviez plus l'aimer et qu'il serait très-avantageux à vos intérêts qu'elle «mourût.

(i) Madame de Faverges. Le récit des derniers moments .d'Eugène, auquel ont été empruntés tous les détails qu'on a lus.

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Tantôt elle n'aime pas ses enfants, tantôt elle n'a pas de religion, etc., etc. Calmez-la beaucoup, et pour cela mpntrez-lui une douleur calme

» Écrivez-moi tout ce que vous voudrez, mais faites bonne contenance auprès de cette pauvre mère (i). w

La marquise voulut bientôt quitter la maison amie qui Pavait recueillie. La solitude l'effrayait, mais elle en avait besoin. Ses plus chères affections lui étaient à charge; quand on essayait de la consoler, elle espérait que Ton emporterait quelque chose de sa douleur et se relevait blessée de la retrouver tout entière. Elle aimait ses enfants pour eux ; mais pour elle , elle eût voulu les voir morts, car son cœur aussi était mort. Le passé lui était poignant, le présent et l'avenir empoisonnés. Dieu l'abandonnait; son espérance en lui était évanouie.

Hélas ! elle n'était point aveugle , mais bien comme celui dont les yeux ne voient plus à travers les larmes qui les emplissent.

Ce qui lui paraissait cruel par-dessus tout, c'est que le monde entier ne pleurât pas avec elle et le jour et la nuit. Il eût fallu que tout fût en deuil, et dans cet affreux temps la mère désolée trouvait le monde trop heureux. Elle reprochait à son mari son courage, sa résignation, les grands sentiments qui le soutenaient^ Que lui importait Thonneur ? N'était-ce pas là un mot que le sang de son fils avait effacé ?

(i) Archives de la Motte.

Ses larmes, ses regrets, étaient inutiles, et cette inutilité même était pour son cœur une nouvelle souffrance.

Pour adoucir cette agonie, M. de Maistre entreprit d'écrire l'admirable lettre que Ton sait (i) ; mais à peine avait-il commencé que la pauvre mère craignait déjà que M. de'Maistre ne fût au-dessous de sa tâche.

« Maistre travaille beaucoup, disait-elle; hélas I j'ai peur quMl ne soit au-dessous de sa tâche et qu'il ne se sente pas content de son œuvre ; je le trouve triste depuis qu'il s'en occupe. Il m'en a lu quelque chose; je trouve qu'il n'a pas fait ressortir assez les charmes de son enfance; la politique est trop la base de son travail. Je ne crois pas Maistre assez sensible. »

Et elle reprenait sa plainte !

a J'ai cru être malheureuse, lorsque je vous ai vu partir au mois de mai 1792. J'ai cru l'être à l'invasion de la Savoie; à votre entrée en campagne cette année, à votre marche en avant l'année dernière, je croyais mourir. Oh ! que je me trompais ! J'avais des inquiétudes ; mais je ne laissais pas errer mon esprit sur le comble des maux qui m'accablent. Je me sens déchirée. Mon enfant me suit partout. Tout me le retrace depuis sa naissance jusqu'au moment oti vous me l'avez arraché. Oh ! je ne puis faire mon sacrifice.

D Je m'étais confiée à la Providence : jusqu'ici je lui avais remis mes destinées^ à présent je ne puis plus

(x) Discours à la marquise de Costa sur la mort de son fils.

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me fier à elle; c'est vous, mon seul ami, à qui je m'accroche. »

Hélas! pour Hemy, l'état d'esprit oîi il voyait sa femme était une nouvelle torture.

a Mon amie, répondait-il, employant à la calmer tout ce que son cœur si chrétien avait de pensées consolantes, il semble que vous preniez à tâche d'envenimer votre propre blessure et la mienne. En vérité, j*ai bien de la peine à me soutenir. Votre douleur, je la sens, je la partage , elle est immortelle au fond de mon cœur. Mais à quoi bon la faiblesse et le désespoir? Ils ne nous rendront pas ce que nous avons perdu ; ils nous rabaissent vis-à-vis de nous-mômes et nous rendent moins dignes de l'ange dont la vie et la mort doivent nous honorer et nous consoler.

» Nos jours sont comptés, nos destinées sont écrites; quelques années de plus ne font ni notre malheur ni notre bonheur. En nous frappant. Dieu nous détache de ce monde où il y a tant à souffrir. Il arrange tout pour le mieux.

» Si une mort prématurée était un mal, si elle n'était pas un bien, Eugène nous eût-il été enlevé alors que tant d'êtres nuls et malfaisants vieillissent pour embarrasser le monde?

» Ce pauvij^ enfant a joui de plus de bonheur que n'en saurait donner la plus longue vie; sa conscience n'a jamais été troublée par aucun reproche, sa sérénité par aucune passion.

» Jamais un nuage d'inquiétude, d'humeur ou de tristesse ne s'est arrêté sur son front. Jamais il n'a été

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haï ou méprisé. Il n'a éprouvé qu'intérêt et amitié en ce monde. Il a été l'objet de la sollicitude paternelle la plus tendre et la plus constante. Il a fait une mort chrétienne et glorieuse, persuadé qu'il s*envolait au ciel, laissant un souvenir dont ses frères et ses malheureux parents doivent s'honorer.

)) Enfin que vous dirai-Je encore? il a quitté ce monde dans un moment oti il devient triste et difficile de vivre.

» Croyez donc , chère amie , que Dieu a rappelé notre enfant pour son bien ; si je n'avais jamais entendu parler du Ciel, je l'inventerais aujourd'hui pour y placer notre enfant. Pour nous, si Dieu nous laisse sur la terre, c'est pour y expier par notre patience et notre résignation nos fautes qui nous excluraient peut-être du pays qu'habite Eugène.

» Il y a pour chacun, dans la vie, un malheur qui vous chasse du paradis d'Éden et après lequel ce n'est plus qu'à la sueur de son visage que Ton peut arracher les ronces et les épines de son cœur >»

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